Les Suisses ont tenu jusqu’au bout
Au lendemain de la journée, nous reconstituons l’assaut des Tuileries du côté de ceux qui les défendaient. Huit à neuf cents gardes suisses ont tenu plusieurs heures durant, jusqu’à manquer de cartouches. Quand le billet du roi leur ordonnant de cesser le feu est parvenu, il était trop tard : on les a trouvés désarmés au milieu du palais forcé.
Paris, ce 11 août, au matin. Le palais des Tuileries est tombé hier, et avec lui la garde qui en défendait les abords. De cette journée confuse, où chacun rapporte autre chose, nous avons voulu retenir une part : celle des soldats suisses qui tenaient les cours et les escaliers, et qui sont, à cette heure, en grande partie morts. Nous reconstituons ce que nous avons pu recueillir, sans rien affirmer que nous n’ayons recoupé.
Ils étaient, dit-on, entre huit cents et neuf cents hommes du régiment des gardes-suisses, postés au château pour en garder les approches. Le colonel d’Affry étant retenu malade, c’est un major, M. de Bachmann, qui paraît avoir eu le commandement de la troupe ce jour-là. Des soldats de métier, étrangers à la ville, accoutumés à tenir un poste et à ne le quitter que sur ordre.
Dès les premières heures, des colonnes en armes — fédérés venus des départements, gens des faubourgs, canonniers de la garde nationale ralliés — se sont portées vers le château. Le roi, à ce qu’on rapporte, avait dès le matin quitté le palais avec sa famille pour se rendre au sein de l’Assemblée, qui siège tout près, et s’y placer sous sa garde. Les Suisses, eux, sont restés à leur poste.
Comment le feu s’est ouvert, nul ne saurait le dire avec certitude, et les récits se contredisent à mesure qu’on en cherche l’origine. Les uns assurent que les assaillants ont fait feu les premiers en forçant les cours ; d’autres jurent que ce sont les Suisses qui, des fenêtres, ont commencé. Entre la version des vainqueurs et celle des défenseurs, rien ne permet de trancher. Ce qui est sûr, c’est qu’une fois la fusillade engagée, elle a été d’une violence extrême et qu’elle a duré.
Les premières décharges, à ce qu’on dit, ont fait reculer les assaillants : les Suisses tiraient en bon ordre, balayaient la cour, et l’on a cru un moment le château sauvé. Mais la disproportion était trop grande. Le nombre montait sans cesse du côté des cours ; les pièces de canon ont été mises en batterie contre les murs ; et, surtout, les cartouches des défenseurs s’épuisaient sans qu’on pût les renouveler. Un soldat qui n’a plus de quoi charger n’est plus qu’un homme exposé.
C’est dans ces heures-là qu’est parvenu le billet du roi. De l’Assemblée où il s’était retiré, le souverain aurait fait porter aux Suisses l’ordre de cesser le feu et de se replier. On dit qu’un officier s’est chargé de l’apporter sous les balles. L’intention, sans doute, était d’épargner le sang. Mais l’ordre est arrivé tard, et dans la confusion : les uns l’ont reçu, d’autres non ; les uns ont baissé les armes, quand d’autres se battaient encore. Cesser le feu au plus fort de la mêlée, c’était se livrer.
Désarmés ou hésitants, les défenseurs n’ont plus pu tenir. Les assaillants ont forcé les cours, puis les escaliers, puis les appartements. Le château a été envahi et livré au saccage. Dans les cours, sur les marches, jusque dans les jardins, les Suisses qui n’avaient pu fuir ont été frappés sans merci. Ceux qui mettaient bas les armes ou demandaient quartier ne l’ont guère obtenu. On dit que peu en ont réchappé.
Combien sont tombés ? Nul ne saurait l’arrêter ce matin. Du côté des Suisses, on parle d’environ trois cents tués sur place ; d’autres comptes, joignant ceux qui ont péri dans la déroute et après la reddition, vont jusqu’à six cents et au-delà. Du côté des assaillants, on avance trois à quatre cents morts, sans plus de certitude. Ce sont des estimations rapportées de bouche en bouche, au milieu d’un palais encore en désordre.
Le sort de ceux qui ont survécu — pris les armes à la main, ou cachés dans le château — n’est pas réglé. On en a conduit, dit-on, vers l’Hôtel de Ville et d’autres lieux. Ce qu’il adviendra d’eux, et de leurs officiers, nous ne pouvons le dire à cette heure et ne le hasarderons pas.
Reste l’image de cette troupe étrangère, tenant un poste pour un maître qui n’y était plus, et désarmée par son propre ordre au moment de mourir. On discutera longtemps de savoir s’il fallait les laisser au château, et qui, du roi ou de ses conseils, en porte la responsabilité. Ce matin, le palais est aux vainqueurs, et les Suisses, qui avaient tenu jusqu’au bout, ne tiennent plus rien.