Portrait | Danton, le nouvel homme du 10-Août, porté aux sceaux
Son nom courait déjà dans les sections ; depuis avant-hier soir, il est au gouvernement. Porté au ministère de la Justice par le plus fort suffrage du Conseil exécutif provisoire, Georges Danton, trente-deux ans, substitut du procureur de la Commune, se trouve d’un coup l’homme sur qui l’on compte pour tenir ensemble l’Assemblée et l’Hôtel de Ville. Portrait d’un avocat de tribune que la journée du 10 a jeté aux premières places, et dont on attend, ces jours-ci, qu’il gouverne.
Ceux qui l’ont vu à la tribune s’accordent d’abord sur ce qu’il paraît. Une haute stature, une carrure d’athlète, des épaules d’homme fait pour la lutte ; un visage large, marqué de la petite vérole et comme abîmé de quelques accidents, que l’on n’oublie pas quand on l’a une fois regardé. Et par-dessus tout une voix — une voix qui emplit une salle sans qu’il paraisse forcer, roule au-dessus des murmures et se fait entendre jusqu’au fond des tribunes. Ce sont là des impressions que rapportent, concordantes, ceux qui l’ont entendu aux Jacobins ou dans les assemblées de son quartier.
À ce portrait de rue s’ajoute désormais un fait, et un fait dur. Le soir même du 10 août, l’Assemblée ayant révoqué les ministres du roi et formé un Conseil exécutif provisoire, c’est M. Danton qui a été porté au ministère de la Justice, garde des sceaux, par le plus fort suffrage — deux cent vingt-deux voix, dit-on, plus qu’aucun de ceux qui siègent avec lui. On remarque qu’avec les sceaux lui est venue une sorte de prééminence sur ses collègues.
Il y a peu de jours encore, il n’était qu’un magistrat de la ville, connu des sections et des clubs, ignoré du plus grand nombre. Le voici l’un des six hommes entre les mains de qui l’on a remis la marche des affaires, au lendemain d’une journée qui a laissé la France sans roi en exercice et Paris partagé entre deux autorités. Nous avons cherché à dire qui il est, autant qu’on le peut savoir d’un homme que le pouvoir vient de saisir.
D’Arcis au barreau de Paris
Il est né à Arcis-sur-Aube, en Champagne, voici trente-deux ans — l’année 1759 —, d’une famille de petite robe de province, de ces gens de loi qui ne sont ni du peuple ni de la noblesse et vivent de leurs offices. On le dit d’abord clerc chez un procureur, vers 1780, puis reçu avocat quelques années plus tard, en 1784. Il a suivi le chemin ordinaire des hommes de sa condition, qui montent par les études et la chicane, et qui n’ont d’autre bien que ce qu’ils gagnent à plaider.
En 1787, il a acquis une charge d’avocat aux Conseils du roi. C’était s’établir : la charge était considérable, et considérable aussi la somme qu’il fallut débourser pour l’acquérir. La même année, il a épousé la fille d’un limonadier qui tenait le café du Parnasse ; puis le ménage s’est établi dans la cour du Commerce, au cœur d’un quartier remuant de la rive gauche. C’est là, entre son étude et les tables où l’on discute, qu’il allait se faire un nom bien autre que celui d’un avocat aux Conseils.
La grande voix du quartier des Cordeliers
Car ce n’est pas au barreau qu’il s’est fait connaître, mais dans son quartier. Dès 1789, on le trouve à la tête de l’assemblée du district des Cordeliers, dont il devient l’une des figures et bientôt la grande voix. Ce district, l’un des plus ardents de Paris, réclame haut la surveillance des pouvoirs et la défense des droits du peuple ; Danton y donne le ton, y discourt, y entraîne.
