« Maintenir trois hommes en vie là-haut, c’est compter chaque goutte et chaque souffle »
À l’heure où Lovell, Swigert et Haise approchent de la Terre dans leur module lunaire transformé en canot de sauvetage, qui dira ce que c’est que de tenir trois vies sur des réserves prévues pour deux ? Pour le comprendre, faute de pouvoir interroger les responsables accaparés par la manœuvre, nous avons reconstruit cet entretien avec une voix de fonction : un ingénieur des systèmes de survie de la NASA. Les propos qui suivent sont une mise en situation éditoriale, fidèle aux contraintes techniques connues ce matin.
Depuis la nuit du 13 au 14 avril, où un réservoir d’oxygène du module de service a lâché à plus de trois cent mille kilomètres de la Terre, trois hommes survivent dans un habitacle qui n’était pas fait pour les recevoir. Le module lunaire Aquarius, conçu pour porter deux astronautes deux jours durant vers le sol de la Lune, leur sert désormais de canot de sauvetage, et doit tenir trois hommes près de quatre jours. Tout, à bord, manque ou s’épuise : l’oxygène, l’eau, l’électricité, la chaleur.
Comment fait-on, depuis le sol, pour maintenir en vie un équipage privé de ses réserves principales ? Quelles sont les bornes physiques au-delà desquelles le corps humain cède ? Pour éclairer ces questions sans interroger les hommes du contrôle, mobilisés à chaque seconde par la conduite du vol, nous avons reconstruit cet échange à partir des éléments techniques rendus publics. Notre interlocuteur est une voix de fonction : un ingénieur des systèmes environnementaux et de survie, tel qu’il pourrait s’exprimer ce matin du 17 avril. Aucune de ses paroles n’est attribuée à une personne réelle ; elles restituent l’état du savoir et l’ampleur du problème, non un témoignage authentique.
À l’instant où nous écrivons, la rentrée dans l’atmosphère est encore à venir, et nul ne peut dire ce qu’il adviendra des trois hommes. C’est dans cette incertitude, et elle seule, que se tient l’entretien que voici.
Un ingénieur des systèmes environnementaux et de survie de la NASA (voix de fonction, non nominative)
Entretien reconstruit par la rédaction le 17 avril 1970 au matin, avant la rentrée, à partir des données techniques publiées. L’interlocuteur est une voix de fonction et ne correspond à aucune personne réelle identifiable ; ses propos sont une mise en situation éditoriale, non un témoignage authentique.
Au plus simple : qu’est-ce qui maintient en vie un homme dans une cabine fermée, et qu’est-ce qui menace de manquer à bord d’Aquarius ?
Trois choses, et toujours les mêmes. Il faut de l’oxygène à respirer ; il faut retirer le gaz carbonique que les poumons rejettent, sans quoi l’air devient un poison ; et il faut de l’eau, pour les hommes et, plus encore qu’on ne l’imagine, pour refroidir les appareils. Ajoutez l’électricité, qui commande tout le reste, et la chaleur, sans laquelle un corps s’épuise. Or le module lunaire a été dessiné pour deux hommes et pour deux jours posés sur la Lune. On lui demande aujourd’hui d’en porter trois pendant près de quatre jours. Chaque réserve a donc été calculée trop courte, et il faut, depuis le sol, gagner de la marge sur chacune.
L’oxygène, justement : on a beaucoup dit que c’est lui qui s’était échappé du module de service. En manque-t-on à bord ?
Il faut distinguer deux choses, et c’est là que beaucoup s’égarent. Ce qui s’est vidé dans la nuit du 13 au 14, c’est l’oxygène du module de service, qui servait à la fois à respirer dans la cabine de commande et à fabriquer du courant et de l’eau dans les piles à combustible. Cette source-là est perdue, et avec elle l’essentiel de l’électricité. Mais le module lunaire, lui, a ses propres réserves d’oxygène, prévues pour gonfler sa cabine et alimenter deux hommes. De ce côté, paradoxalement, on n’est pas au plus serré : l’oxygène respirable n’est pas la première de nos angoisses. Le danger ne vient pas de ce que les hommes respirent — il vient de ce qu’ils rejettent.
Vous voulez dire le gaz carbonique. Pourquoi est-ce devenu le problème le plus pressant ?
