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La « fille de Vienne » et les enfants royaux conduits au Temple

Depuis l’assaut des Tuileries, le roi suspendu et les siens vivaient sous la garde de l’Assemblée, logés à l’étroit du côté des Feuillants. Ce soir, on les a menés dans l’enclos du Temple, cette vieille maison des Templiers dont le donjon dresse ses grosses tours au nord de la ville. La Commune de Paris, qui a voulu les avoir sous sa main, l’a emporté sur l’Assemblée, qui songeait au Luxembourg. Nous rapportons ce transfert et ceux qu’il concerne, sans rien préjuger du sort que la Convention leur réserve.

Notre service politique 13 août 1792, 22h00 8 min de lecture
Estampe anonyme de 1792 montrant le cortège conduisant Louis XVI et sa famille au Temple, encadrés par la foule et la garde.
« Louis le dernier et sa famille conduits au Temple le 13 aoust 1792 », eau-forte anonyme (1792), Bibliothèque nationale de France — domaine public (Wikimedia Commons).

Paris, ce lundi 13 août, au soir. On vient de conduire au Temple le roi, la reine et leurs enfants. Depuis l’assaut des Tuileries, il y a trois jours, le souverain suspendu de ses fonctions et sa famille n’avaient plus de demeure : réfugiés au matin du 10 auprès de l’Assemblée, ils y étaient demeurés sous la garde de la représentation nationale, dans l’attente qu’on décidât où les tenir. Ce soir, la question est tranchée : ce sera l’enclos du Temple, au nord de la ville, sous la garde de la Commune de Paris.

Du Manège aux Feuillants : trois jours sous la garde de l’Assemblée

Il faut se rappeler comment les choses s’étaient faites le 10. Chassé de son château, le roi avait gagné à pied la salle du Manège où siège l’Assemblée, avec la reine, leurs deux enfants et Madame Élisabeth, sœur du roi. Comme il ne pouvait, dit la règle, assister aux délibérations qui le regardaient, on l’avait placé, avec les siens, dans l’étroite loge du logographe, ce réduit ménagé derrière le fauteuil du président, d’où l’on prend d’ordinaire note des débats. C’est de là, serrés dans quelques toises, qu’ils ont suivi des heures durant la séance qui décidait de leur sort ; on nous dit qu’elle s’est prolongée jusque vers les trois heures du matin.

De cette longue journée dans la loge, on rapporte une scène qui a frappé les témoins : le jeune dauphin, un enfant de sept ans, arraché un moment des bras de la reine par un sapeur et hissé sur le bureau des secrétaires, à la vue de la salle.

Les jours suivants, faute de mieux, on a logé la famille tout près de la salle, dans un petit appartement de quatre pièces dépendant de l’ancien couvent des Feuillants, dans l’enceinte même du corps législatif — d’anciennes cellules de religieux, où l’on avait dressé quelques lits. Le jour, on ramenait les captifs dans la loge, sous les yeux des députés et du public. Qu’on ne s’y trompe pas sur les mots : le roi est suspendu, non déposé ; sa personne et celle des siens sont désormais gardées, en attendant que la Convention se prononce.

Le bras de fer : le Luxembourg ou le Temple

Où tenir cette famille ? La question a partagé les autorités que la journée du 10 a laissées face à face. L’Assemblée, nous dit-on, penchait pour le palais du Luxembourg, vaste et digne, qu’on eût gardé comme une résidence surveillée. Mais la Commune insurrectionnelle, celle qui s’est emparée de l’Hôtel de Ville et qui tient aujourd’hui la rue, a réclamé pour elle la garde des captifs et voulu un lieu qu’elle pût mieux tenir : le Temple. C’est elle qui l’a emporté.

Le partage n’est pas de pure forme. Il dit à qui appartient désormais la personne du roi : non à l’Assemblée qui l’avait recueilli, mais à la Commune qui l’a exigé. On mesure, à ce détail, lequel des deux pouvoirs pèse ce soir le plus lourd dans Paris.

