« Notre seul objectif, désormais, c’est de les ramener »
À Houston, le centre de contrôle ne dort plus depuis l’avarie de la nuit de lundi à mardi. Faute de pouvoir nommer ses interlocuteurs, dont la parole reste réservée aux conférences officielles de la NASA, notre rédaction a recomposé, à partir des points de presse et des éléments rendus publics, la voix d’un responsable de la salle de contrôle. Entretien reconstitué, signalé comme tel.
Depuis l’avarie survenue dans la nuit de lundi à mardi, à quelque trois cent mille kilomètres de la Terre, le Centre de vols habités de Houston vit au rythme des trois hommes d’Apollo 13. Le réservoir d’oxygène a lâché, les piles à combustible du module de service se sont éteintes, et l’équipage a dû abandonner le vaisseau Odyssey pour se réfugier dans le module lunaire Aquarius, transformé en canot de sauvetage. Depuis, le retour de Lovell, Swigert et Haise est devenu l’unique affaire de la NASA.
Dans la grande salle aux écrans verts, des dizaines de contrôleurs se relaient sans interruption, chacun veillant sur un organe du vaisseau comme un médecin sur un malade. Nous avons cherché à comprendre ce qui se joue, heure par heure, dans cette salle. Les responsables de la mission ne s’expriment, pour l’heure, que lors des points de presse de l’agence ; leurs noms et leurs propos exacts ne nous sont pas accessibles. Faute de pouvoir recueillir un témoignage direct et vérifié, nous avons reconstitué la parole d’un responsable de la salle de contrôle, en nous tenant strictement à ce qui a été rendu public.
Ce qui suit n’est donc pas une interview au sens ordinaire : c’est une mise en situation, fidèle aux informations connues au matin du 16 avril, qui prête à un contrôleur de vol anonyme les explications que la NASA a livrées sur la conduite de la crise. Le lecteur la lira comme telle.
Un responsable de la salle de contrôle de mission de Houston (contrôleur de vol), dont la parole est ici reconstituée et non nominative
Entretien RECONSTITUÉ par la rédaction, et non recueilli de vive voix. Les responsables de la mission ne s’exprimant qu’en conférence de presse officielle, nous avons prêté à un contrôleur de vol anonyme, à partir des seuls éléments rendus publics au 16 avril 1970, les explications fournies par la NASA sur la conduite de la crise. Aucun propos n’est attribué nommément à un responsable réel.
Depuis l’avarie, quel est, en une phrase, l’objectif de la salle de contrôle ?
Il tient en effet en une phrase, et nous nous la répétons à chaque relève : notre seul objectif, désormais, c’est de les ramener. Tout le reste a été mis de côté. L’alunissage à Fra Mauro, les expériences scientifiques, le programme du vol — tout cela appartient à un autre voyage, à un monde d’avant la panne. Ce que nous avons devant nous, c’est trois hommes dans un vaisseau diminué, à plusieurs centaines de milliers de kilomètres, et chaque décision que nous prenons ici se mesure à une seule question : est-ce que cela les rapproche d’un retour vivant ? Si la réponse est non, nous l’écartons.
Que s’est-il exactement passé, et que pouvez-vous affirmer aujourd’hui sur les causes ?
Soyons précis, car la précision est notre métier. Nous avons constaté, à environ cinquante-six heures de vol, une chute brutale de tension sur l’un des bus électriques, puis la perte d’un réservoir d’oxygène du module de service, et l’extinction des piles à combustible qui fournissaient le courant et l’eau au vaisseau de commande. Les hommes du bord ont rapporté un coup sourd et ont vu s’échapper quelque chose dans l’espace. Voilà ce que nous savons. En revanche, je me garderai de vous dire pourquoi le réservoir a cédé. Nous l’ignorons. Établir la cause demandera un examen minutieux, plus tard, à froid. Dans l’immédiat, comprendre le pourquoi ne ramène personne ; gérer les conséquences, oui. Nous travaillons donc sur ce que nous mesurons, pas sur des suppositions.
Pourquoi avoir fait du module lunaire le refuge de l’équipage ?
