Deux brevets, huit ans : les garanties matérielles
Outre l'édit et ses articles, le roi a délivré à ceux de la religion deux brevets signés de sa main : l'un pour l'argent, arrêté ce mois, l'autre pour les places qu'ils garderont. Ces places, avec leurs garnisons et un subside du roi, ne leur sont accordées que pour huit ans. La garantie est réelle ; elle est aussi, de dire du roi, à terme.
L'édit dressé à Nantes ne va pas seul. À côté du corps de l'édit et de ses articles particuliers, le roi a fait délivrer à ceux de la religion deux brevets, signés de sa main. Il faut ici distinguer, car la chose n'est pas la même. L'édit est une loi du royaume, qui a vocation d'être vérifiée dans les parlements et de durer ; le brevet est une concession que le roi accorde de sa grâce, à part, et qu'il pose comme sienne. Les deux se tiennent, mais ils ne sont pas de même nature ni de même poids.
Ce que ces brevets règlent, ce n'est pas la foi ni le culte — l'édit y pourvoit — mais le nerf des choses : l'argent pour faire vivre le parti réformé, et les villes fortes qu'il gardera pour n'être pas sans défense. C'est la part matérielle de l'accord, celle dont on parle le moins dans le texte imprimé et qui n'est pas la moins pesée par ceux qui l'ont négociée.
Nous rapportons ici ce qui s'en dit et ce qu'on nous en donne. Le détail des sommes et le compte des places varient d'une bouche à l'autre, et nous le disons tel, sans en faire un état arrêté.
Le brevet de l’argent, arrêté ce mois
Le premier brevet a été expédié plus tôt dans le mois. Il touche l'argent. Le roi y prend sur ses deniers une charge annuelle au profit de ceux de la religion. On dit cette somme employée à l'entretien de leurs ministres et de leurs affaires ; d'autres la rapportent plutôt à la solde des garnisons des places. Sur le point où va précisément cet argent, les avis ne s'accordent pas, et nous ne trancherons pas ce que nous ne tenons pas de source sûre.
Le chiffre qu'on avance le plus est de l'ordre de quarante-cinq mille écus pour l'année. Nous le donnons comme un ordre de grandeur, non comme un compte vérifié : les uns en disent plus, les autres moins, selon qu'ils y comptent l'un ou l'autre des postes. Ce qui est sûr, c'est que le roi s'engage pour une charge d'argent, et qu'il l'a voulu poser dans un brevet à part plutôt que dans le corps de l'édit.
Ce choix n'est pas indifférent. Une dépense royale de cette sorte se règle par la grâce du roi, non par une loi qu'on va porter aux parlements. En la mettant hors de l'édit, on la soustrait à la vérification des cours et on la laisse à la seule volonté du prince. Ceux de la religion tiennent la promesse pour bonne ; mais ils savent aussi qu'un brevet se donne et pourrait, un jour, se reprendre.
Les places, et le terme de huit ans
Le second brevet, de ce jour, est le plus regardé. Le roi y laisse à ceux de la religion la garde d'un certain nombre de villes et de lieux forts qu'ils tiennent déjà, avec leurs garnisons, et il promet d'y contribuer de ses deniers. Ce sont là leurs places de sûreté : des villes où ils commandent, où ils ont hommes et murailles, et d'où l'on ne peut les tirer par surprise. Après tant d'années de guerre, c'est la garantie qu'ils ont voulue par-dessus les mots de l'édit.
Combien sont-elles ? Le compte n'est pas simple, et l'on ne s'entend pas dessus. On parle de places de sûreté proprement dites, une cinquantaine environ, parmi lesquelles des villes de grand nom comme La Rochelle ou Montauban ; on y ajoute des lieux de refuge en plus grand nombre, une centaine et demie de dire de certains, et encore les maisons fortes des seigneurs de la religion, qui se comptent par milliers. Ces décomptes ne se recouvrent pas et nous ne les additionnons pas en un seul total : chacun range les choses à sa façon, et il vaut mieux dire une pluralité de places qu'un nombre net qu'on ne saurait tenir.
Le point qu'il faut retenir n'est pas le nombre, c'est le terme. Ces places ne sont pas données pour toujours. Le brevet les concède pour huit ans, et le roi l'a voulu écrire ainsi. Passé ce délai, rien n'est promis d'avance : la garde des villes reviendra en question. Ceux de la religion tiennent donc une gage solide, mais un gage à échéance. C'est une paix armée pour un temps compté, non un partage arrêté du royaume ; et nul, à cette heure, ne peut dire ce qu'il en sera quand les huit ans seront révolus.