Parce qu’un homme qui respire transforme l’air. Il prend de l’oxygène et il rend du gaz carbonique, à chaque souffle. Trois hommes en rendent beaucoup. Si on laisse ce gaz s’accumuler dans une cabine close, sa proportion monte ; et passé un certain seuil, il trouble l’esprit, donne mal à la tête, puis endort, puis tue. Dans nos engins, on l’élimine en faisant passer l’air à travers des cartouches d’hydroxyde de lithium, une matière qui le capte et le retient au passage. Tant que les cartouches sont fraîches, l’air reste respirable. Le drame, c’est que celles d’Aquarius, prévues pour deux hommes deux jours, se saturent trop vite avec trois hommes et quatre jours.
Ne pouvait-on pas prendre les cartouches du module de commande, qui ne sert plus ?
C’est exactement le réflexe qu’on a eu, et c’est là qu’on s’est heurté à une cruauté de la mécanique. Le module de commande emporte, lui, des cartouches en quantité — largement de quoi tenir. Mais elles sont de forme carrée, tandis que les logements d’Aquarius reçoivent des cartouches rondes. Carré dans rond : cela ne s’emboîte pas. Deux ateliers de la même maison, deux engins lancés ensemble, et des pièces qui ne se montent pas l’une sur l’autre. On avait à bord la matière qui sauve, et l’on ne pouvait pas s’en servir.
Comment franchit-on un obstacle pareil, à plusieurs centaines de milliers de kilomètres de tout atelier ?
On fait avec ce qui se trouve à bord, et rien d’autre. Au sol, des équipes se sont enfermées avec, devant elles, le double exact de ce que les hommes ont là-haut : des sacs de plastique, des couvertures de protection, du carton de couverture de manuel, des chaussettes, et surtout du ruban adhésif. Et il a fallu inventer, avec cela seul, un montage qui force l’air de la cabine à traverser les cartouches carrées du module de commande. On y est parvenu : une sorte de boîte bricolée, que les équipages ont surnommée la « boîte aux lettres » pour sa forme. La marche à suivre a été lue pas à pas aux hommes, qui l’ont assemblée à bord. Et l’on a vu, sur nos cadrans, le taux de gaz carbonique redescendre. C’est rudimentaire, c’est tenu par du ruban adhésif, et c’est peut-être ce qui les garde lucides à cette heure.
Passons à l’eau. Vous avez dit qu’elle servait moins à boire qu’à refroidir. Expliquez-nous.
C’est l’une des choses que le public soupçonne le moins. À bord, les appareils électriques chauffent ; pour les empêcher de griller, on les refroidit en laissant de l’eau s’évaporer vers le vide, ce qui emporte la chaleur. Cette eau-là, on n’en a qu’une quantité comptée, la même qui sert à boire et à préparer la nourriture. Or, dans le module de service, l’eau se fabriquait toute seule, comme un sous-produit des piles à combustible. Ces piles sont mortes. Il n’y a plus de fabrique d’eau à bord : il n’y a plus que le réservoir, et ce qu’il contient diminue à chaque heure sans qu’on puisse le regarnir.
Alors comment économise-t-on l’eau, et qu’est-ce que cela impose aux hommes ?
On la rationne durement. La consigne est de réduire la boisson de chacun à une part très maigre — de l’ordre d’un cinquième de litre par homme et par jour, là où un corps en réclamerait bien davantage. C’est très peu. C’est même au-dessous de ce qu’un médecin tolérerait au sol sans s’alarmer. Les hommes boivent donc à contrecœur le minimum, et l’on craint qu’ils ne se déshydratent. Un corps privé d’eau s’affaiblit, la tête tourne, le sang s’épaissit, l’attention faiblit ; et il leur faudra, au bout du voyage, toute leur attention. C’est un calcul terrible : économiser l’eau pour faire fonctionner les machines qui les ramènent, au prix de l’affaiblissement des hommes que ces machines transportent.
Vous parlez de déshydratation. A-t-on des nouvelles de l’état physique de l’équipage ?
Je ne vous donnerai que ce qui est connaissable, et avec prudence, car nous n’avons pas les hommes sous la main. Ce qu’on rapporte, c’est une grande fatigue des trois, ce qui n’a rien d’étonnant : froid, mauvais sommeil, ration d’eau réduite, tension de chaque instant. On dit aussi que l’un d’eux, le pilote du module lunaire, serait souffrant — on évoque de la fièvre, un état de malaise qui pourrait tenir au manque d’eau. J’insiste sur le conditionnel : je rapporte ce qui se dit, je n’atteste pas un diagnostic. Si l’un des trois est diminué, c’est une charge de plus pour les deux autres, qui doivent alors veiller à sa place. Voilà ce que la déshydratation menace : non pas seulement le confort, mais la capacité d’un homme à tenir son poste.