Parce qu’il était, à cet instant, le seul abri intact disposant de sa propre énergie, de son oxygène et de ses moteurs. Le module de commande Odyssey, privé de ses piles à combustible, ne pouvait plus alimenter ses systèmes sans puiser dans des batteries que nous devons absolument préserver pour la toute fin du voyage : ce sont elles, et elles seules, qui le ramèneront à travers l’atmosphère. Nous avons donc pris une décision qui peut surprendre : éteindre presque entièrement le vaisseau principal, le mettre en sommeil, et faire passer les trois hommes dans Aquarius. Le module lunaire n’a jamais été conçu pour cela. Il a été pensé pour deux hommes, deux jours, posés sur la Lune. Nous lui demandons de tenir trois hommes pendant quatre jours, dans le vide. C’est un détournement d’usage complet, et c’est tout l’objet de notre travail en ce moment : réécrire, ligne à ligne, la manière de faire vivre ce canot.
Vous parlez de canot de sauvetage. La comparaison est-elle juste ?
Elle est imparfaite, mais elle dit l’essentiel. Un canot, c’est une embarcation de fortune où l’on s’entasse pour survivre, où l’on rationne tout, où l’on attend les secours en se gardant de tout geste inutile. Aquarius est exactement cela. Sauf qu’un canot, sur l’océan, dérive vers une côte ou un navire ; le nôtre, lui, doit faire le tour de la Lune et revenir se présenter à la porte étroite de l’atmosphère terrestre. Et il n’y a pas de canot de secours pour le canot de secours. C’est pourquoi nous pesons chaque ampère, chaque gorgée d’eau, chaque souffle. Tout ce qui est dépensé ne se récupère pas.
Justement, l’énergie. Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus dans la gestion de l’électricité ?
Les batteries d’Aquarius sont notre bien le plus rare. Le module lunaire devait fonctionner quelques dizaines d’heures, pas davantage ; nous lui demandons de durer bien au-delà. Nous avons donc imposé à l’équipage une réduction de consommation sans précédent : éteindre tout ce qui n’est pas vital, l’ordinateur de bord quand on peut s’en passer, le chauffage, une grande partie de l’éclairage, l’essentiel des instruments. Le vaisseau est plongé dans une semi-obscurité glaciale. Chaque appareil que les hommes rallument, nous le savons et nous l’avons calculé. Notre hantise, c’est de manquer de courant avant la dernière manœuvre. Toute l’arithmétique de la mission consiste aujourd’hui à faire tenir une réserve d’électricité jusqu’au bout, avec une marge que je ne vous cacherai pas étroite.
Et l’eau ? On dit l’équipage soumis à un rationnement sévère.
C’est exact, et c’est l’un des points les plus durs. L’eau, à bord, ne sert pas seulement à boire : elle refroidit les équipements électroniques, qui sans elle s’échaufferaient. Or nous avons perdu, avec les piles à combustible, la source qui en produisait. Il faut donc puiser dans des réserves limitées. La ration des hommes a été réduite à très peu — de l’ordre de quelques gorgées par jour, bien en deçà de ce qu’un corps réclame. C’est une épreuve physique réelle. Nous suivons cela de très près, car un équipage déshydraté, c’est un équipage qui se trompe, qui réagit moins vite. Et au même moment, nous calculons et recalculons combien d’eau il restera pour refroidir les machines jusqu’à la fin. Les deux besoins se disputent la même réserve.
On a beaucoup parlé d’un problème de gaz carbonique. De quoi s’agit-il ?
D’un piège que personne n’avait placé là volontairement, et qui résume bien notre situation. Trois hommes qui respirent rejettent du gaz carbonique. Pour l’absorber, on emploie des cartouches garnies d’un produit qui le capte. Or Aquarius n’embarquait de quoi épurer l’air que pour deux hommes et une courte durée ; il y a bien des cartouches de rechange à bord, mais ce sont celles d’Odyssey, et — voilà l’ironie cruelle — elles ne sont pas de la même forme. Les unes sont carrées, les logements de l’autre module sont ronds. Impossible de les y emboîter. Pendant un temps, le taux de gaz carbonique a donc grimpé dans la cabine, ce qui n’est pas anodin : cela donne mal à la tête, brouille le jugement, et au-delà devient dangereux.
Comment résout-on, depuis le sol, un problème aussi matériel à cette distance ?
En ne disposant, pour tout atelier, que de ce qui se trouve déjà à bord. Nos ingénieurs se sont enfermés avec, étalés devant eux, exactement les mêmes objets que l’équipage possède là-haut : des cartouches carrées, des sacs de plastique, des couvertures, du carton arraché aux carnets de bord, un tuyau, du ruban adhésif. Et ils ont bricolé, sur une table, un dispositif de fortune permettant de raccorder la cartouche carrée au circuit rond — une sorte de boîte que les hommes ici ont surnommée, avec l’humour des nuits sans sommeil, « la boîte aux lettres ». Une fois le montage au point, la marche à suivre a été lue à l’équipage, pas à pas, depuis Houston, et les hommes l’ont assemblée là-haut avec leurs mains. Le taux de gaz carbonique a commencé à redescendre. C’est, je crois, ce dont nous sommes le plus fiers à cette heure : avoir sauvé l’air qu’ils respirent avec du ruban adhésif et du carton.
