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« On joue la paix ou la déroute » : un agent de change dans l’attente de Moravie

Au parquet du Palais-Royal, la rente monte et descend au rythme des dépêches venues d’Allemagne. Honoré Vasseur, courtier, nous reçoit entre deux cotes pour dire ce que la guerre fait aux cours — et ce qu’une grande bataille en Moravie pourrait changer aux affaires.

Notre correspondant financier 7 décembre 1805 6 min de lecture

On entre au parquet du Palais-Royal comme dans une ruche : les voix se mêlent, les carnets se noircissent, et chaque arrivée de la malle d’Allemagne fait passer dans la foule des courtiers un frémissement que l’on devine plus qu’on ne l’entend. Depuis l’automne, le négoce de la rente française vit suspendu aux nouvelles de l’armée. Ulm a fait monter les cours d’un bond ; la prise de Vienne les a tenus fermes ; mais depuis que l’on sait nos troupes engagées en Moravie, et la grande affaire encore à venir, le marché retient son souffle.

Honoré Vasseur, quarante et un ans, agent de change, connaît ce parquet depuis le Directoire. Il a vu les assignats mourir, le franc germinal naître, et la place de Paris trembler cet été encore. Il a accepté de nous expliquer, sans fard, comment la guerre se lit sur une cote, et ce que les hommes d’argent redoutent et espèrent en cette fin d’année.

Grand entretien

Honoré Vasseur, agent de change au parquet du Palais-Royal

Propos recueillis au Palais-Royal le 7 décembre 1805, entre deux séances de cotation. Notre interlocuteur courte la rente française et divers effets sur l’étranger.

Monsieur Vasseur, on dit que la guerre se lit sur les cours mieux que dans les gazettes. Est-ce vrai ?

Mieux et plus vite, monsieur. Une gazette met des jours à choisir ses mots ; la cote, elle, parle à l’instant où la dépêche entre dans la salle. Quand la nouvelle d’Ulm est arrivée, la rente a sauté avant même qu’on eût lu le bulletin en entier — il avait suffi d’un mot, « capitulation », et de ce chiffre énorme de prisonniers, pour que tout le parquet se mît à acheter. Nous autres courtiers, nous ne lisons pas l’Histoire, nous lisons l’humeur des porteurs. Et l’humeur, en ce moment, est une corde tendue : un rien la fait vibrer dans un sens ou dans l’autre.

Ulm, justement. Quel effet cette victoire a-t-elle eu sur la rente ?

Un effet considérable, et fort heureux pour qui était acheteur ce jour-là. Voyez la mécanique : un emprunt d’État ne vaut que la confiance qu’on a d’être payé. Tant que l’on craignait que les Autrichiens ne forçassent le Rhin, on doutait des finances ; chaque doute pèse sur le cours. Ulm a balayé cette crainte d’un coup. Vingt-cinq mille prisonniers, dit-on, une armée entière rendue sans grande bataille — cela vaut mieux qu’un long discours sur la solidité du Trésor. La rente est remontée comme un bouchon qu’on lâche sous l’eau. Mais je vous le dis franchement : ce qui monte vite par une nouvelle peut redescendre aussi vite par une autre.

Et la prise de Vienne ? On l’attendait pourtant comme un grand succès.

On l’attendait, et c’est là tout le mal pour le négoce. Une nouvelle qu’on a devinée d’avance ne rapporte plus rien à la cote, car les habiles ont déjà acheté. Vienne prise sans coup férir, la capitale de l’ennemi entre nos mains — cela aurait dû faire flamber les cours. Or ils n’ont guère bougé, ou si peu. Pourquoi ? Parce que chacun, au parquet, a aussitôt pensé à la suite : prendre une capitale n’est pas finir une guerre. L’armée russe est intacte, l’empereur d’Autriche court les routes, et l’on sent que la vraie épreuve n’a pas eu lieu. Le marché a salué Vienne d’un coup de chapeau, puis s’est retourné vers la Moravie en fronçant le sourcil.

Cette grande bataille que l’on attend en Moravie, comment la vit-on ici ?

Avec une fièvre que je n’avais pas vue depuis longtemps. Tout le monde sait que les armées sont au contact, ou presque, là-bas dans les neiges. On joue la paix ou la déroute, monsieur, il n’y a pas de milieu : une grande victoire et l’Autriche demande la paix, le Trésor respire, la rente bondit ; un revers, et c’est l’ennemi aux portes, la campagne qui s’éternise, les emprunts qui se ferment. Aussi voit-on des hommes prudents qui n’osent plus ni acheter ni vendre, et qui attendent, la plume en l’air. D’autres parient gros sur la victoire. Le parquet est un champ de bataille en réduction, où l’on se canonne à coups d’ordres au lieu de boulets.