Ce soir, l’enclos du Temple

Le transfert s’est fait ce 13 au soir. On a mené la famille et sa suite jusqu’à l’enclos du Temple, où un dîner leur a été servi dans le palais du Grand Prieur, devant les gens du quartier assemblés. Puis on les a installés, pour cette nuit, non dans la grande tour du donjon — qu’on aménage encore et dont les logements ne sont pas prêts — mais dans la petite tour qui la flanque, où l’on a disposé pour eux l’appartement d’un M. Berthélemy, garde des archives de l’ordre. L’installation dans la grande tour attendra que les ouvriers aient fait leur ouvrage.

Le lieu porte son histoire dans ses murs. Le Temple fut la maison des chevaliers du Temple, cet ordre fondé au temps des croisades ; on dit que leur établissement de Paris remonte à plus de six siècles, au temps du roi Louis VII. Il en reste un vaste enclos, des jardins, le palais du Grand Prieur, et surtout ce donjon féodal : une grosse tour carrée, aux murs d’une épaisseur redoutable, montant de quatre étages, flanquée d’une tour plus petite et cantonnée de tourelles. On ne pouvait guère trouver, dans Paris, retraite plus close ni plus aisée à garder. Le tout est aujourd’hui sous l’autorité de la Commune.

Ceux que l’on conduit au Temple

La famille menée au donjon se compose du roi ; de la reine ; de leurs deux enfants, le dauphin Louis-Charles, âgé de sept ans, et sa sœur aînée, Madame Royale, qui en a treize ; et de Madame Élisabeth, sœur du roi, qui n’a pas voulu quitter les siens. On leur a laissé, du moins pour l’heure, une suite réduite : Mme de Tourzel, gouvernante des enfants, et sa fille Pauline ; la princesse de Lamballe, attachée à la reine ; et quelques femmes de service.

Rien ne dit que cet entourage leur demeurera. La Commune, qui tient la garde, peut à tout moment séparer la suite de la famille, et l’on ignore combien de temps on souffrira auprès des captifs des personnes qui les servent. Nous notons la composition d’aujourd’hui ; nous ne répondons pas de celle de demain.

La « fille de Vienne » et le soupçon du « comité autrichien »

De tous ces prisonniers, c’est la reine qui concentre les regards et les rancunes. On l’appelle ici « l’Autrichienne », et « Madame Veto » depuis les refus opposés par le roi aux décrets de l’Assemblée. Fille de feu l’impératrice Marie-Thérèse, morte il y a près de douze ans, et de feu l’empereur François Ier, archiduchesse d’Autriche née à Vienne, elle est la tante de l’empereur qui règne aujourd’hui, François II, lequel a succédé au mois de mars à son père Léopold, frère de la reine. On lui reproche, dans les faubourgs, d’avoir toujours regardé vers la maison dont elle est sortie, et l’on tient l’alliance conclue jadis avec l’Autriche pour la source de nos maux présents.

De ce ressentiment est né, depuis le printemps, un soupçon qui court les tribunes et les feuilles : celui d’un « comité autrichien », c’est-à-dire d’un conseil secret qui se tiendrait autour de la reine et correspondrait avec Vienne pour perdre la Révolution. Des orateurs comme MM. Basire, Chabot et Merlin l’ont dénoncé à la tribune ; on l’a lu sous la plume de Carra dans ses Annales patriotiques, et M. Brissot en a fait l’objet d’un discours retentissant au mois de mai. On rappelle qu’au mois de mars, une lettre de M. de Mercy-Argenteau, ci-devant ambassadeur de l’empereur, adressée à la reine, aurait été interceptée et portée devant la municipalité, et présentée comme la preuve de ces menées.

Nous rapportons cette accusation pour ce qu’elle est : une dénonciation répandue, hautement tenue, mais qui n’a rien établi. Aucune de ces pièces n’a démontré l’existence d’un tel comité ; le soupçon vit de la peur du complot et de la haine de l’alliance autrichienne, que nos revers depuis la déclaration de guerre du mois d’avril ont portées au comble. Nous ne le posons pas en fait ; nous disons seulement qu’il pèse, ce soir, sur la captive du Temple plus que sur toute autre.

Le contexte

Depuis la fuite arrêtée à Varennes en juin 1791, on soupçonne le roi et la reine de s’entendre avec les cours étrangères ; la reine, née archiduchesse d’Autriche, est visée la première.

