De Varennes au 10-Août : la confiance morte
On a pris d’assaut un palais et suspendu un roi ; mais la chute de ce jour ne s’est pas faite en un jour. Elle remonte à cette nuit de juin où le « roi des Français » a tenté de fuir les siens. De Varennes à ce 10 août, c’est l’histoire d’une confiance qui s’est éteinte, faute d’avoir été ranimée.
Paris, ce dimanche 12 août. Deux jours ont passé depuis l’assaut des Tuileries, et déjà l’on s’interroge : comment en est-on venu là ? Comment une monarchie que l’on disait, voici trois ans encore, le plus ferme appui du royaume, a-t-elle pu être emportée en une matinée ? Il serait commode de tout mettre au compte de la chaleur d’un jour d’émeute. Ce serait se méprendre. Ce qui s’est effondré mercredi n’a pas cédé d’un coup : il s’usait depuis longtemps. Et l’on peut, sans grand risque de se tromper, dater le premier craquement.
Varennes, le premier craquement
Ce craquement porte un nom : Varennes. Dans la nuit du 20 au 21 juin de l’an dernier, le roi, la reine et leurs enfants ont quitté secrètement les Tuileries dans une berline, le visage caché, sous des noms d’emprunt, pour gagner les places de l’est et la frontière. On les a reconnus et arrêtés à Varennes, en Argonne, puis ramenés à Paris au milieu d’un silence dont chacun, alors, a mesuré le poids. Songez-y : depuis l’année d’avant, Louis XVI ne se nommait plus « roi de France et de Navarre », mais « roi des Français ». Le titre disait un pacte : il régnait non plus sur un sol, mais par la confiance d’un peuple. Or, cette nuit de juin, ce roi-là a tenté de fuir le peuple dont il tenait son titre.
On a voulu, sur le moment, sauver l’appareil. L’Assemblée d’alors a feint de croire à un enlèvement, suspendu le roi quelques semaines, puis l’a rétabli en juillet, dans l’espoir que la Constitution, alors prochaine, refermerait la plaie. La fiction était généreuse ; elle n’a trompé personne. Une déclaration de la main du roi, laissée derrière lui et répandue dans Paris, désavouait ce qu’il avait juré : on y lut la preuve qu’il subissait la Révolution sans y consentir. De ce jour, le soupçon ne l’a plus quitté. On pouvait encore l’appeler roi ; on ne le croyait plus.
Voilà le ressort qu’il faut tenir : entre Varennes et aujourd’hui, il n’y a pas eu réconciliation, il n’y a eu que sursis. La confiance, une fois rompue, ne s’est pas refaite ; elle s’est seulement, de mois en mois, davantage corrompue en méfiance. Et la méfiance, à son tour, a trouvé de quoi se nourrir.
La guerre et le soupçon de trahison
La guerre, d’abord. Le 20 avril dernier, sur la proposition du roi lui-même, l’Assemblée a déclaré la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie ». On espérait, dans bien des camps, qu’elle trancherait les équivoques. Elle les a aggravées. Car les armes, d’emblée, ont mal tourné : revers aux frontières, places menacées, généraux suspects de mollesse. Et plus les nouvelles étaient mauvaises, plus une question brûlait les esprits : à qui profitent nos défaites ? Dans une nation qui se croit trahie au-dehors, le regard se tourne vers le dedans, et il s’est tourné vers le château.
De là ce mot qui court depuis des mois : le « comité autrichien ». On désigne ainsi un conseil secret que l’on suppose siéger auprès du trône et correspondre avec l’ennemi. La reine y est nommée la première. Fille de Vienne, sœur de l’empereur, on lui prête l’oreille des cours coalisées et la main dans nos malheurs. Disons-le avec la prudence qui s’impose : que ce comité ait existé sous la forme qu’on lui donne, nul ne l’a prouvé ; les pièces manquent, et l’accusation devance les preuves. Mais ce qui est avéré, c’est que des centaines de milliers de Parisiens y croient, et qu’une cour qui a fui à Varennes ne pouvait plus opposer à ce soupçon le bouclier de sa bonne foi. La trahison de juin a rendu croyable la trahison d’août.
Le manifeste de Brunswick, détonateur
Restait l’étincelle. Elle est venue de l’étranger, et par où on l’attendait le moins : par une menace. Le manifeste publié le 25 juillet au nom du duc de Brunswick, qui commande les armées coalisées, annonçait aux Parisiens que, s’il était fait le moindre outrage à la famille royale, leur ville serait livrée à « une exécution militaire et à une subversion totale ». On voulait, par ces mots, glacer Paris. On l’a embrasé. Loin d’écarter la foule du roi, la menace les a liés l’un à l’autre dans une même haine : protéger le roi, désormais, c’était obtempérer à l’étranger ; et l’étranger, en somme, parlait pour le roi. Qu’on me permette de le dire nettement : ce manifeste a été le détonateur, non la cause. La poudre était amassée depuis Varennes ; il n’a fait qu’y porter la flamme. On ajoutera, pour l’équité, qu’on ne sait au juste de quelle main ce texte est sorti : il porte le nom d’un général prussien, mais on murmure qu’il fut composé par des émigrés français, sans qu’on puisse le tenir pour assuré.
Que veut dire suspendre un roi ?
Le reste, nos autres colonnes le racontent : la nuit du tocsin, les sections en armes, la Commune nouvelle installée à l’Hôtel de Ville, l’assaut des Tuileries au matin du 10, et le roi qui, avant l’attaque, est allé chercher refuge dans le sein même de l’Assemblée qui allait le suspendre. Nous voulons ici nous arrêter sur ce mot, car il porte tout : suspendre. L’Assemblée, sur le rapport de M. Vergniaud qui la présidait, n’a pas déclaré le trône vacant ni déposé le roi. Elle a décrété qu’il était « provisoirement suspendu de ses fonctions », et que le peuple était invité à former une Convention nationale.
Que veut dire suspendre un roi ? L’expression, à la réflexion, est un aveu d’embarras autant qu’un acte. On suspend un fonctionnaire ; suspend-on un roi comme un commis ? Le mot dit que la royauté n’est plus exercée, sans oser dire qu’elle est abolie. Il met le trône entre parenthèses sans renverser la statue. Pourquoi cette demi-mesure ? Parce que l’Assemblée actuelle, née d’une Constitution qui pose la royauté comme une de ses colonnes, n’avait pas qualité pour détruire ce sur quoi elle reposait elle-même. Elle a donc fait ce qu’elle pouvait : arrêter la main du roi, et renvoyer à plus compétent qu’elle le soin de dire ce que la France ferait du trône. Ce plus compétent, ce sera la Convention.
Un trône que personne ne défendait plus
Nous voici donc devant une chose sans exemple : une monarchie ni morte ni vivante, un roi sans fonctions gardé sous bonne escorte, et un avenir tout entier remis à une assemblée qui n’existe pas encore. Que décidera-t-elle ? Rétablira-t-elle le roi sous des chaînes plus serrées ? Lui donnera-t-elle un successeur, un régent, un enfant ? Établira-t-elle quelque chose de tout autre ? Nous l’ignorons. Ce que nous croyons pouvoir dire, en revanche, et c’était l’objet de ces lignes, c’est ceci : la Convention héritera d’un trône que personne, depuis Varennes, ne défendait plus avec son cœur. La confiance était morte avant le palais. Le 10 août n’a fait qu’enterrer ce qui, depuis quatorze mois, ne respirait plus.