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Entretien | « J’étais au Carrousel » : un fédéré marseillais raconte l’assaut des Tuileries

Un volontaire venu de Marseille, mêlé aux colonnes qui ont marché sur le château, raconte la journée de l’intérieur du rang : le tocsin qui sonne toute la nuit, l’attente énervée sur le Carrousel, la revue où les canonniers du roi ont tourné leurs pièces contre le palais, puis la fusillade avec les Suisses dont il jure ne pas savoir qui l’a ouverte. Un long entretien à chaud, dans l’incertitude de ce qui va suivre.

Propos recueillis par notre correspondant aux Tuileries 12 août 1792, 16h00 15 min de lecture

Il a l’accent du Midi et la chemise encore tachée de la poudre du 10. Volontaire fédéré, venu de Marseille avec le bataillon qui a fait toute la route à pied pour, disait-il en partant, « défendre la patrie », il s’est retrouvé deux jours plus tard sur le pavé du Carrousel, fusil au poing, devant les grilles du château des Tuileries. Nous l’avons trouvé las, la voix prise, près du jardin où l’on relève encore des corps.

Il ne se donne pas le beau rôle et ne prétend pas avoir tout compris. Il raconte ce qu’un homme du rang pouvait voir : une nuit blanche au son du tocsin, une longue attente sans ordres clairs, une revue où les troupes du roi se sont défaites sous ses yeux, puis l’assaut et la fusillade. Le reste — le compte des morts, le nom de celui qui a tiré le premier, le sort du roi —, il le laisse à d’autres, et se défie de qui prétendrait déjà le savoir.

Ce qui revient sans cesse dans sa bouche, c’est l’incertitude. Le roi n’est plus au château : il s’est, dit-on, réfugié à l’Assemblée avec sa famille, avant même le gros du combat. Que va-t-il advenir de lui, de l’Assemblée, de Paris ? Notre homme l’ignore, et le dit sans détour. Il a marché, il s’est battu, il a vu tomber des camarades et des Suisses ; pour le reste, il attend, comme tout le monde.

Nous restituons ces propos comme une reconstitution plausible, fondée sur ce que rapportent ceux qui ont marché sur les Tuileries. Le fédéré qui parle ici est un homme du rang reconstitué, non une figure authentifiée ; ses paroles disent l’assaut tel qu’un simple volontaire pouvait le vivre, dans l’ignorance complète de ce que l’Assemblée décidera du roi et du royaume.

Grand entretien

Un fédéré du bataillon marseillais (Esprit Reynaud, volontaire, composite reconstitué)

Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite — un volontaire fédéré anonyme du bataillon marseillais — assemblé à partir de ce que l’on sait de la marche des fédérés sur les Tuileries et du déroulement de la journée du 10 août. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils sont extrapolés et s’en tiennent à ce qu’un simple combattant pouvait savoir et ressentir le 12 août, sans préjuger des suites que l’Assemblée donnera à la journée.

Vous êtes venu de Marseille jusqu’à Paris. Qu’est-ce qui vous a mis sur la route ?

La patrie en danger, monsieur, ni plus ni moins. Quand on a su que l’étranger marchait sur nos frontières et que l’on parlait de livrer Paris aux Prussiens, nous n’avons pas tenu en place. On a formé un bataillon de volontaires et l’on est montés, à pied, en chantant pour nous tenir le cœur. Nous chantions ce chant venu de l’armée du Rhin, que vous appelez déjà ici « la chanson des Marseillais » parce que c’est nous qui l’avons portée par les chemins. Nous sommes arrivés avec l’idée d’en découdre, non avec les Parisiens, mais avec ceux qui, du dedans, faisaient le jeu de l’ennemi. Le veto du roi, ses ministres, ses Suisses : voilà ce qui nous a paru être la trahison campée au cœur de la ville.

La nuit du 9 au 10, qu’avez-vous vécu ?

Une nuit sans sommeil. Le tocsin a commencé de sonner sur le coup de minuit, et il n’a plus cessé : d’une église à l’autre, toute la ville s’est mise à battre comme un seul cœur d’airain. On entendait le rappel, le canon d’alarme. Dans les sections, on s’assemblait, on se comptait, on attendait l’ordre de marcher. Personne ne dormait. On disait que la Commune avait changé de mains à l’Hôtel de Ville, que des hommes nouveaux y commandaient désormais au nom des sections. Nous, les fédérés, on nous a rassemblés, et l’on a su qu’au matin nous irions au château. À quelle heure, comment, contre qui exactement, nul ne nous l’a dit clairement. On marchait dans le bruit des cloches et dans l’incertitude.