Au commencement de 1790, quand on voulut mettre la main sur M. Marat, l’écrivain de « L’Ami du peuple », c’est du district des Cordeliers, et de Danton en tête, qu’est venue l’opposition : on tint l’arrestation pour un coup porté à la liberté des citoyens et l’on s’y refusa. L’affaire fit du bruit et posa l’homme comme un défenseur résolu des patriotes menacés. Entré ensuite dans les corps de la Municipalité, puis administrateur du département de Paris, il est devenu de ceux qu’on écoute aux Jacobins, où sa parole porte loin. On le dit orateur plus que meneur d’écritoire : c’est de vive voix, non par la plume, qu’il agit.
Substitut de la Commune et ministre : l’homme charnière
À la veille encore de la journée du 10, sa place officielle était celle-ci : second substitut du procureur de la Commune de Paris, charge à laquelle les électeurs de la ville l’avaient porté à la fin de 1791, aux côtés de M. Manuel, le procureur. C’est dire qu’il tenait un pied dans l’administration de la cité au moment même où les sections s’en emparaient. De cette position, il se trouve aujourd’hui l’homme par qui peuvent se parler l’Hôtel de Ville insurrectionnel et l’Assemblée qui vient de le nommer ministre.
Le Conseil exécutif provisoire, tel qu’on en connaît la composition, réunit des hommes de fort différente sorte. À la Justice, Danton ; à la Marine, M. Monge, le géomètre ; aux Affaires étrangères, M. Lebrun, qu’on nomme Lebrun-Tondu. À quoi s’ajoutent les trois ministres que le roi avait renvoyés au mois de juin et que l’Assemblée vient de rappeler, le 11 : M. Roland à l’Intérieur, M. Servan à la Guerre, M. Clavière aux Contributions. Des hommes du métier et des ministres de retour ; et parmi eux, seul, un homme de la rue et de la tribune.
C’est ce qui fait qu’on parle de lui plus que des autres. On attend de cet homme du peuple, en ces journées des 11 et 12 août, qu’il donne une direction ferme à un exécutif que la suspension du roi a laissé sans tête, et qu’il tienne ensemble une Commune bouillonnante et une Assemblée débordée par la rue. Il a, dit-on, installé son ministère place Vendôme, où il s’est entouré de quelques proches — on cite les noms de MM. Desmoulins et Fabre d’Églantine —, gens de sa connaissance et de son quartier plus que de bureau.
Un soupçon qui court
Il est, sur son compte, un bruit qu’on ne peut taire parce qu’il court, mais qu’on se gardera de donner pour autre chose que ce qu’il est. Depuis l’an dernier, on murmure dans les cafés et jusque dans les clubs qu’il dépenserait au-delà de ce qu’un avocat de sa sorte peut avoir, et l’on s’interroge d’où lui viendrait cet argent — de la Cour, disent les uns, de tel intérêt caché, disent les autres. On l’a dit ; on ne l’a pas prouvé. Il court de bouche en bouche, sans nom pour le porter ni preuve pour l’asseoir. Un homme qui monte prête toujours à ces bruits-là ; il faudra plus que des murmures pour les changer en accusation.
Ce qu’on peut en dire ce 12 août
Voilà l’homme, autant qu’on le peut connaître ce matin : un avocat de province monté à Paris, une voix du quartier des Cordeliers, un magistrat de la Commune que la journée du 10 vient de porter aux sceaux et à la première place d’un gouvernement de circonstance. Ce qu’il fera de ce pouvoir, nous ne le savons pas. On lui prête de l’audace et de la poigne ; il aura besoin de l’une et de l’autre, si l’on veut qu’un exécutif décapité, une Commune armée et une Assemblée pressée par la rue marchent du même pas.
Reste que rien n’est arrêté. Le roi est suspendu, non déchu : c’est une Convention encore à élire qui dira son sort et celui de la royauté. Où se partagera l’autorité, entre le ministre, la Commune et l’Assemblée, nul ne le voit clairement ce 12 août. Nous nous en tenons à ce que nous pouvons savoir d’un homme qui vient d’accéder au pouvoir, et nous attendons, comme tout Paris, de voir ce qu’il en fera.