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Les Suisses ont tenu jusqu’au bout

Au lendemain de la journée, nous reconstituons l’assaut des Tuileries du côté de ceux qui les défendaient. Huit à neuf cents gardes suisses ont tenu plusieurs heures durant, jusqu’à manquer de cartouches. Quand le billet du roi leur ordonnant de cesser le feu est parvenu, il était trop tard : on les a trouvés désarmés au milieu du palais forcé.

La rédaction des Échos du Passé 11 août 1792, 09h00 8 min de lecture

Paris, ce 11 août, au matin. Le palais des Tuileries est tombé hier, et avec lui la garde qui en défendait les abords. De cette journée confuse, où chacun rapporte autre chose, nous avons voulu retenir une part : celle des soldats suisses qui tenaient les cours et les escaliers, et qui sont, à cette heure, en grande partie morts. Nous reconstituons ce que nous avons pu recueillir, sans rien affirmer que nous n’ayons recoupé.

Ils étaient, dit-on, entre huit cents et neuf cents hommes du régiment des gardes-suisses, postés au château pour en garder les approches. Le colonel d’Affry étant retenu malade, c’est un major, M. de Bachmann, qui paraît avoir eu le commandement de la troupe ce jour-là. Des soldats de métier, étrangers à la ville, accoutumés à tenir un poste et à ne le quitter que sur ordre.

Dès les premières heures, des colonnes en armes — fédérés venus des départements, gens des faubourgs, canonniers de la garde nationale ralliés — se sont portées vers le château. Le roi, à ce qu’on rapporte, avait dès le matin quitté le palais avec sa famille pour se rendre au sein de l’Assemblée, qui siège tout près, et s’y placer sous sa garde. Les Suisses, eux, sont restés à leur poste.

Comment le feu s’est ouvert, nul ne saurait le dire avec certitude, et les récits se contredisent à mesure qu’on en cherche l’origine. Les uns assurent que les assaillants ont fait feu les premiers en forçant les cours ; d’autres jurent que ce sont les Suisses qui, des fenêtres, ont commencé. Entre la version des vainqueurs et celle des défenseurs, rien ne permet de trancher. Ce qui est sûr, c’est qu’une fois la fusillade engagée, elle a été d’une violence extrême et qu’elle a duré.

Les premières décharges, à ce qu’on dit, ont fait reculer les assaillants : les Suisses tiraient en bon ordre, balayaient la cour, et l’on a cru un moment le château sauvé. Mais la disproportion était trop grande. Le nombre montait sans cesse du côté des cours ; les pièces de canon ont été mises en batterie contre les murs ; et, surtout, les cartouches des défenseurs s’épuisaient sans qu’on pût les renouveler. Un soldat qui n’a plus de quoi charger n’est plus qu’un homme exposé.

C’est dans ces heures-là qu’est parvenu le billet du roi. De l’Assemblée où il s’était retiré, le souverain aurait fait porter aux Suisses l’ordre de cesser le feu et de se replier. On dit qu’un officier s’est chargé de l’apporter sous les balles. L’intention, sans doute, était d’épargner le sang. Mais l’ordre est arrivé tard, et dans la confusion : les uns l’ont reçu, d’autres non ; les uns ont baissé les armes, quand d’autres se battaient encore. Cesser le feu au plus fort de la mêlée, c’était se livrer.

Désarmés ou hésitants, les défenseurs n’ont plus pu tenir. Les assaillants ont forcé les cours, puis les escaliers, puis les appartements. Le château a été envahi et livré au saccage. Dans les cours, sur les marches, jusque dans les jardins, les Suisses qui n’avaient pu fuir ont été frappés sans merci. Ceux qui mettaient bas les armes ou demandaient quartier ne l’ont guère obtenu. On dit que peu en ont réchappé.

Combien sont tombés ? Nul ne saurait l’arrêter ce matin. Du côté des Suisses, on parle d’environ trois cents tués sur place ; d’autres comptes, joignant ceux qui ont péri dans la déroute et après la reddition, vont jusqu’à six cents et au-delà. Du côté des assaillants, on avance trois à quatre cents morts, sans plus de certitude. Ce sont des estimations rapportées de bouche en bouche, au milieu d’un palais encore en désordre.

Le sort de ceux qui ont survécu — pris les armes à la main, ou cachés dans le château — n’est pas réglé. On en a conduit, dit-on, vers l’Hôtel de Ville et d’autres lieux. Ce qu’il adviendra d’eux, et de leurs officiers, nous ne pouvons le dire à cette heure et ne le hasarderons pas.

Reste l’image de cette troupe étrangère, tenant un poste pour un maître qui n’y était plus, et désarmée par son propre ordre au moment de mourir. On discutera longtemps de savoir s’il fallait les laisser au château, et qui, du roi ou de ses conseils, en porte la responsabilité. Ce matin, le palais est aux vainqueurs, et les Suisses, qui avaient tenu jusqu’au bout, ne tiennent plus rien.

Le contexte

Depuis plusieurs semaines, la défiance entre le roi et l’Assemblée s’est aggravée, sur fond de guerre aux frontières et de crainte d’une trahison de la Cour.

Le régiment des gardes-suisses, troupe de métier au service du roi de France, était chargé de la garde du château des Tuileries.

Au matin du 10 août, le roi et sa famille ont quitté le palais pour se placer sous la garde de l’Assemblée, qui siège à proximité.

État des informations

Ce récit est daté du matin du 11 août 1792 et reconstitue la journée de la veille à chaud. Il s’en tient à ce qui peut être su et débattu à cette heure, tient le bilan en fourchettes, ne tranche pas la question du premier coup de feu et ne préjuge pas du sort des survivants.

Ce que l’on sait

  • Quelque huit à neuf cents gardes suisses, sous les ordres du major de Bachmann en l’absence du colonel d’Affry, défendaient les Tuileries le 10 août.
  • Le combat a duré plusieurs heures et les munitions des défenseurs se sont épuisées.
  • Le roi, depuis l’Assemblée, a fait porter aux Suisses l’ordre de cesser le feu ; il est parvenu tardivement et dans la confusion.
  • Le palais a été emporté et saccagé, et la garde suisse en grande partie massacrée.

Ce que l’on ignore

  • On ignore qui, des assaillants ou de la garnison, a ouvert le feu le premier ; les récits royalistes et révolutionnaires divergent.
  • Le bilan exact des morts n’est pas établi : on parle d’environ trois cents Suisses tués sur place, jusqu’à six cents selon d’autres comptes, et de trois à quatre cents tués côté assaillants — autant d’estimations non arrêtées.
  • Les horaires de la journée sont approximatifs et rapportés de seconde main.
  • Le sort des Suisses survivants, pris ou conduits hors du château, n’est pas connu à cette heure.

Sources historiques utilisées

Note de la rédaction

L’article que vous venez de lire est une reconstitution éditoriale. Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République). Afin d’être le plus fidèle possible dans notre narration des faits, nous nous appuyons sur les sources reconnues ci-dessous ; n’hésitez pas à les consulter pour approfondir.

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Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

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L’horreur aux Tuileries — swissinfo.ch (SSR)

Article de référence consulté pour la fourchette des morts (comptes d’époque de 630 à 760 tués) et sa révision par l’historien Jacques Czouz-Tornare, qui la ramène à moins de 400 victimes le 10 août, plus une soixantaine lors des exécutions de septembre — appui de l’incertitude assumée sur le bilan.

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