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Portrait | Danton, le nouvel homme du 10-Août, porté aux sceaux

Son nom courait déjà dans les sections ; depuis avant-hier soir, il est au gouvernement. Porté au ministère de la Justice par le plus fort suffrage du Conseil exécutif provisoire, Georges Danton, trente-deux ans, substitut du procureur de la Commune, se trouve d’un coup l’homme sur qui l’on compte pour tenir ensemble l’Assemblée et l’Hôtel de Ville. Portrait d’un avocat de tribune que la journée du 10 a jeté aux premières places, et dont on attend, ces jours-ci, qu’il gouverne.

La rédaction 12 août 1792, 14h00 6 min de lecture

Ceux qui l’ont vu à la tribune s’accordent d’abord sur ce qu’il paraît. Une haute stature, une carrure d’athlète, des épaules d’homme fait pour la lutte ; un visage large, marqué de la petite vérole et comme abîmé de quelques accidents, que l’on n’oublie pas quand on l’a une fois regardé. Et par-dessus tout une voix — une voix qui emplit une salle sans qu’il paraisse forcer, roule au-dessus des murmures et se fait entendre jusqu’au fond des tribunes. Ce sont là des impressions que rapportent, concordantes, ceux qui l’ont entendu aux Jacobins ou dans les assemblées de son quartier.

À ce portrait de rue s’ajoute désormais un fait, et un fait dur. Le soir même du 10 août, l’Assemblée ayant révoqué les ministres du roi et formé un Conseil exécutif provisoire, c’est M. Danton qui a été porté au ministère de la Justice, garde des sceaux, par le plus fort suffrage — deux cent vingt-deux voix, dit-on, plus qu’aucun de ceux qui siègent avec lui. On remarque qu’avec les sceaux lui est venue une sorte de prééminence sur ses collègues.

Il y a peu de jours encore, il n’était qu’un magistrat de la ville, connu des sections et des clubs, ignoré du plus grand nombre. Le voici l’un des six hommes entre les mains de qui l’on a remis la marche des affaires, au lendemain d’une journée qui a laissé la France sans roi en exercice et Paris partagé entre deux autorités. Nous avons cherché à dire qui il est, autant qu’on le peut savoir d’un homme que le pouvoir vient de saisir.

D’Arcis au barreau de Paris

Il est né à Arcis-sur-Aube, en Champagne, voici trente-deux ans — l’année 1759 —, d’une famille de petite robe de province, de ces gens de loi qui ne sont ni du peuple ni de la noblesse et vivent de leurs offices. On le dit d’abord clerc chez un procureur, vers 1780, puis reçu avocat quelques années plus tard, en 1784. Il a suivi le chemin ordinaire des hommes de sa condition, qui montent par les études et la chicane, et qui n’ont d’autre bien que ce qu’ils gagnent à plaider.

En 1787, il a acquis une charge d’avocat aux Conseils du roi. C’était s’établir : la charge était considérable, et considérable aussi la somme qu’il fallut débourser pour l’acquérir. La même année, il a épousé la fille d’un limonadier qui tenait le café du Parnasse ; puis le ménage s’est établi dans la cour du Commerce, au cœur d’un quartier remuant de la rive gauche. C’est là, entre son étude et les tables où l’on discute, qu’il allait se faire un nom bien autre que celui d’un avocat aux Conseils.

La grande voix du quartier des Cordeliers

Car ce n’est pas au barreau qu’il s’est fait connaître, mais dans son quartier. Dès 1789, on le trouve à la tête de l’assemblée du district des Cordeliers, dont il devient l’une des figures et bientôt la grande voix. Ce district, l’un des plus ardents de Paris, réclame haut la surveillance des pouvoirs et la défense des droits du peuple ; Danton y donne le ton, y discourt, y entraîne.

