Paris en armes : la nuit des faubourgs
Toute la nuit, le tocsin a sonné et les tambours ont battu la générale dans les faubourgs. Pendant qu’à l’Hôtel de Ville une commune sortie des sections prenait la place de l’ancienne municipalité, les colonnes des sections et les fédérés se rassemblaient vers le Carrousel. Au petit matin, le commandant de la Garde nationale était mort sur les marches de la Maison commune et un brasseur du faubourg Saint-Antoine commandait à sa place. Récit d’une nuit où Paris s’est donné des chefs et des armes.
Paris, dans la nuit du 9 au 10 août. Ceux qui ont voulu dormir ne l’ont guère pu. Vers onze heures du soir, le tocsin s’est mis à sonner d’une église à l’autre, repris de clocher en clocher comme un incendie de bruit ; et bientôt, par-dessous, le roulement sourd des tambours battant la générale dans les faubourgs. Nous avons parcouru ces heures du mieux que nous l’avons pu, dans une ville où l’on n’avançait qu’à travers des attroupements d’hommes en armes, et nous ne rapportons ici que ce que nous avons vu ou recoupé.
Depuis quelques jours, la capitale vivait dans une attente lourde. On y lisait, repassé de main en main, ce manifeste venu de Coblence et signé du duc de Brunswick, paru dans nos feuilles au commencement du mois. On en retient surtout la menace faite à Paris : que s’il était porté la moindre violence au roi et à la reine, la ville serait livrée à une « exécution militaire » et à une « subversion totale ». Loin d’intimider, ces mots ont mis le feu aux esprits. Bien des sections y ont vu non un avertissement, mais une provocation, et beaucoup se sont persuadés qu’il fallait prendre les devants.
À cette inquiétude s’ajoutait la présence, dans nos murs, des fédérés venus des départements pour la fête de la Fédération, et singulièrement de ceux de Marseille, entrés à Paris à la fin du mois passé. On les croise depuis, le pas ferme et la chanson aux lèvres : cet air des Marseillais, qu’ils ont apporté du Midi et que les faubourgs reprennent désormais, et qui sonne dans la nuit comme un appel. Soldats sans uniforme réglé mais résolus, ils ont donné à l’agitation parisienne une ossature qui lui manquait.
C’est à l’Hôtel de Ville que la nuit a pris son tour décisif. Les sections, ces assemblées de quartier où l’on délibère depuis des semaines, ont envoyé chacune leurs commissaires à la Maison commune. Là, au fil des heures, ces envoyés se sont installés en corps et ont écarté l’ancienne municipalité pour prendre eux-mêmes l’autorité sur la ville. Une commune nouvelle, sortie des sections et de la nuit, se trouvait ainsi assise au cœur de Paris, tandis que l’ancienne perdait pied sans qu’un coup eût été tiré.
Pendant ce temps, les faubourgs se mettaient en marche. Du côté de Saint-Antoine comme de Saint-Marceau, on a vu les colonnes se former à la lueur des torches, piques et fusils mêlés, et s’ébranler vers le centre. Le rendez-vous, à ce qu’on rapporte, se faisait du côté du Carrousel, sous les fenêtres mêmes du château, où les rassemblements ont grossi d’heure en heure entre minuit et le milieu de la nuit. Les fédérés s’y joignaient aux gens des sections ; on s’interpellait, on s’attendait, on comptait ses forces dans l’obscurité.
Au château, on n’ignorait rien de ce qui montait. La Garde nationale, chargée de la défense du roi, y était rangée, avec les bataillons sur lesquels la Cour croyait pouvoir compter et les Suisses tenant les postes intérieurs. Son commandant, le marquis de Mandat, passait pour homme résolu à faire son devoir et à tenir la place. Tout, cette nuit-là, paraissait dépendre de la fermeté de cet officier et de l’obéissance des bataillons qu’il commandait.
C’est là qu’est survenu le coup le plus lourd de conséquences. La commune nouvelle, à peine installée, a mandé M. de Mandat de se présenter à elle à l’Hôtel de Ville. L’ordre paraissait régulier ; le commandant, à ce qu’on dit, ignorait que la municipalité qui le convoquait n’était plus celle de la veille. Il a quitté son poste et s’est rendu à la Maison commune. Il n’en est pas ressorti vivant.
Sur le détail de ce qui s’est passé entre ces murs, les récits se contredisent. Ce qui paraît établi, c’est que vers la fin de la nuit, aux approches de l’aube, M. de Mandat a été retenu, puis remis à la foule qui se pressait au-dehors. On l’aurait dirigé, dit-on, vers une prison ; il n’en a pas pris le chemin. Frappé sur les marches mêmes de l’Hôtel de Ville, il est tombé. On rapporte que son corps a été jeté à la rivière et sa tête promenée au bout d’une pique, à la manière que l’on a déjà vue en de pareilles fureurs.
La perte du commandant, au moment précis où il eût fallu une tête à la défense, a laissé le château sans direction assurée. À l’Hôtel de Ville, la commune n’a pas tardé à pourvoir au commandement des forces qui lui obéissaient : elle l’a confié à M. Santerre, ce brasseur du faubourg Saint-Antoine dont le nom court depuis des mois dans les troubles de la ville, et qui s’était employé toute la nuit à mettre son quartier en mouvement. D’un côté un commandant abattu, de l’autre un chef que la rue se donnait : en quelques heures, le rapport des forces avait changé de main.
Au point du jour, Paris offrait un spectacle dont on ne se souvient pas d’avoir vu le pareil : une ville debout, ses faubourgs descendus en armes, une autorité nouvelle assise à la Maison commune, et, massées vers le Carrousel, des colonnes qui n’attendaient plus qu’un signal. Nous écrivons ces lignes dans le fracas et l’incertitude. Ce qui se décidera dans les heures qui viennent, du côté du château comme de l’Assemblée, nul ne peut le dire à cette heure. Nous nous en tenons à la nuit que nous avons traversée : celle où les faubourgs ont pris les armes et où Paris s’est donné d’autres maîtres que ceux de la veille.