Vous parlez d’un revers comme d’une hantise. Que craignez-vous au juste ?

Je crains ce que craint tout porteur de rente : que la guerre se prolonge sans fin et dévore le crédit. Songez que nous sortons à peine d’un été terrible. La place de Paris a vacillé en septembre et octobre ; des maisons ont sauté, des confrères au parquet ont fait défaut et ont été rayés. Le Trésor a manqué d’espèces, on s’est arraché le numéraire. Nous avons frôlé quelque chose de grave. Si la grande affaire de Moravie tournait mal, je ne donnerais pas cher de la tranquillité revenue : un échec rallumerait toutes les défiances que les victoires avaient endormies. Voilà ma hantise — non pas la mort d’un homme, que Dieu nous en garde, mais la défiance qui revient.

Vous évoquez les troubles de l’automne. Le négoce s’en est-il remis ?

Remis, c’est beaucoup dire ; raccommodé, plutôt. On a vu cet automne ce qui arrive quand de trop grandes maisons font escompter des effets qui ne reposent sur pas grand-chose de solide. Je ne nommerai personne — au parquet on a la langue prudente — mais chacun ici sait de quelles compagnies de négociants je parle, et de quels papiers tirés sur l’étranger. Quand la confiance dans ces effets s’est ébranlée, c’est toute la place qui a tremblé, car tout se tient : le crédit de l’un fait le crédit de l’autre. La Banque a dû escompter à tour de bras pour empêcher l’écroulement. On a colmaté. Mais une digue colmatée n’est pas une digue neuve, et nous le savons.

La Banque de France, justement : inspire-t-elle confiance au parquet ?

Confiance et inquiétude mêlées, comme toujours envers une jeune institution. Elle a rendu de grands services : sans son escompte, plus d’un négociant honnête aurait sombré cet automne. Mais on a murmuré aussi qu’elle s’était laissé entraîner à soutenir des affaires hasardeuses, et qu’elle avait eu peine à honorer ses billets en espèces. Or un agent de change vit de la certitude qu’un papier vaut bien le métal qu’il représente. Le jour où l’on doute du billet, on court à la caisse, et la caisse se vide. Nous n’en sommes pas là, Dieu merci. Mais j’ai vu cet été des files devant les guichets que je n’oublierai pas, et je tiens l’œil ouvert.

Parlons de la mer. On a su l’affaire de Trafalgar, en octobre. Le négoce en a-t-il pris la mesure ?

La presse en a parlé du bout des lèvres, et l’on comprend pourquoi : ce ne fut pas une journée heureuse pour nos escadres. Mais au parquet, voyez-vous, on ne se paie pas de mots. Les négociants des ports, ceux de Bordeaux, de Nantes, de Marseille, savent fort bien ce que cela veut dire : l’Anglais reste le maître sur l’eau. Tant qu’il l’est, nos navires de commerce ne sortent qu’à grand péril, les denrées des îles deviennent rares et chères, et les effets tirés sur l’outre-mer perdent de leur valeur. Une bataille gagnée à terre ne fait pas rentrer un seul vaisseau marchand au port. Ce sont là deux guerres distinctes, monsieur, et celle de la mer ne nous est pas favorable.

Cette maîtrise anglaise des mers se traduit-elle dans les cours ?

Elle se traduit dans tout ce qui touche à l’étranger et au lointain. Le change sur Londres est devenu une chose nerveuse, fuyante ; on ne sait plus à quel prix traiter les effets sur l’Angleterre, et beaucoup s’en détournent. Les marchandises coloniales — le sucre, le café, le coton — montent, parce qu’elles passent moins. Qui a du sucre en magasin tient un trésor ; qui attend un arrivage tremble de le voir pris. Tout cela fait du commerce un jeu de hasard plus que de raison. Et un marché où le hasard règne, voyez-vous, finit toujours par préférer la rente d’État, qui au moins ne coule pas en mer — pourvu que l’armée de terre tienne ses promesses.

Quelles rumeurs circulent au parquet, ces jours-ci, sur ce qui se passe là-bas ?

Toutes les rumeurs du monde, et c’est bien le danger. On chuchote tantôt qu’une grande bataille est imminente, tantôt qu’elle est déjà engagée, tantôt qu’on négocie un armistice par-derrière. Hier encore, un courtier jurait tenir d’un commis des postes que les Russes battaient en retraite ; un autre soutenait le contraire avec la même assurance. Or, au parquet, une fausse nouvelle bien lancée vaut une vraie tant qu’on n’a pas la dépêche : elle fait acheter ou vendre, et l’on s’y brûle. Mon métier, c’est de me défier des nouvelles trop belles comme des trop noires, et d’attendre le bulletin. Le silence des autorités, ces derniers jours, en dit long : quand on ne publie rien, c’est qu’on attend une grande chose, bonne ou mauvaise.