On parle beaucoup du château, des Tuileries. Vous y êtes-vous porté dès l’aube ?

Au petit jour, oui. On nous a menés vers le Carrousel, cette grande place devant les grilles du palais. Et là, on a attendu. C’est ce que je voudrais que l’on comprenne : ce ne fut pas un assaut tout d’une pièce, lancé tambour battant. Ce fut d’abord une longue attente, des milliers d’hommes massés dans la cour et sur la place, ceux du faubourg Saint-Antoine, ceux de Saint-Marceau, nous autres de Marseille, des Brestois aussi, et les piquiers de toutes les sections. On était serrés, fusils et piques en l’air, sans trop savoir si l’on allait parlementer, forcer le passage ou repartir. L’impatience montait d’heure en heure, et avec elle la méfiance.

Vous parlez d’attente. Pendant ce temps, que faisaient les troupes qui gardaient le palais ?

Voilà le moment que je n’oublierai pas. Vers les cinq heures, on a vu remuer dans la cour du château : le roi passait la revue de ses troupes. Il y avait là des bataillons de la garde nationale, des canonniers avec leurs pièces, et plus au fond les Suisses, en habits rouges, rangés en bon ordre. Et tandis que le roi passait, on a entendu monter, du rang même de ses défenseurs, des cris qui n’étaient pas pour lui : « Vive la nation ! », « À bas le veto ! », « À bas le traître ! ». Songez à ce que c’est : les soldats qu’on a placés pour le garder lui crient cela en face. Un homme du métier sent, à ces choses-là, que la place ne tiendra pas.

Et ces troupes ont-elles tenu, ou vous ont-elles rejoints ?

Elles se sont défaites sous nos yeux, en partie. Après la revue, des canonniers ont quitté leurs postes ; on a vu des pièces qu’on traînait hors de la cour, et l’on disait que des artilleurs avaient tourné leurs canons contre le château au lieu de les pointer sur nous. Des bataillons de la garde nationale sont venus se placer de notre côté, vers le pont, vers le Carrousel. C’est une chose étrange et qui donne le vertige : la garde du roi fondait, passait dans nos rangs, et il ne restait bientôt plus, pour défendre les murs, que les Suisses. Eux ne bougeaient pas. Étrangers, soldats de métier, payés pour ce service, ils sont restés à leur poste quand les Français s’en allaient.

Le roi était-il encore là ?

C’est ce qui a couru de bouche en bouche, et qui m’a stupéfait : on disait que le roi n’était déjà plus au château. Qu’il avait, avec la reine, les enfants et sa suite, traversé le jardin à pied pour aller se mettre sous la garde de l’Assemblée nationale, tout près de là. On nous l’a répété pendant que nous étions encore devant les grilles. Imaginez notre trouble : nous étions des milliers, armés, devant un palais que son maître venait de quitter. Contre qui marchions-nous, alors ? Contre des murs et contre des Suisses laissés là sans leur roi. Je ne sais toujours pas, à cette heure, à quoi le roi pensait en s’en allant ainsi, ni ce qu’il a ordonné en partant à ceux qu’il abandonnait derrière lui.

Comment, alors, est-on passé de l’attente au combat ?

Je ne saurais vous dire au juste, et c’est la vérité, non une dérobade. À un moment, des nôtres se sont avancés dans la cour ; on a parlementé, peut-être, fraternisé même avec quelques-uns aux fenêtres. Puis tout a basculé d’un coup, dans un fracas. La fusillade a éclaté, partie d’en haut, des fenêtres, des escaliers, à ce qu’il m’a semblé. En un instant, la cour s’est couverte de fumée et de cris. Des camarades sont tombés autour de moi, fauchés à bout portant. On était entrés en croyant à demi que la chose se ferait sans grand carnage, et l’on s’est trouvés sous le feu.

Qui a tiré le premier ? On en discute déjà partout.

Et l’on en discutera longtemps, sans que personne, je crois, puisse le prouver. Les uns jurent que ce sont les Suisses qui ont fait feu sur les nôtres alors qu’ils s’avançaient en confiance, par traîtrise, pour les attirer et les abattre. D’autres disent que c’est un coup parti de nos rangs, dans la presse et la confusion, qui a tout déclenché. Moi, j’étais dans la fumée, et dans la fumée on ne sait rien. J’ai entendu la première décharge sans savoir d’où elle venait, et après il était trop tard pour s’en soucier. Méfiez-vous, monsieur, de quiconque vous dira d’un ton assuré qui a commencé. Celui-là ment, ou se trompe.

Et le combat contre les Suisses, comment l’avez-vous mené ?

