Aetius, maître de la milice d’Occident : “Commander, ici, c’est tenir ensemble des forces qui ne s’aiment pas”
À la veille du choc dans les plaines de Champagne, l’homme qui a rassemblé Romains, Wisigoths, Francs, Burgondes et Alains contre Attila reçoit notre chroniqueur sous la tente. Il y a peu, Orléans a échappé de justesse aux Huns ; désormais, tout dépend d’une coalition que la défiance peut briser plus sûrement qu’une charge. Un long entretien sur l’art de faire tenir, le temps d’une bataille, un monde qui ne croit plus à Rome seule.
Pour une année aussi lointaine, aucun entretien authentique ne peut être prétendu ; celui-ci est une reconstitution prudente, bâtie sur la position politique attestée d’Aetius et sur la nature de la coalition qu’il a réunie. Nous l’avons voulu non pour prêter à l’homme des paroles héroïques, mais pour rendre lisible la contrainte d’un commandement romain tardif, contraint de gouverner par alliances autant que par ordres.
Car celui que l’on présente parfois comme le dernier grand général de Rome ne parle pas depuis une puissance intacte. Il parle depuis un monde de compromis, où les alliés sont indispensables précisément parce que l’Empire ne suffit plus. Sa tente, dressée à quelque distance de l’ennemi, n’est pas seulement un poste de commandement : c’est le lieu fragile où des chefs qui se haïssaient hier doivent accepter, aujourd’hui, de mourir côte à côte demain.
Aetius connaît Attila comme peu d’hommes. Il a vécu chez les Huns, jadis ; il a usé d’eux, payé d’eux, et voici qu’il doit les arrêter. Cette familiarité ancienne donne à ses propos une couleur particulière : il ne parle pas de l’ennemi comme d’un monstre venu du néant, mais comme d’une force politique qu’il a longtemps fréquentée et dont il mesure, mieux que quiconque, la séduction redoutable.
Ce qui ressort de l’entretien, c’est que les Champs Catalauniques sont un problème politique autant que militaire. La ligne de front visible comptera ; la ligne de confiance entre alliés comptera tout autant. Et c’est sur cette seconde ligne, invisible, que le maître de la milice avoue concentrer ses plus grandes craintes.
Aetius, maître de la milice d’Occident
Note de rédaction : entretien extrapolé de façon raisonnable pour une période où les sources directes sont lacunaires et tardives. Les propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils restituent une position plausible à la veille de la bataille, sans en révéler l’issue.
On vous dit le seul homme capable d’arrêter Attila. Est-ce un fardeau ?
C’est surtout un malentendu sur ce qu’est mon pouvoir. On imagine un général romain donnant des ordres que des légions exécutent. La vérité est plus modeste et plus difficile : je commande peu de Romains et beaucoup d’hommes qui ne me doivent rien. Mon autorité ne tient pas à des aigles, elle tient à ma capacité de convaincre des rois que leur intérêt rejoint le nôtre. Arrêter Attila n’est pas une affaire de génie militaire d’abord ; c’est une affaire de coalition tenue ensemble assez longtemps. Voilà mon fardeau : non pas la bataille, mais l’accord.
Rome ne peut donc plus défendre la Gaule par ses seules forces ?
Celui qui vous répondrait que si mentirait par orgueil, et l’orgueil, par les temps qui courent, coûte des provinces. L’Empire conserve des hommes, des charges, une mémoire du commandement, des routes, une administration. Mais il ne peut plus aligner seul les masses qu’exige une guerre comme celle-ci. Alors il fait ce que font les puissances vieillissantes et sages : il s’appuie sur d’autres. Les Wisigoths d’Aquitaine, les Burgondes, les Francs, les Alains — ce sont eux qui fournissent le nombre. Mon art consiste à transformer cette dépendance en force, au lieu de la subir comme une humiliation.
N’est-il pas dangereux d’armer contre Attila des peuples qui, hier encore, combattaient Rome ?
Dangereux, oui ; nécessaire, plus encore. Beaucoup de ces chefs m’ont combattu ou se sont combattus entre eux ; certains gardent des blessures que cette campagne n’efface pas. Mais songez à l’alternative. Si je refuse leur épée par méfiance, je reste seul avec une poignée de soldats face à la plus grande armée que la Gaule ait vue. La méfiance est un luxe de temps de paix. En ce moment, je préfère un allié douteux à mon côté qu’un homme sûr qui resterait chez lui. Je compose avec ce que le siècle m’offre, et le siècle ne m’offre pas une armée romaine ; il m’offre des rois.
Vous avez vécu chez les Huns autrefois. Cela vous aide-t-il, ou vous lie-t-il ?
