Réactions | À la tribune et aux clubs : que faire du roi ?
Les Tuileries prises, la question n’est plus dans la rue mais à la tribune : que faire du roi ? L’Assemblée a répondu d’un décret — suspendre le souverain, convoquer une Convention nationale ; les clubs et les sections, eux, vont plus loin. Nous rangeons ici les prises de position publiques de ces deux journées, sans leur prêter d’arrière-pensée ni préjuger de ce que tranchera l’assemblée nouvelle.
La forteresse des Tuileries n’a pas seulement perdu sa garde et son maître : elle a déplacé la question. Tant que l’on se battait sous ses fenêtres, il s’agissait de prendre un palais. Depuis que le roi s’est réfugié, avec les siens, au sein de la Législative, il s’agit de tout autre chose — de savoir ce qu’on fera désormais d’un souverain qui n’a plus de palais à défendre. À la tribune, dans les clubs, dans les assemblées de sections, cette question s’est dite tout haut depuis avant-hier. Nous en rangeons ici les réponses publiques, dans l’ordre où elles nous sont parvenues, en nous gardant d’y lire plus qu’elles ne portent.
Le décret : suspendre, non déposer
Le fait le plus considérable est venu de l’Assemblée elle-même, et il porte un nom : celui de M. Vergniaud, qui présidait la séance. C’est lui qui, devant les représentants et le roi présent dans l’enceinte, a porté le décret que l’on se répète aujourd’hui dans tout Paris. L’Assemblée, dit ce décret, invite le peuple français à former une Convention nationale ; et le chef du pouvoir exécutif — le roi — est provisoirement suspendu de ses fonctions, jusqu’à ce que cette Convention se soit prononcée. On observera la mesure des termes : l’Assemblée ne dépose pas le souverain, elle le suspend ; elle ne juge pas, elle renvoie à une assemblée qui reste à élire. C’est une porte ouverte, non une sentence.
Le mot de Convention mérite qu’on s’y arrête, car il dit l’ampleur de ce qui s’engage. Il ne s’agit pas de remanier un ministère ni de corriger une loi : il s’agit de convoquer une assemblée nouvelle, chargée de statuer sur la forme même du gouvernement, et que l’on dit devoir être élue d’une façon plus large qu’aucune jusqu’ici. La Constitution de 1791, jurée par le roi, se trouve ainsi comme suspendue avec lui, dans l’attente du verdict de cette assemblée à venir. Ce que la Convention décidera, nul ne le sait ce matin ; mais que le pays soit convoqué pour la former, voilà qui est décrété et public.
Un Conseil exécutif provisoire, Danton aux sceaux
L’Assemblée n’a pas seulement écarté le roi : elle s’est aussi donné un gouvernement. Les ministres en place ont été révoqués, et un Conseil exécutif provisoire de six membres élu pour assurer la marche des affaires. Parmi ces noms, un surtout court dans la ville : celui de M. Danton, porté au ministère de la Justice dès la journée du 10. On le dit homme de tribune et des Cordeliers, voix forte des sections, et l’on remarque qu’il a reçu, outre les sceaux, une sorte de prééminence sur ses collègues. Beaucoup voient dans ce choix un pont jeté entre l’Assemblée et cette Commune nouvelle qui s’est emparée de l’Hôtel de Ville : on attend de cet homme du peuple qu’il tienne ensemble des autorités que la journée d’hier a multipliées.
La Commune, Robespierre et la Convention
Car l’Assemblée n’est plus seule à parler. À l’Hôtel de Ville s’est installée une Commune insurrectionnelle, sortie des sections qui ont fait la journée du 10 ; et c’est de ce côté, autant que des clubs, que viennent les voix les plus pressantes. On nous dit que M. Robespierre, naguère député de l’ancienne Assemblée et orateur écouté des Jacobins, a été désigné par sa section pour la représenter à cette Commune. Sa parole, depuis des semaines, allait dans le sens que la journée vient de consacrer : il réclamait, dit-on, une Convention élue d’une manière plus large, voulant qu’on en finît avec la distinction qui partage les citoyens en actifs et passifs et écarte les plus pauvres du vote. Ce sont là les thèmes qu’on lui prête ; l’homme écrit et discourt beaucoup, et c’est le sens de ses vues qui circule, plus que la lettre.
L’exigence contre La Fayette
Une autre exigence revient sans cesse dans la bouche de ces orateurs, et celle-là vise un homme : M. de La Fayette. On se souvient que ce général, naguère idole de la milice parisienne, avait, en juin, adressé à l’Assemblée une lettre menaçante contre les clubs, qu’il accusait d’usurper tous les pouvoirs, et qu’on l’avait vu quitter son armée pour venir, disait-on, en découdre avec les Jacobins. Aux clubs comme aux sections, on demande désormais qu’il soit déclaré traître et mis en accusation. Nous notons cette exigence comme une parole publique, hautement tenue ; ce qu’en fera l’Assemblée, et ce que fera le général lui-même à la tête de ses troupes, demeure entier ce matin.
Une déchéance réclamée depuis le 3 août
Tout cela, du reste, ne tombe pas du ciel d’une seule journée. La déchéance du roi, les sections la réclamaient déjà à voix haute depuis le début du mois : on se rappelle que, le 3 août, une députation venue au nom de presque toutes les sections de Paris, et le maire Pétion lui-même, étaient venus à la barre demander qu’on en finît avec la royauté ; et que telle section avait annoncé qu’elle sonnerait le tocsin si la déchéance n’était pas prononcée. La journée du 10 a tranché par la force ce que ces pétitions demandaient par la voie réglée. Ce que la tribune et les clubs disent aujourd’hui n’est donc pas une humeur d’un matin : c’est l’aboutissement d’une demande déjà ancienne, que la prise des Tuileries a rendue irrésistible.
Que conclure de ces décrets et de ces clameurs ? Rien de plus qu’ils ne portent. Le roi est suspendu, non déposé ; une Convention est convoquée, non encore réunie ; un Conseil de six ministres gouverne en attendant, et l’on réclame, dans les clubs, la tête politique d’un général. Le reste — ce que vaudra la suspension, ce que décidera l’assemblée à venir, ce qu’il adviendra de la personne du roi désormais sans palais — appartient à des jours que nous n’écrivons pas encore. Nous nous en tenons à ce que nous savons : des actes et des mots publics, dits au grand jour, dont la Convention seule dira le poids.