Durement, et au prix du sang. Ils tenaient le château, les escaliers, les appartements ; il a fallu les en déloger pièce à pièce. Nous avions le nombre, eux la discipline et l’avantage des murs. On s’est battus dans la cour, puis dans le palais même, sous les lambris, chose que je n’aurais jamais imaginée — nous, gens du peuple et volontaires, faisant le coup de feu dans les appartements du roi. On dit que leur chef, un officier suisse dont on m’a donné le nom — un nommé Bachmann, je crois, qui commandait à la place d’un colonel malade —, voulait des ordres et n’en recevait point de clair. Ils se sont battus jusqu’au bout, ou peu s’en faut. Beaucoup sont tombés sur place ; d’autres, qui se rendaient ou fuyaient, ont été poursuivis et tués dans la cohue, et je n’aime pas y revenir. Une foule qui vient de perdre les siens n’écoute plus guère les redditions.

Qui vous commandait, dans tout cela ? Y avait-il un ordre, des chefs ?

Un ordre, à peine ; des chefs, quelques-uns. On nommait Santerre, le brasseur du faubourg, qui commande la garde nationale ralliée à nous. On parlait d’un Westermann qui menait les hommes à l’assaut, et l’on disait qu’il était des nôtres, du parti des Marseillais. Mais ne vous figurez pas une armée bien rangée obéissant au doigt. C’était une multitude de sections, de bataillons, de volontaires, chacun avec ses meneurs, qui se portait en avant par flots. Les chefs donnaient l’élan plus qu’ils ne réglaient le détail. Dans la cour, sous le feu, c’est chacun qui se battait comme il pouvait, là où il se trouvait. Je n’ai pas reçu d’ordre ce matin-là ; j’ai suivi ceux qui avançaient.

Le château est pris, le roi est à l’Assemblée. Que pensez-vous qu’il va arriver maintenant ?

Là, monsieur, je suis aussi ignorant que vous, et qui vous dirait le contraire vous abuse. Nous avons pris les Tuileries, soit ; le roi s’est remis entre les mains de l’Assemblée. Mais qu’en fera-t-elle ? Le rétablira-t-elle sur son trône en lui faisant promettre d’être fidèle ? Le tiendra-t-elle sous bonne garde, le temps de décider ? Le déposera-t-elle ? Je l’ignore, et je crois bien que les députés eux-mêmes ne le savent pas encore à cette heure. Et l’ennemi est toujours aux frontières, qui marche sur nous : voilà ce qui pèse plus que tout. Nous avons fait notre journée ici ; mais la guerre, elle, n’est pas finie. Pour ce soir, je sais seulement que le château est à nous, que j’ai perdu des camarades, et que l’avenir n’est à personne. Je rentre laver la poudre, et j’attends, comme tout Paris, de savoir ce qu’on aura décidé du roi.

Le contexte

Le 11 juillet 1792, l’Assemblée législative a proclamé « la patrie en danger », appelant les volontaires aux frontières menacées par l’Autriche et la Prusse.

Des bataillons de fédérés, venus des départements — dont celui de Marseille —, sont arrivés à Paris durant l’été et se sont mêlés aux sections de la capitale.

Dans la nuit du 9 au 10 août, le tocsin sonne dans Paris ; une Commune insurrectionnelle prend le contrôle de l’Hôtel de Ville.

Au matin du 10 août, les colonnes des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau et les fédérés marchent sur les Tuileries, défendues par les gardes suisses.

Le roi, persuadé que la défense est impossible, gagne à pied l’Assemblée nationale avec sa famille avant le gros du combat.

État des informations

Cette édition est datée du 12 août 1792. Le témoignage est reconstitué à chaud auprès d’un volontaire composite et s’en tient à ce qu’un homme du rang pouvait savoir le 12 août, sans préjuger en rien des décisions que l’Assemblée prendra sur le roi ni des suites de la journée.

Ce que l’on sait

  • Dans la nuit du 9 au 10 août, le tocsin a sonné dans Paris et une Commune insurrectionnelle a pris l’Hôtel de Ville.
  • Au matin, une revue des troupes royales aux Tuileries s’est soldée par des défections : des canonniers et des gardes nationaux ont quitté les rangs du roi.
  • Le roi a quitté le château avec sa famille pour se réfugier à l’Assemblée avant le gros du combat.
  • Le château a été emporté après un combat sanglant contre les gardes suisses.

Ce que l’on ignore

  • L’identité de celui qui a ouvert le feu le premier reste indéterminée, y compris pour les combattants.
  • Le compte exact des morts, du côté des assaillants comme des Suisses, n’est pas établi à cette date.
  • