La « fille de Vienne » et les enfants royaux conduits au Temple
Depuis l’assaut des Tuileries, le roi suspendu et les siens vivaient sous la garde de l’Assemblée, logés à l’étroit du côté des Feuillants. Ce soir, on les a menés dans l’enclos du Temple, cette vieille maison des Templiers dont le donjon dresse ses grosses tours au nord de la ville. La Commune de Paris, qui a voulu les avoir sous sa main, l’a emporté sur l’Assemblée, qui songeait au Luxembourg. Nous rapportons ce transfert et ceux qu’il concerne, sans rien préjuger du sort que la Convention leur réserve.
Paris, ce lundi 13 août, au soir. On vient de conduire au Temple le roi, la reine et leurs enfants. Depuis l’assaut des Tuileries, il y a trois jours, le souverain suspendu de ses fonctions et sa famille n’avaient plus de demeure : réfugiés au matin du 10 auprès de l’Assemblée, ils y étaient demeurés sous la garde de la représentation nationale, dans l’attente qu’on décidât où les tenir. Ce soir, la question est tranchée : ce sera l’enclos du Temple, au nord de la ville, sous la garde de la Commune de Paris.
Du Manège aux Feuillants : trois jours sous la garde de l’Assemblée
Il faut se rappeler comment les choses s’étaient faites le 10. Chassé de son château, le roi avait gagné à pied la salle du Manège où siège l’Assemblée, avec la reine, leurs deux enfants et Madame Élisabeth, sœur du roi. Comme il ne pouvait, dit la règle, assister aux délibérations qui le regardaient, on l’avait placé, avec les siens, dans l’étroite loge du logographe, ce réduit ménagé derrière le fauteuil du président, d’où l’on prend d’ordinaire note des débats. C’est de là, serrés dans quelques toises, qu’ils ont suivi des heures durant la séance qui décidait de leur sort ; on nous dit qu’elle s’est prolongée jusque vers les trois heures du matin.
De cette longue journée dans la loge, on rapporte une scène qui a frappé les témoins : le jeune dauphin, un enfant de sept ans, arraché un moment des bras de la reine par un sapeur et hissé sur le bureau des secrétaires, à la vue de la salle.
Les jours suivants, faute de mieux, on a logé la famille tout près de la salle, dans un petit appartement de quatre pièces dépendant de l’ancien couvent des Feuillants, dans l’enceinte même du corps législatif — d’anciennes cellules de religieux, où l’on avait dressé quelques lits. Le jour, on ramenait les captifs dans la loge, sous les yeux des députés et du public. Qu’on ne s’y trompe pas sur les mots : le roi est suspendu, non déposé ; sa personne et celle des siens sont désormais gardées, en attendant que la Convention se prononce.
Le bras de fer : le Luxembourg ou le Temple
Où tenir cette famille ? La question a partagé les autorités que la journée du 10 a laissées face à face. L’Assemblée, nous dit-on, penchait pour le palais du Luxembourg, vaste et digne, qu’on eût gardé comme une résidence surveillée. Mais la Commune insurrectionnelle, celle qui s’est emparée de l’Hôtel de Ville et qui tient aujourd’hui la rue, a réclamé pour elle la garde des captifs et voulu un lieu qu’elle pût mieux tenir : le Temple. C’est elle qui l’a emporté.
Le partage n’est pas de pure forme. Il dit à qui appartient désormais la personne du roi : non à l’Assemblée qui l’avait recueilli, mais à la Commune qui l’a exigé. On mesure, à ce détail, lequel des deux pouvoirs pèse ce soir le plus lourd dans Paris.