Au commencement de 1790, quand on voulut mettre la main sur M. Marat, l’écrivain de « L’Ami du peuple », c’est du district des Cordeliers, et de Danton en tête, qu’est venue l’opposition : on tint l’arrestation pour un coup porté à la liberté des citoyens et l’on s’y refusa. L’affaire fit du bruit et posa l’homme comme un défenseur résolu des patriotes menacés. Entré ensuite dans les corps de la Municipalité, puis administrateur du département de Paris, il est devenu de ceux qu’on écoute aux Jacobins, où sa parole porte loin. On le dit orateur plus que meneur d’écritoire : c’est de vive voix, non par la plume, qu’il agit.

Substitut de la Commune et ministre : l’homme charnière

À la veille encore de la journée du 10, sa place officielle était celle-ci : second substitut du procureur de la Commune de Paris, charge à laquelle les électeurs de la ville l’avaient porté à la fin de 1791, aux côtés de M. Manuel, le procureur. C’est dire qu’il tenait un pied dans l’administration de la cité au moment même où les sections s’en emparaient. De cette position, il se trouve aujourd’hui l’homme par qui peuvent se parler l’Hôtel de Ville insurrectionnel et l’Assemblée qui vient de le nommer ministre.

Le Conseil exécutif provisoire, tel qu’on en connaît la composition, réunit des hommes de fort différente sorte. À la Justice, Danton ; à la Marine, M. Monge, le géomètre ; aux Affaires étrangères, M. Lebrun, qu’on nomme Lebrun-Tondu. À quoi s’ajoutent les trois ministres que le roi avait renvoyés au mois de juin et que l’Assemblée vient de rappeler, le 11 : M. Roland à l’Intérieur, M. Servan à la Guerre, M. Clavière aux Contributions. Des hommes du métier et des ministres de retour ; et parmi eux, seul, un homme de la rue et de la tribune.

C’est ce qui fait qu’on parle de lui plus que des autres. On attend de cet homme du peuple, en ces journées des 11 et 12 août, qu’il donne une direction ferme à un exécutif que la suspension du roi a laissé sans tête, et qu’il tienne ensemble une Commune bouillonnante et une Assemblée débordée par la rue. Il a, dit-on, installé son ministère place Vendôme, où il s’est entouré de quelques proches — on cite les noms de MM. Desmoulins et Fabre d’Églantine —, gens de sa connaissance et de son quartier plus que de bureau.

Un soupçon qui court

Il est, sur son compte, un bruit qu’on ne peut taire parce qu’il court, mais qu’on se gardera de donner pour autre chose que ce qu’il est. Depuis l’an dernier, on murmure dans les cafés et jusque dans les clubs qu’il dépenserait au-delà de ce qu’un avocat de sa sorte peut avoir, et l’on s’interroge d’où lui viendrait cet argent — de la Cour, disent les uns, de tel intérêt caché, disent les autres. On l’a dit ; on ne l’a pas prouvé. Il court de bouche en bouche, sans nom pour le porter ni preuve pour l’asseoir. Un homme qui monte prête toujours à ces bruits-là ; il faudra plus que des murmures pour les changer en accusation.

Ce qu’on peut en dire ce 12 août

Voilà l’homme, autant qu’on le peut connaître ce matin : un avocat de province monté à Paris, une voix du quartier des Cordeliers, un magistrat de la Commune que la journée du 10 vient de porter aux sceaux et à la première place d’un gouvernement de circonstance. Ce qu’il fera de ce pouvoir, nous ne le savons pas. On lui prête de l’audace et de la poigne ; il aura besoin de l’une et de l’autre, si l’on veut qu’un exécutif décapité, une Commune armée et une Assemblée pressée par la rue marchent du même pas.

Reste que rien n’est arrêté. Le roi est suspendu, non déchu : c’est une Convention encore à élire qui dira son sort et celui de la royauté. Où se partagera l’autorité, entre le ministre, la Commune et l’Assemblée, nul ne le voit clairement ce 12 août. Nous nous en tenons à ce que nous pouvons savoir d’un homme qui vient d’accéder au pouvoir, et nous attendons, comme tout Paris, de voir ce qu’il en fera.