Il y a aussi le froid, dit-on. D’où vient-il, et jusqu’où descend-il ?
Il vient de ce qu’on a éteint presque tout, pour épargner le courant. L’électricité, à bord, n’a pas seulement allumé les instruments : elle réchauffait aussi la cabine. En coupant tout ce qui peut l’être pour garder de la réserve jusqu’à la rentrée, on a éteint du même coup le chauffage. Et l’espace, autour, est d’un froid que rien chez nous n’égale. La température, dans l’habitacle, est descendue très bas, aux abords de zéro — on parle de quelques degrés à peine au-dessus du gel. Les hommes ont enfilé ce qu’ils avaient, leurs bottes lunaires, des combinaisons supplémentaires, mais on ne fabrique pas de chaleur avec des vêtements ; on retient seulement la sienne, et ils en ont peu à retenir.
Le froid n’a-t-il que cet inconvénient, l’inconfort, ou bien menace-t-il autre chose ?
Il fait pire qu’incommoder. Quand l’air se refroidit, l’humidité que les hommes exhalent se dépose en buée, puis en gouttes, sur les parois et les hublots. La cabine ruisselle. Or tout, à bord, est électrique. Voir l’eau perler sur des panneaux pleins de fils, cela donne à réfléchir : on redoute toujours qu’un court-circuit ne s’y déclare. Nos engins ont été revus, après le drame du sol de soixante-sept, pour mieux résister à cela, et l’on espère que les isolants tiendront. Mais voilà : des hommes transis, mal reposés, qui dorment à peine dans une cabine humide et glacée, c’est un équipage dont les forces fondent à mesure qu’approche le moment où il en faudra le plus.
Et l’électricité, ce courant que vous ménagez : pourquoi est-il à ce point précieux ?
Parce qu’il n’y en a qu’une réserve, et qu’elle ne se reconstitue pas. Les piles à combustible, qui produisaient le courant pendant le voyage, sont perdues avec l’oxygène. Il ne reste que les batteries du module lunaire, et une part doit être mise de côté, intacte, pour les ultimes manœuvres et pour réveiller le module de commande à l’approche de la Terre. Chaque ampère brûlé maintenant en est un de moins pour la fin du voyage. C’est pourquoi on vit dans une cabine à demi éteinte, presque dans le noir, instruments coupés : non par goût de l’austérité, mais parce que ce courant économisé est, littéralement, la condition du retour.
À vous entendre, tout se tient et tout se contrarie. Comment, depuis le sol, conduit-on un équilibre aussi instable ?
On le conduit comme on tiendrait une comptabilité où chaque poste empiète sur les autres. Économiser le courant refroidit la cabine ; le froid épuise les hommes et fait ruisseler les parois. Économiser l’eau préserve le refroidissement des machines mais déshydrate l’équipage. Garder l’oxygène, retirer le gaz carbonique, tout cela se dispute la même énergie. Il n’y a pas de bonne solution : il n’y a que des compromis, recalculés sans répit, où l’on accepte un mal pour en éviter un pire. Au sol, des équipes se relaient pour tenir ces comptes au plus juste, gramme d’eau par gramme d’eau, ampère par ampère. Notre métier, ces jours-ci, c’est de faire durer des réserves qui n’étaient pas faites pour durer.
Au fond, qu’est-ce qui est entre vos mains, et qu’est-ce qui vous échappe entièrement ?
Entre nos mains, il y a le calcul : combien d’eau reste-t-il, combien de courant, à quel rythme l’épuise-t-on, quelle marge nous sépare du moment où l’une de ces réserves manquera. Cela, nous le suivons heure par heure, et nous pouvons encore, par mille petites économies, repousser l’échéance. Ce qui nous échappe, c’est le corps des hommes : leur fatigue, leur soif, la fièvre de l’un d’eux peut-être, leur capacité à rester lucides au bout de tant d’épreuves. Et nous échappe, plus encore, ce qui les attend à la rentrée, dont je ne dirai rien, car je n’en sais rien. Pour l’heure, je peux vous dire ceci, et rien de plus : à cette minute, trois hommes respirent encore là-haut, et tout notre ouvrage tend à ce qu’ils respirent jusqu’au bout.