La France est en guerre depuis le 20 avril 1792 ; les revers aux frontières ont avivé la crainte d’une trahison de la Cour et la haine de l’alliance conclue avec l’Autriche en 1756.

Le 10 août, les Tuileries prises, le roi a été suspendu de ses fonctions — non déposé — et une Convention nationale convoquée pour statuer sur les institutions.

Depuis l’assaut, une Commune insurrectionnelle issue des sections tient l’Hôtel de Ville et pèse dans Paris à côté de l’Assemblée.

État des informations

Cette édition est datée du soir du 13 août 1792. Le roi demeure « le roi », suspendu et non déchu : aucune République n’est proclamée. Le soupçon de « comité autrichien » est donné pour une accusation publique non prouvée, non pour un fait. L’édition s’en tient à ce qui peut être su à chaud et ne préjuge en rien du sort que la Convention réservera aux captifs.

Ce que l’on sait

  • Réfugiés auprès de l’Assemblée le 10 août, le roi et sa famille ont d’abord été placés dans la loge du logographe, puis logés dans un petit appartement dépendant du couvent des Feuillants, dans l’enceinte du corps législatif.
  • Ce 13 août au soir, la famille a été transférée à l’enclos du Temple et installée dans la petite tour, l’appartement de l’archiviste Berthélemy, la grande tour étant encore en aménagement.
  • La garde des captifs a été confiée à la Commune de Paris, qui a imposé le Temple là où l’Assemblée envisageait le Luxembourg.
  • Sont conduits au Temple le roi, la reine, le dauphin (sept ans), Madame Royale (treize ans) et Madame Élisabeth, avec une suite réduite : Mme de Tourzel et sa fille Pauline, la princesse de Lamballe et quelques femmes de service.

Ce que l’on ignore

  • Le sort réservé au roi et aux siens n’est pas décidé : tout est renvoyé à la Convention convoquée.
  • La durée et les conditions de la détention restent incertaines, la grande tour du donjon n’étant pas encore aménagée.
  • On ignore si la suite autorisée demeurera auprès de la famille : la Commune peut à tout moment l’en séparer.

Sources historiques utilisées

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Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

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Marie-Antoinette — château de Versailles (grands personnages)

Notice consultée pour la généalogie de la reine : « Fille de François Ier de Lorraine, empereur du Saint-Empire romain germanique, et de Marie-Thérèse de Habsbourg, archiduchesse d’Autriche, Marie-Antoinette naît à Vienne le 2 novembre 1755 » ; et le sobriquet péjoratif d’« Autrichienne ».

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La famille royale au Temple (1792-1795) — Herodote.net

Notice consultée pour la conduite de la famille au Temple après le 10 août (« Louis XVI, Marie-Antoinette, le dauphin, leur fille Marie-Thérèse dite Mme Royale, et Mme Élisabeth, sœur du monarque, sont conduits au Temple »), l’origine templière de l’enclos (« C’est ici que les Templiers avaient établi le siège de leur ordre vers 1140 ») et l’enfermement dans « des chambres sordides de la petite tour ».

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G. Lenôtre, Le Roi Louis XVII (chap. I, l’arrivée au Temple) — Wikisource

Récit détaillé de l’installation au Temple le 13 août 1792 : souper servi le soir, installation nocturne dans la petite tour, et description du « énorme et robuste donjon carré des Templiers, haut de plus de cent cinquante pieds, coiffé de créneaux », à quatre étages ; la grande tour étant rendue habitable par l’entrepreneur Palloy.

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Thomas Lalande, « La dénonciation du comité autrichien » — Annales historiques de la Révolution française (OpenEdition)

Étude savante : « le soi-disant comité autrichien est l’un des thèmes de l’imaginaire des révolutionnaires » (soupçon circulant au printemps 1792) ; dénonciation par « Merlin de Thionville, François Chabot et Claude Basire, tous membres du Comité de surveillance » ; relais du journaliste Carra (« le comité autrichien des Tuileries, le comité qui s’acharne à la perte de la France »).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

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12 août 1792, 10h007 min