← Retour à l’édition Analyse

Neuvième édit après huit paix rompues

L'édit signé à Nantes n'est pas le premier à promettre le repos au royaume. Depuis que la guerre a commencé, voici trente-six ans, huit édits l'ont déjà promis avant lui. Aucun n'a tenu. Faut-il donc voir en celui-ci une trêve de plus, ou quelque chose d'un autre ordre ? Nul, à cette heure, ne saurait le dire.

Pierre Grémian, chroniqueur des affaires du royaume 30 avril 1598 5 min de lecture

Le roi a signé à Nantes un édit qui règle le sort de ceux de la religion réformée et prétend rendre au royaume la paix. La nouvelle court, on la commente, on veut y croire ou l'on s'en défie. Mais qui a vécu ces trente-six dernières années a déjà entendu cette promesse. Il l'a entendue huit fois.

Depuis que les armes ont été prises, sous le feu roi Charles neuvième, la couronne a tour à tour combattu et pacifié. À chaque fois qu'une guerre s'éteignait, un édit venait en fixer les termes et jurer que l'on ne se battrait plus sur le fait de la religion. À chaque fois, quelques mois ou quelques années plus tard, on se battait de nouveau. Le compte de ces édits varie selon qu'on tient ou non pour paix telle trêve ou telle capitulation ; mais nul ne conteste qu'ils furent nombreux, et qu'aucun ne dura.

Voici donc un neuvième texte. Il est plus long, plus détaillé, mieux garanti que la plupart de ceux qui l'ont précédé. Cela suffira-t-il à le faire durer là où les autres ont failli ? La question se pose, et il serait malhonnête de feindre d'y répondre. On peut seulement rappeler ce qui fut, et regarder ce qui, cette fois, ressemble ou ne ressemble pas aux fois passées.

La longue suite des édits

Le premier fut l'édit d'Amboise, au mois de mars 1563, qui mit fin à la première guerre : il accordait le culte réformé en des lieux comptés, selon la condition des personnes. Cinq ans après, l'édit de Longjumeau, en 1568, confirma ces termes ; il ne vécut que quelques mois.

Vint l'édit de Saint-Germain, en août 1570, tenu pour favorable à ceux de la religion. On sait ce qu'il en advint : deux ans plus tard, la Saint-Barthélemy ensanglantait Paris et les villes du royaume. Aucune rupture ne fut plus éclatante ni plus cruelle. Après quoi il fallut de nouveau traiter, et l'on traita.

Suivirent la paix de La Rochelle en 1573, puis l'édit de Beaulieu en 1576, celui que l'on nomma la paix de Monsieur : de tous, le plus large, car il permettait le culte réformé presque partout. Il souleva aussitôt contre lui une ligue de catholiques et ne put se maintenir. On le rogna dès l'année suivante par l'édit de Poitiers, sorti de la paix de Bergerac, en 1577, qui resserra le culte dans des bornes plus étroites. Puis ce fut la paix de Fleix, en 1580.

Chacun de ces textes se donnait pour la fin des troubles. Chacun fut ou déchiré par les armes, ou vidé de sa force par un texte contraire. On vit même, en 1585, un édit défendre purement la religion réformée et défaire tout ce qui avait été accordé. Voilà la matière sur laquelle se pose aujourd'hui le neuvième édit.

Pourquoi aucun n'a tenu

Les causes de ces ruptures, on les connaît, car elles se sont répétées. La première est la défiance : nul des deux partis n'a jamais cru que l'autre tiendrait parole, et chacun s'est tenu prêt à reprendre les armes, de sorte que la moindre alarme suffisait à rallumer la guerre.

La deuxième est que la couronne, souvent, n'avait pas la force de faire respecter ce qu'elle édictait. Les gouverneurs de provinces, les villes, les grands seigneurs des deux bords appliquaient l'édit à leur guise ou ne l'appliquaient point. Les cours de parlement, chargées de vérifier les édits, ont maintes fois traîné, réservé, ou refusé, et sans leur enregistrement un édit demeure lettre morte dans leur ressort.

La troisième est que la matière même de la religion ne se laisse pas partager comme une terre. Beaucoup, dans chaque camp, ont tenu pour péché de souffrir l'autre culte, et les prédicateurs les plus ardents n'ont cessé d'attiser ce refus. À quoi s'ajoutèrent l'argent et les armes venus de l'étranger, qui donnaient toujours à la guerre le moyen de recommencer. Tant que ces ressorts jouaient, aucun édit ne pouvait durer.

Ce qui, cette fois, ressemble ou ne ressemble pas

Il est des choses qui distinguent l'heure présente des précédentes. Le roi n'est plus, comme ses devanciers, un prince tiraillé entre les partis : il a fait la guerre lui-même, il a réduit la Ligue les unes après les autres jusqu'en Bretagne, et il vient de recevoir la soumission du dernier des grands chefs qui lui tenaient tête. Il est catholique, et nul ne peut plus lui reprocher, comme au temps de ses débuts, de vouloir la couronne pour l'hérésie. On dit aussi qu'il s'apprête à conclure la paix avec l'Espagne, qui armait ses ennemis ; si cela se fait, la source étrangère des troubles se tarirait.

L'édit, de son côté, est bâti avec plus de soin que les autres. Il ne se borne pas à régler le culte : il ouvre aux réformés les charges, les écoles et les hôpitaux, institue des chambres de justice mêlées pour juger leurs procès, et leur laisse pour un temps des places de sûreté qu'ils garderont en garnison. C'est reconnaître que la parole seule ne suffit pas, et donner des gages.

