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De Varennes au 10-Août : la confiance morte

On a pris d’assaut un palais et suspendu un roi ; mais la chute de ce jour ne s’est pas faite en un jour. Elle remonte à cette nuit de juin où le « roi des Français » a tenté de fuir les siens. De Varennes à ce 10 août, c’est l’histoire d’une confiance qui s’est éteinte, faute d’avoir été ranimée.

Notre bureau politique 12 août 1792, 18h00 9 min de lecture

Paris, ce dimanche 12 août. Deux jours ont passé depuis l’assaut des Tuileries, et déjà l’on s’interroge : comment en est-on venu là ? Comment une monarchie que l’on disait, voici trois ans encore, le plus ferme appui du royaume, a-t-elle pu être emportée en une matinée ? Il serait commode de tout mettre au compte de la chaleur d’un jour d’émeute. Ce serait se méprendre. Ce qui s’est effondré mercredi n’a pas cédé d’un coup : il s’usait depuis longtemps. Et l’on peut, sans grand risque de se tromper, dater le premier craquement.

Varennes, le premier craquement

Ce craquement porte un nom : Varennes. Dans la nuit du 20 au 21 juin de l’an dernier, le roi, la reine et leurs enfants ont quitté secrètement les Tuileries dans une berline, le visage caché, sous des noms d’emprunt, pour gagner les places de l’est et la frontière. On les a reconnus et arrêtés à Varennes, en Argonne, puis ramenés à Paris au milieu d’un silence dont chacun, alors, a mesuré le poids. Songez-y : depuis l’année d’avant, Louis XVI ne se nommait plus « roi de France et de Navarre », mais « roi des Français ». Le titre disait un pacte : il régnait non plus sur un sol, mais par la confiance d’un peuple. Or, cette nuit de juin, ce roi-là a tenté de fuir le peuple dont il tenait son titre.

On a voulu, sur le moment, sauver l’appareil. L’Assemblée d’alors a feint de croire à un enlèvement, suspendu le roi quelques semaines, puis l’a rétabli en juillet, dans l’espoir que la Constitution, alors prochaine, refermerait la plaie. La fiction était généreuse ; elle n’a trompé personne. Une déclaration de la main du roi, laissée derrière lui et répandue dans Paris, désavouait ce qu’il avait juré : on y lut la preuve qu’il subissait la Révolution sans y consentir. De ce jour, le soupçon ne l’a plus quitté. On pouvait encore l’appeler roi ; on ne le croyait plus.

Voilà le ressort qu’il faut tenir : entre Varennes et aujourd’hui, il n’y a pas eu réconciliation, il n’y a eu que sursis. La confiance, une fois rompue, ne s’est pas refaite ; elle s’est seulement, de mois en mois, davantage corrompue en méfiance. Et la méfiance, à son tour, a trouvé de quoi se nourrir.

La guerre et le soupçon de trahison

La guerre, d’abord. Le 20 avril dernier, sur la proposition du roi lui-même, l’Assemblée a déclaré la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie ». On espérait, dans bien des camps, qu’elle trancherait les équivoques. Elle les a aggravées. Car les armes, d’emblée, ont mal tourné : revers aux frontières, places menacées, généraux suspects de mollesse. Et plus les nouvelles étaient mauvaises, plus une question brûlait les esprits : à qui profitent nos défaites ? Dans une nation qui se croit trahie au-dehors, le regard se tourne vers le dedans, et il s’est tourné vers le château.

De là ce mot qui court depuis des mois : le « comité autrichien ». On désigne ainsi un conseil secret que l’on suppose siéger auprès du trône et correspondre avec l’ennemi. La reine y est nommée la première. Fille de Vienne, sœur de l’empereur, on lui prête l’oreille des cours coalisées et la main dans nos malheurs. Disons-le avec la prudence qui s’impose : que ce comité ait existé sous la forme qu’on lui donne, nul ne l’a prouvé ; les pièces manquent, et l’accusation devance les preuves. Mais ce qui est avéré, c’est que des centaines de milliers de Parisiens y croient, et qu’une cour qui a fui à Varennes ne pouvait plus opposer à ce soupçon le bouclier de sa bonne foi. La trahison de juin a rendu croyable la trahison d’août.