Les deux, et c’est une position inconfortable que je n’ai pas choisie d’éprouver ainsi. Avoir vécu parmi eux m’a appris comment ils combattent, comment ils se déplacent, comment leur roi tient ses peuples par la peur et le butin. Cette connaissance vaut des espions. Mais elle me vaut aussi des soupçons : il s’en trouve pour murmurer qu’un homme qui a tant usé des Huns ne peut les haïr tout à fait. Je leur réponds par les actes. C’est moi qui ai rassemblé contre Attila ceux qu’il croyait dispersés. On me jugera là-dessus, non sur mes amitiés d’autrefois.
Attila est-il seulement un ennemi militaire ?
Si vous ne voyez en lui qu’un chef de guerre, vous l’avez déjà à moitié perdu. Sa force n’est pas seulement dans ses cavaliers ; elle est dans ce qu’il fait naître avant même d’arriver. Il attire les peuples par la promesse du butin, il impose sa terreur comme une avant-garde, il offre aux indécis le calcul du ralliement. Le combattre, ce n’est pas seulement lui barrer une route : c’est empêcher que sa seule approche n’ordonne toutes les fidélités autour de lui. Chaque ville qui se rend sans combattre, chaque chef qui hésite, c’est une victoire qu’il remporte sans tirer une flèche. Voilà pourquoi il fallait lui opposer vite une coalition visible : pour que les hésitants voient qu’on peut lui résister.
On dit qu’Orléans a failli tomber. Que s’y est-il joué ?
Plus que le sort d’une ville. Orléans commande un passage, et sa chute aurait ouvert à Attila le cœur de la Gaule et donné aux tièdes la preuve que rien ne l’arrête. La cité a tenu, soutenue par la fermeté de son évêque et par l’espérance de notre arrivée ; nous y sommes parvenus à temps, de justesse, et l’ennemi a préféré se retirer plutôt que d’être pris entre les murs et nous. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas une victoire, c’est un sursis. Attila se replie vers les plaines où sa cavalerie aura tout l’espace qu’elle aime. Il ne fuit pas ; il choisit son terrain. C’est là que tout se décidera.
Vos alliés sont-ils sûrs ? On chuchote que certains pourraient trahir.
On chuchote, et je serais imprudent de mépriser ces rumeurs. Dans une coalition de cette nature, la loyauté de chacun se mesure à son intérêt du moment, et l’intérêt peut tourner. Il est des contingents dont je surveille la position dans la ligne avec autant de soin que je surveille l’ennemi. Je ne vous nommerai personne — le faire serait précipiter ce que je veux éviter. Mais sachez que je place chaque peuple là où sa défaillance, s’il défaillait, ferait le moins de mal, et où son courage, s’il en a, servira le plus. Ranger une armée de coalition, c’est aussi se garder de ses propres rangs.
Le roi des Wisigoths, Théodoric, est un allié de poids. Vous fiez-vous à lui ?
Je me fie à sa haine d’Attila plus qu’à son amour de Rome, et cela me suffit. Théodoric sait qu’une victoire des Huns ne laisserait pas longtemps debout son royaume d’Aquitaine ; il combat donc pour les siens en combattant avec nous. C’est la meilleure des garanties, bien plus solide qu’un serment : un allié qui défend sa propre maison ne lâche pas au premier revers. Nous ne nous aimons pas, lui et moi, et nous n’avons pas besoin de nous aimer. Il nous faut seulement vouloir, le même jour, la même chose. Pour une bataille, une convergence d’intérêts vaut mieux qu’une amitié.
Que redoutez-vous le plus, à la veille du choc ?
La rupture d’un allié au mauvais moment, plus que la force de l’ennemi. Une bataille peut se perdre par un flanc enfoncé, c’est vrai ; mais elle peut se perdre tout autant par une confiance retirée trop tôt, par un contingent qui recule non parce qu’il est battu, mais parce qu’il a cessé de croire à la victoire commune. Contre les flèches huns, j’ai des boucliers. Contre le découragement qui passe d’un peuple à l’autre comme un feu, je n’ai que ma présence et mon obstination. C’est cette contagion-là que je guette. Si la ligne tient dans les têtes, elle tiendra sur le terrain.
Et si vous l’emportez, le vieux monde romain sera-t-il rétabli ?
N’attendez pas de moi cette illusion. Si nous arrêtons Attila, nous n’aurons pas restauré l’Empire d’autrefois ; nous aurons seulement empêché qu’un maître unique impose sa loi à toute la Gaule. Après la bataille, les Wisigoths resteront maîtres en Aquitaine, les Francs sur leurs terres, et Rome devra continuer de négocier sa place comme aujourd’hui. Je ne me bats pas pour ressusciter hier ; je me bats pour que demain reste négociable, pour qu’il y ait encore plusieurs pouvoirs au lieu d’un seul. C’est une ambition modeste, je le sais. C’est, en ce siècle, la seule qui ne soit pas un mensonge.