Mais ces mêmes gages disent aussi la défiance qui demeure : si l'on accorde des places fortes à un parti, c'est qu'on ne se fie pas à la seule promesse. Et surtout, l'édit n'est encore que signé. Il lui faut passer devant les parlements, qui l'ont déjà, pour d'autres textes, retardé ou refusé. Rien ne dit qu'ils le vérifieront sans peine, ni que les villes qui ont chassé le culte réformé le recevront de bon gré. La partie n'est pas jouée.

On ne peut donc, en ce jour, trancher entre les deux lectures qui s'offrent. Ceux qui espèrent voient dans ce texte l'ouvrage d'un roi enfin maître de son royaume, mieux fait et mieux gardé que les précédents. Ceux qui doutent y voient un neuvième édit après huit qui ont failli, et rappellent que les huit aussi paraissaient, au jour de leur signature, devoir mettre fin aux maux. L'événement seul dira lequel avait raison, et cet événement n'est pas encore venu.

Le contexte

La guerre entre catholiques et réformés dure dans le royaume depuis 1562. Elle a connu plusieurs reprises, séparées par des trêves et des édits.

Édit d'Amboise (mars 1563), traité de Longjumeau (1568), édit de Saint-Germain (août 1570), suivi deux ans après du massacre de la Saint-Barthélemy (1572) ; paix de La Rochelle (1573), édit de Beaulieu ou paix de Monsieur (mai 1576), édit de Poitiers issu de la paix de Bergerac (1577), paix de Fleix (1580).

En 1585, un édit contraire défendit l'exercice de la religion réformée, défaisant ce qui avait été accordé auparavant.

Henri IV, roi depuis 1589, catholique depuis son abjuration de 1593, a réduit peu à peu les places de la Ligue ; il vient de recevoir en Bretagne la soumission du duc de Mercœur.

L'édit signé à Nantes en avril 1598 doit encore être vérifié et enregistré par les cours de parlement pour avoir force dans leurs ressorts ; cet enregistrement n'a pas eu lieu.

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 30 avril : la longue suite des édits passés, les causes connues de leurs ruptures, et l'état du nouvel édit, qui est signé mais non enregistré. Nous ne préjugeons pas de son sort. Poser la question — cette paix tiendra-t-elle ? — n'est pas y répondre : à cette date, nul ne peut la trancher, et nous ne la tranchons pas.

Ce que l’on sait

  • Depuis le début de la guerre en 1562, plusieurs édits de pacification ont été promulgués : Amboise (1563), Longjumeau (1568), Saint-Germain (1570), La Rochelle (1573), Beaulieu (1576), Poitiers/Bergerac (1577), Fleix (1580).
  • L'édit de Saint-Germain (1570) fut suivi, deux ans après, du massacre de la Saint-Barthélemy (1572).
  • En 1585, un édit défendit l'exercice de la religion réformée, à rebours des pacifications antérieures.
  • Le nouvel édit, signé à Nantes en avril 1598, accorde aux réformés la liberté de conscience, un culte encadré, l'accès aux charges et aux écoles, des chambres de justice mi-parties et des places de sûreté tenues en garnison pour un temps.
  • Cet édit est signé mais non encore vérifié ni enregistré par les cours de parlement.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si ce neuvième édit tiendra là où les huit précédents ont failli.
  • On ne sait comment les cours de parlement recevront le texte, ni s'ils le vérifieront sans réserve.
  • On ne sait comment les villes qui ont refusé le culte réformé, ni les partisans les plus ardents des deux camps, se plieront à l'édit.
  • L'issue de la paix qu'on dit proche avec l'Espagne, et son effet sur les troubles du royaume, ne sont pas connus à cette date.

Sources historiques utilisées

secondary

Liste des édits de pacification

Article Wikipédia (FR) consulté pour la suite chronologique des édits de pacification de 1563 à 1598 (Amboise, Longjumeau, Saint-Germain, La Rochelle, Beaulieu, Poitiers/Bergerac, Fleix) et leurs dates.

secondary

Guerres de Religion (France)

Notice Wikipédia (FR) consultée pour l'enchaînement des guerres et des paix, la Saint-Barthélemy (1572) après l'édit de Saint-Germain, et l'édit de 1585 défendant le culte réformé.

secondary

Édit de Nantes

Article Wikipédia (FR) consulté pour la teneur de l'édit d'avril 1598 (liberté de conscience, culte encadré, accès aux charges, chambres mi-parties, places de sûreté) et pour la nécessité de l'enregistrement par les parlements.

secondary

Les huit guerres de Religion (1562-1598)

Notice du Musée protestant consultée pour recouper la succession des huit guerres et des pacifications, et le caractère répété et fragile de ces paix.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Mise en perspective, 30 avril 1598

L'analyse est rédigée à la manière d'un chroniqueur d'avril 1598 qui ne connaît pas la suite. La liste des édits passés et les causes de leurs ruptures sont établies d'après les sources ci-dessus ; le nombre exact des édits est laissé ouvert, conformément aux décomptes divergents, et le sort du nouvel édit est présenté comme une question non tranchée.

Articles liés

À la une

Le roi signe à Nantes un édit de pacification

En sa ville de Nantes, où il est venu réduire la dernière poche de la Ligue, le roi Henri, quatrième du nom, a signé ce jour un édit qui règle le fait de la religion dans tout le royaume. Il accorde à ceux de la religion réformée la liberté de conscience partout, un exercice de leur culte encadré et limité à certains lieux, et une part des charges et des droits communs. Deux brevets l'accompagnent, qui promettent garnisons et places de sûreté pour huit ans. C'est le neuvième accord de ce genre depuis le commencement des troubles.

30 avril 15987 min