Le manifeste de Brunswick, détonateur

Restait l’étincelle. Elle est venue de l’étranger, et par où on l’attendait le moins : par une menace. Le manifeste publié le 25 juillet au nom du duc de Brunswick, qui commande les armées coalisées, annonçait aux Parisiens que, s’il était fait le moindre outrage à la famille royale, leur ville serait livrée à « une exécution militaire et à une subversion totale ». On voulait, par ces mots, glacer Paris. On l’a embrasé. Loin d’écarter la foule du roi, la menace les a liés l’un à l’autre dans une même haine : protéger le roi, désormais, c’était obtempérer à l’étranger ; et l’étranger, en somme, parlait pour le roi. Qu’on me permette de le dire nettement : ce manifeste a été le détonateur, non la cause. La poudre était amassée depuis Varennes ; il n’a fait qu’y porter la flamme. On ajoutera, pour l’équité, qu’on ne sait au juste de quelle main ce texte est sorti : il porte le nom d’un général prussien, mais on murmure qu’il fut composé par des émigrés français, sans qu’on puisse le tenir pour assuré.

Que veut dire suspendre un roi ?

Le reste, nos autres colonnes le racontent : la nuit du tocsin, les sections en armes, la Commune nouvelle installée à l’Hôtel de Ville, l’assaut des Tuileries au matin du 10, et le roi qui, avant l’attaque, est allé chercher refuge dans le sein même de l’Assemblée qui allait le suspendre. Nous voulons ici nous arrêter sur ce mot, car il porte tout : suspendre. L’Assemblée, sur le rapport de M. Vergniaud qui la présidait, n’a pas déclaré le trône vacant ni déposé le roi. Elle a décrété qu’il était « provisoirement suspendu de ses fonctions », et que le peuple était invité à former une Convention nationale.

Que veut dire suspendre un roi ? L’expression, à la réflexion, est un aveu d’embarras autant qu’un acte. On suspend un fonctionnaire ; suspend-on un roi comme un commis ? Le mot dit que la royauté n’est plus exercée, sans oser dire qu’elle est abolie. Il met le trône entre parenthèses sans renverser la statue. Pourquoi cette demi-mesure ? Parce que l’Assemblée actuelle, née d’une Constitution qui pose la royauté comme une de ses colonnes, n’avait pas qualité pour détruire ce sur quoi elle reposait elle-même. Elle a donc fait ce qu’elle pouvait : arrêter la main du roi, et renvoyer à plus compétent qu’elle le soin de dire ce que la France ferait du trône. Ce plus compétent, ce sera la Convention.

Un trône que personne ne défendait plus

Nous voici donc devant une chose sans exemple : une monarchie ni morte ni vivante, un roi sans fonctions gardé sous bonne escorte, et un avenir tout entier remis à une assemblée qui n’existe pas encore. Que décidera-t-elle ? Rétablira-t-elle le roi sous des chaînes plus serrées ? Lui donnera-t-elle un successeur, un régent, un enfant ? Établira-t-elle quelque chose de tout autre ? Nous l’ignorons. Ce que nous croyons pouvoir dire, en revanche, et c’était l’objet de ces lignes, c’est ceci : la Convention héritera d’un trône que personne, depuis Varennes, ne défendait plus avec son cœur. La confiance était morte avant le palais. Le 10 août n’a fait qu’enterrer ce qui, depuis quatorze mois, ne respirait plus.

Le contexte

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, le roi et sa famille ont tenté de fuir Paris ; arrêtés à Varennes, ils ont été ramenés dans la capitale, et le roi a été brièvement suspendu avant d’être rétabli en juillet 1791.

Depuis la Constitution de 1791, Louis XVI porte le titre de « roi des Français », marquant qu’il règne par la nation et non sur un territoire.

Le 20 avril 1792, sur la proposition du roi, l’Assemblée a déclaré la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie » ; les premiers mois ont été marqués de revers militaires.

