Neuvième édit après huit paix rompues
L'édit signé à Nantes n'est pas le premier à promettre le repos au royaume. Depuis que la guerre a commencé, voici trente-six ans, huit édits l'ont déjà promis avant lui. Aucun n'a tenu. Faut-il donc voir en celui-ci une trêve de plus, ou quelque chose d'un autre ordre ? Nul, à cette heure, ne saurait le dire.
Le roi a signé à Nantes un édit qui règle le sort de ceux de la religion réformée et prétend rendre au royaume la paix. La nouvelle court, on la commente, on veut y croire ou l'on s'en défie. Mais qui a vécu ces trente-six dernières années a déjà entendu cette promesse. Il l'a entendue huit fois.
Depuis que les armes ont été prises, sous le feu roi Charles neuvième, la couronne a tour à tour combattu et pacifié. À chaque fois qu'une guerre s'éteignait, un édit venait en fixer les termes et jurer que l'on ne se battrait plus sur le fait de la religion. À chaque fois, quelques mois ou quelques années plus tard, on se battait de nouveau. Le compte de ces édits varie selon qu'on tient ou non pour paix telle trêve ou telle capitulation ; mais nul ne conteste qu'ils furent nombreux, et qu'aucun ne dura.
Voici donc un neuvième texte. Il est plus long, plus détaillé, mieux garanti que la plupart de ceux qui l'ont précédé. Cela suffira-t-il à le faire durer là où les autres ont failli ? La question se pose, et il serait malhonnête de feindre d'y répondre. On peut seulement rappeler ce qui fut, et regarder ce qui, cette fois, ressemble ou ne ressemble pas aux fois passées.
La longue suite des édits
Le premier fut l'édit d'Amboise, au mois de mars 1563, qui mit fin à la première guerre : il accordait le culte réformé en des lieux comptés, selon la condition des personnes. Cinq ans après, l'édit de Longjumeau, en 1568, confirma ces termes ; il ne vécut que quelques mois.
Vint l'édit de Saint-Germain, en août 1570, tenu pour favorable à ceux de la religion. On sait ce qu'il en advint : deux ans plus tard, la Saint-Barthélemy ensanglantait Paris et les villes du royaume. Aucune rupture ne fut plus éclatante ni plus cruelle. Après quoi il fallut de nouveau traiter, et l'on traita.
Suivirent la paix de La Rochelle en 1573, puis l'édit de Beaulieu en 1576, celui que l'on nomma la paix de Monsieur : de tous, le plus large, car il permettait le culte réformé presque partout. Il souleva aussitôt contre lui une ligue de catholiques et ne put se maintenir. On le rogna dès l'année suivante par l'édit de Poitiers, sorti de la paix de Bergerac, en 1577, qui resserra le culte dans des bornes plus étroites. Puis ce fut la paix de Fleix, en 1580.
Chacun de ces textes se donnait pour la fin des troubles. Chacun fut ou déchiré par les armes, ou vidé de sa force par un texte contraire. On vit même, en 1585, un édit défendre purement la religion réformée et défaire tout ce qui avait été accordé. Voilà la matière sur laquelle se pose aujourd'hui le neuvième édit.
Pourquoi aucun n'a tenu
Les causes de ces ruptures, on les connaît, car elles se sont répétées. La première est la défiance : nul des deux partis n'a jamais cru que l'autre tiendrait parole, et chacun s'est tenu prêt à reprendre les armes, de sorte que la moindre alarme suffisait à rallumer la guerre.
La deuxième est que la couronne, souvent, n'avait pas la force de faire respecter ce qu'elle édictait. Les gouverneurs de provinces, les villes, les grands seigneurs des deux bords appliquaient l'édit à leur guise ou ne l'appliquaient point. Les cours de parlement, chargées de vérifier les édits, ont maintes fois traîné, réservé, ou refusé, et sans leur enregistrement un édit demeure lettre morte dans leur ressort.
La troisième est que la matière même de la religion ne se laisse pas partager comme une terre. Beaucoup, dans chaque camp, ont tenu pour péché de souffrir l'autre culte, et les prédicateurs les plus ardents n'ont cessé d'attiser ce refus. À quoi s'ajoutèrent l'argent et les armes venus de l'étranger, qui donnaient toujours à la guerre le moyen de recommencer. Tant que ces ressorts jouaient, aucun édit ne pouvait durer.
Ce qui, cette fois, ressemble ou ne ressemble pas
Il est des choses qui distinguent l'heure présente des précédentes. Le roi n'est plus, comme ses devanciers, un prince tiraillé entre les partis : il a fait la guerre lui-même, il a réduit la Ligue les unes après les autres jusqu'en Bretagne, et il vient de recevoir la soumission du dernier des grands chefs qui lui tenaient tête. Il est catholique, et nul ne peut plus lui reprocher, comme au temps de ses débuts, de vouloir la couronne pour l'hérésie. On dit aussi qu'il s'apprête à conclure la paix avec l'Espagne, qui armait ses ennemis ; si cela se fait, la source étrangère des troubles se tarirait.
L'édit, de son côté, est bâti avec plus de soin que les autres. Il ne se borne pas à régler le culte : il ouvre aux réformés les charges, les écoles et les hôpitaux, institue des chambres de justice mêlées pour juger leurs procès, et leur laisse pour un temps des places de sûreté qu'ils garderont en garnison. C'est reconnaître que la parole seule ne suffit pas, et donner des gages.
Mais ces mêmes gages disent aussi la défiance qui demeure : si l'on accorde des places fortes à un parti, c'est qu'on ne se fie pas à la seule promesse. Et surtout, l'édit n'est encore que signé. Il lui faut passer devant les parlements, qui l'ont déjà, pour d'autres textes, retardé ou refusé. Rien ne dit qu'ils le vérifieront sans peine, ni que les villes qui ont chassé le culte réformé le recevront de bon gré. La partie n'est pas jouée.
On ne peut donc, en ce jour, trancher entre les deux lectures qui s'offrent. Ceux qui espèrent voient dans ce texte l'ouvrage d'un roi enfin maître de son royaume, mieux fait et mieux gardé que les précédents. Ceux qui doutent y voient un neuvième édit après huit qui ont failli, et rappellent que les huit aussi paraissaient, au jour de leur signature, devoir mettre fin aux maux. L'événement seul dira lequel avait raison, et cet événement n'est pas encore venu.