Ce soir, l’enclos du Temple
Le transfert s’est fait ce 13 au soir. On a mené la famille et sa suite jusqu’à l’enclos du Temple, où un dîner leur a été servi dans le palais du Grand Prieur, devant les gens du quartier assemblés. Puis on les a installés, pour cette nuit, non dans la grande tour du donjon — qu’on aménage encore et dont les logements ne sont pas prêts — mais dans la petite tour qui la flanque, où l’on a disposé pour eux l’appartement d’un M. Berthélemy, garde des archives de l’ordre. L’installation dans la grande tour attendra que les ouvriers aient fait leur ouvrage.
Le lieu porte son histoire dans ses murs. Le Temple fut la maison des chevaliers du Temple, cet ordre fondé au temps des croisades ; on dit que leur établissement de Paris remonte à plus de six siècles, au temps du roi Louis VII. Il en reste un vaste enclos, des jardins, le palais du Grand Prieur, et surtout ce donjon féodal : une grosse tour carrée, aux murs d’une épaisseur redoutable, montant de quatre étages, flanquée d’une tour plus petite et cantonnée de tourelles. On ne pouvait guère trouver, dans Paris, retraite plus close ni plus aisée à garder. Le tout est aujourd’hui sous l’autorité de la Commune.
Ceux que l’on conduit au Temple
La famille menée au donjon se compose du roi ; de la reine ; de leurs deux enfants, le dauphin Louis-Charles, âgé de sept ans, et sa sœur aînée, Madame Royale, qui en a treize ; et de Madame Élisabeth, sœur du roi, qui n’a pas voulu quitter les siens. On leur a laissé, du moins pour l’heure, une suite réduite : Mme de Tourzel, gouvernante des enfants, et sa fille Pauline ; la princesse de Lamballe, attachée à la reine ; et quelques femmes de service.
Rien ne dit que cet entourage leur demeurera. La Commune, qui tient la garde, peut à tout moment séparer la suite de la famille, et l’on ignore combien de temps on souffrira auprès des captifs des personnes qui les servent. Nous notons la composition d’aujourd’hui ; nous ne répondons pas de celle de demain.
La « fille de Vienne » et le soupçon du « comité autrichien »
De tous ces prisonniers, c’est la reine qui concentre les regards et les rancunes. On l’appelle ici « l’Autrichienne », et « Madame Veto » depuis les refus opposés par le roi aux décrets de l’Assemblée. Fille de feu l’impératrice Marie-Thérèse, morte il y a près de douze ans, et de feu l’empereur François Ier, archiduchesse d’Autriche née à Vienne, elle est la tante de l’empereur qui règne aujourd’hui, François II, lequel a succédé au mois de mars à son père Léopold, frère de la reine. On lui reproche, dans les faubourgs, d’avoir toujours regardé vers la maison dont elle est sortie, et l’on tient l’alliance conclue jadis avec l’Autriche pour la source de nos maux présents.
De ce ressentiment est né, depuis le printemps, un soupçon qui court les tribunes et les feuilles : celui d’un « comité autrichien », c’est-à-dire d’un conseil secret qui se tiendrait autour de la reine et correspondrait avec Vienne pour perdre la Révolution. Des orateurs comme MM. Basire, Chabot et Merlin l’ont dénoncé à la tribune ; on l’a lu sous la plume de Carra dans ses Annales patriotiques, et M. Brissot en a fait l’objet d’un discours retentissant au mois de mai. On rappelle qu’au mois de mars, une lettre de M. de Mercy-Argenteau, ci-devant ambassadeur de l’empereur, adressée à la reine, aurait été interceptée et portée devant la municipalité, et présentée comme la preuve de ces menées.
Nous rapportons cette accusation pour ce qu’elle est : une dénonciation répandue, hautement tenue, mais qui n’a rien établi. Aucune de ces pièces n’a démontré l’existence d’un tel comité ; le soupçon vit de la peur du complot et de la haine de l’alliance autrichienne, que nos revers depuis la déclaration de guerre du mois d’avril ont portées au comble. Nous ne le posons pas en fait ; nous disons seulement qu’il pèse, ce soir, sur la captive du Temple plus que sur toute autre.