Le manifeste publié le 25 juillet 1792 au nom du duc de Brunswick menaçait Paris de destruction si la famille royale subissait le moindre outrage.

Le 10 août 1792, les Tuileries ont été prises d’assaut ; l’Assemblée a suspendu le roi et convoqué une Convention nationale.

État des informations

Cette analyse est datée du 12 août 1792. Elle s’en tient à ce qui peut être su et compris à chaud : le roi est suspendu, une Convention est convoquée, et l’issue institutionnelle demeure entièrement ouverte. Elle ne préjuge en rien de ce que la Convention décidera.

Ce que l’on sait

  • La fuite de Varennes (nuit du 20 au 21 juin 1791) a rompu la confiance entre la nation et le roi et nourri une défiance qui ne s’est plus dissipée.
  • La déclaration de guerre du 20 avril 1792 a été suivie de revers, alimentant l’accusation de trahison visée contre la cour.
  • Le manifeste de Brunswick, publié le 25 juillet 1792, a indigné et radicalisé Paris au lieu de l’intimider.
  • Le 10 août 1792, l’Assemblée, sur le rapport de Vergniaud, a suspendu le roi de ses fonctions et invité le peuple à former une Convention nationale.

Ce que l’on ignore

  • Ce que la Convention, qui n’est pas encore réunie, décidera du sort du roi et de la royauté : rétablissement, régence, ou tout autre arrangement.
  • La portée exacte du mot « suspendre » : il arrête l’exercice de la royauté sans dire si elle est abolie.
  • La main qui a réellement rédigé le manifeste publié sous le nom du duc de Brunswick.
  • La réalité et la forme du « comité autrichien » que l’on suppose siéger à la cour : les preuves manquent.

Sources historiques utilisées

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Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

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Déclaration de Brunswick, 25 juillet 1792 — texte (Wikisource, d’après Jomini)

Texte intégral du manifeste : « Déclaration de S.A.S. le duc régnant de Brunswick-Lunebourg, commandant les armées combinées de LL.MM. l’Empereur et le roi de Prusse, adressée aux habitants de la France ». Article 8 : menace, si le château des Tuileries est forcé ou s’il est fait le moindre outrage à la famille royale, de livrer Paris « à une exécution militaire et à une subversion totale ». Pièce primaire de la menace faite à Paris.

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Constitution du 3 septembre 1791 (titre III, chap. II) — Wikisource

Libellé vérifié sur Wikisource : le préambule intitule le roi « Louis, par la grâce de Dieu, et par la loi constitutionnelle de l’État, roi des Français » ; art. 2 : « La personne du roi est inviolable et sacrée ; son seul titre est Roi des Français. » Établit le changement de titre (de « roi de France et de Navarre » à « roi des Français ») et la Constitution de 1791 comme loi de l’État.

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21 juin 1791 — La fuite à Varennes — Herodote.net

Notice consultée pour la fuite (« Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, une berline lourdement chargée s’éloigne de Paris. À son bord le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette et leurs deux enfants »), l’arrestation de la famille royale, son retour ramené à Paris (« Le 23 juin au matin, la berline reprend le chemin de Paris ») et la suspension provisoire du roi (« Il est provisoirement suspendu de ses pouvoirs »).

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Thomas Lalande, « La dénonciation du comité autrichien » — Annales historiques de la Révolution française (OpenEdition)

Étude savante : « le soi-disant comité autrichien est l’un des thèmes de l’imaginaire des révolutionnaires » (soupçon circulant au printemps 1792) ; dénonciation par « Merlin de Thionville, François Chabot et Claude Basire, tous membres du Comité de surveillance » ; relais du journaliste Carra (« le comité autrichien des Tuileries, le comité qui s’acharne à la perte de la France »).

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20 avril 1792 — La France entre en guerre — Herodote.net

Notice : « le 20 avril 1792, à Paris, sur une proposition du roi Louis XVI, l’Assemblée législative déclara officiellement la guerre au “roi de Bohême et de Hongrie” » ; premiers revers : « Face à cette coalition qu’elle n’escomptait pas, la France fit piètre figure. »

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

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