Venons-en à la trajectoire. Pourquoi ne pas avoir tenté un demi-tour immédiat ?
Parce qu’un demi-tour direct aurait exigé d’allumer le gros moteur du module de service — précisément la partie du vaisseau qui a été frappée par l’avarie. Rallumer un moteur dont on ignore s’il a été endommagé, en lui demandant un effort considérable, c’était risquer de tout perdre d’un coup. Nous avons jugé que ce pari n’était pas acceptable. Nous avons donc choisi l’autre voie, plus longue mais plus sûre : laisser le vaisseau poursuivre vers la Lune, en contourner la face cachée, et se servir de son élan pour être renvoyé vers la Terre. C’est ce qu’on appelle la trajectoire de retour libre. Elle nous coûte du temps, et le temps, ici, se paie en oxygène, en eau et en courant. Mais elle ne mise pas la vie des hommes sur un moteur suspect.
Vous avez pourtant procédé à un allumage moteur après le passage derrière la Lune. Dans quel but ?
Le retour libre, à lui seul, ramenait bien le vaisseau vers la Terre, mais trop lentement et vers une zone de l’océan Indien mal couverte par nos navires. Or chaque heure de vol supplémentaire grignote nos réserves, déjà comptées. Nous avons donc décidé, une fois la Lune contournée, de rallumer le moteur du module lunaire — pas celui du module de service, j’y insiste, mais celui d’Aquarius — pour accélérer le retour et ramener le point d’amerrissage dans le Pacifique, là où la flotte de récupération est en place. Cette manœuvre, nous l’avons préparée dans l’urgence, et l’équipage l’a exécutée en se guidant sur le Soleil, faute de pouvoir viser des étoiles à travers un hublot embué et un ciel encombré de débris. Elle s’est, à ce que nos données indiquent, déroulée avec une précision remarquable. Nous avons ainsi raccourci le voyage de plusieurs heures.
Comment travaillent les équipes de contrôleurs ? On les imagine au bord de l’épuisement.
Nous tenons parce que nous nous relayons. La salle ne se vide jamais : plusieurs équipes de contrôleurs de vol se succèdent par roulement, jour et nuit, de sorte qu’à chaque instant des hommes frais prennent la suite d’hommes épuisés. À cela s’ajoutent, dans les salles voisines, des dizaines de spécialistes — des systèmes électriques, de la trajectoire, de la propulsion, de la médecine de bord — et, en renfort, des équipes détachées qui ne font plus que cela : inventer, tester au sol et valider chaque procédure nouvelle avant de l’envoyer là-haut. Rien de ce qui est transmis à l’équipage n’a été improvisé sans avoir été essayé ici d’abord. Le mérite n’est celui d’aucun homme en particulier ; c’est un travail de chaîne, où chaque maillon répond du suivant. La fatigue est réelle, mais elle est partagée, et c’est ce partage qui nous permet de ne jamais laisser le pupitre sans surveillance.
Au matin du 16, que pouvez-vous dire de la suite ? Êtes-vous confiant ?
Je vous répondrai en contrôleur, c’est-à-dire avec prudence. À cette heure, le vaisseau est sur une trajectoire qui le ramène vers la Terre, le gaz carbonique est maîtrisé, l’énergie et l’eau tiennent dans nos marges, et les trois hommes sont vivants, lucides, et coopèrent admirablement malgré le froid et la fatigue. Voilà pour les faits. Mais je ne vous promettrai rien sur l’issue, et ce serait mentir que de le faire. Il reste des jours de vol, d’autres corrections de cap à exécuter, et surtout la rentrée dans l’atmosphère, qui demeure une épreuve redoutable pour un vaisseau qui a tant souffert. Nous avançons obstacle par obstacle, sans nous projeter au-delà du suivant. Ce que je peux affirmer, c’est que rien ne sera négligé. Tant qu’il y aura une procédure à inventer, une marge à gagner, un calcul à refaire, nous le ferons. Notre seul objectif, je vous l’ai dit, c’est de les ramener.