Vous dites vous défier du silence. Le négoce sait-il interpréter ce que l’on tait ?

Il ne sait faire que cela, hélas, et souvent il l’interprète mal. Un bulletin de victoire fait monter la rente d’un trait de plume ; mais un silence prolongé la fait descendre, car l’imagination, livrée à elle-même, va toujours au pire. Voilà pourquoi je dis que nous vivons des jours dangereux : depuis quelques jours, peu de nouvelles fermes nous viennent de Moravie, et ce vide pèse sur les cours plus qu’une mauvaise nouvelle ne le ferait. Les porteurs nerveux vendent « par précaution », comme ils disent ; les fermes attendent. Si une dépêche heureuse arrivait, je vous garantis que le parquet exploserait de joie — et d’ordres d’achat.

Une vraie grande victoire, donc : que changerait-elle, concrètement, pour les affaires ?

Elle changerait tout, et d’un seul coup. Une victoire décisive en Moravie, l’Autriche contrainte à la paix — et voici ce que je vois aussitôt : la rente bondit de plusieurs francs, les défiances de l’automne s’effacent, le Trésor emprunte de nouveau à bon compte, les maisons ébranlées se redressent parce qu’on ose enfin leur faire crédit. La paix sur le continent, monsieur, c’est de l’or pour le négoce : les routes rouvrent, les foires reprennent, les paiements rentrent. Je n’ose y croire trop fort, de peur d’être déçu ; mais je vous avoue que, le soir, je calcule ce que vaudrait ma position si la grande nouvelle venait. Tout le parquet fait ce calcul en secret.

Et si, au contraire, la nouvelle était mauvaise ?

Alors il faudra du sang-froid, et beaucoup. Une déroute, ou même une bataille indécise qui prolongerait la campagne dans l’hiver, et c’est la chute : la rente dévisse, les emprunts se ferment, les confrères les plus engagés sautent les uns après les autres comme une rangée de quilles. J’ai connu cela en petit cet été ; je ne souhaite pas le revoir en grand. C’est pourquoi je ne joue pas tout sur une carte : je garde de quoi tenir si le ciel s’assombrit. Un bon agent de change n’est pas celui qui devine juste — nul ne le peut — mais celui qui survit à s’être trompé. En attendant le bulletin, je fais mes prières comme tout le monde, et je tiens mes carnets en ordre.

Le contexte

À l’automne 1805, la place de Paris a traversé une crise financière sévère, liée à des escomptes massifs de la Banque de France au profit de grandes compagnies de négoce spéculant sur des effets tirés sur l’étranger ; plusieurs agents de change ont fait défaut.

Le cours de la rente française réagissait directement aux nouvelles militaires : les bulletins de victoire (Ulm, 20 octobre ; prise de Vienne, mi-novembre) la soutenaient, tandis que l’incertitude et le silence la faisaient fléchir.

La supériorité navale britannique, confirmée à l’automne, pesait sur le commerce maritime français et sur le change avec l’étranger, renchérissant les denrées coloniales et fragilisant les effets tirés sur l’outre-mer.

État des informations

Cet entretien s’en tient strictement à ce qui est connaissable à Paris le 7 décembre 1805. Les opérations en cours en Moravie n’ont, à cette date, donné lieu à aucune nouvelle ferme dans la capitale : nous ne préjugeons en rien de leur issue.

Ce que l’on sait

  • La capitulation d’Ulm (20 octobre 1805) a livré une armée autrichienne entière, avec un nombre considérable de prisonniers.
  • Vienne a été occupée par la Grande Armée à la mi-novembre 1805.
  • La place de Paris a subi une grave tension financière à l’automne 1805, avec des défaillances au parquet et un recours intensif à l’escompte de la Banque de France.
  • La Royal Navy conserve la maîtrise des mers, au détriment du commerce maritime français.

Ce que l’on ignore

  • L’issue de la grande bataille attendue en Moravie est totalement ignorée à Paris à cette date.
  • On ne sait ni quand ni comment la campagne contre la Russie et l’Autriche s’achèvera, ni si une paix est proche.
  • L’effet précis qu’aurait sur la rente une victoire ou un revers ne peut être que conjecturé.

Sources historiques utilisées

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Wikipédia — Bataille de Trafalgar

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Trafalgar

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Napoléon.org — La Banque de France et les institutions napoléoniennes

https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/la-banque-de-france-une-des-grandes-institutions-napoleoniennes/

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — les propos et formulations à chaud imitent le ton d’un courrier financier du temps ; aucune connaissance postérieure au 7 décembre 1805 n’a été utilisée.

Les Échos du Passé — reconstitution journalistique.

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