Le contexte

Le 10 août 1792, les sections parisiennes et les fédérés ont pris d’assaut le palais des Tuileries ; l’Assemblée a suspendu le roi de ses fonctions et convoqué une Convention nationale.

Les ministres du roi ayant été révoqués, l’Assemblée a formé le soir même un Conseil exécutif provisoire de six membres pour assurer la marche des affaires.

Une Commune insurrectionnelle, issue des sections, s’est emparée de l’Hôtel de Ville pendant la journée du 10 août et se trouve à Paris une autorité concurrente de l’Assemblée.

À la fin de 1791, les électeurs de Paris avaient porté Danton à la charge de second substitut du procureur de la Commune, aux côtés du procureur Manuel.

État des informations

Ce portrait est daté du 12 août 1792. Il s’en tient à ce qu’on peut savoir d’un homme qui vient d’accéder au pouvoir, tient le soupçon de vénalité pour un bruit non établi, et ne préjuge en rien ni de sa conduite à venir ni du sort du roi, qui est suspendu et non déchu.

Ce que l’on sait

  • Georges Danton est né à Arcis-sur-Aube en 1759 ; avocat, il exerçait à Paris et était, à la veille du 10 août, second substitut du procureur de la Commune, élu à la fin de 1791 aux côtés de Manuel.
  • Le soir du 10 août, il a été élu ministre de la Justice au sein du Conseil exécutif provisoire par le plus fort suffrage — deux cent vingt-deux voix — et se trouve garde des sceaux, avec une prééminence reconnue sur ses collègues.
  • Le Conseil exécutif provisoire réunit Danton à la Justice, Monge à la Marine, Lebrun aux Affaires étrangères, et les trois ministres girondins rappelés le 11 — Roland à l’Intérieur, Servan à la Guerre, Clavière aux Contributions.
  • Danton a installé son ministère place Vendôme et s’y est entouré de quelques proches.

Ce que l’on ignore

  • La part réelle qu’il a prise dans la préparation de la journée du 10 août n’est pas établie et reste une question ouverte.
  • La manière dont il gouvernera, et l’usage qu’il fera de la prééminence qui lui est reconnue, sont entièrement à venir.
  • Comment se partagera l’autorité, dans Paris, entre le ministre, la Commune insurrectionnelle et l’Assemblée, nul ne peut le dire à cette heure.

Sources historiques utilisées

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Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

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Georges Danton (1759-1794), le sauveur de la Révolution — Herodote.net

Notice biographique : « Georges Danton, né le 26 octobre 1759, guillotiné le 5 avril 1794, est le fils d’un procureur d’Arcis-sur-Aube » ; « Il devient avocat en 1787 » ; « En avril 1790, il fonde dans l’ancien couvent des Cordeliers, à Paris, la Société des amis des Droits de l’Homme et du citoyen » ; entrée au Conseil exécutif au poste de ministre de la Justice le 10 août 1792.

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Georges Jacques Danton (1759-1794) — Encyclopædia Universalis

Notice biographique consultée pour Danton « né à Arcis-sur-Aube, avocat au Conseil du roi », « une notabilité de quartier, mis en vedette comme président du district des Cordeliers », substitut du procureur de la Commune de Paris (6 déc. 1791) et sa nomination comme ministre de la Justice au soir du 10 août 1792.

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Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Larousse), « Danton (Georges-Jacques) » — Wikisource

Notice biographique détaillée : « Il fut reçu avocat vers 1780, à Reims, acheva son stage et vint s’essayer au barreau de Paris » ; « En 1787, il épousa Mlle Gabrielle Charpentier, dont le père était contrôleur des fermes et propriétaire d’un café » ; achat d’« une charge d’avocat aux conseils » ; établissement « cette noire maison du passage du Commerce » ; « l’Assemblée législative nomma Danton ministre de la justice, par 222 voix sur 284 votants ».

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

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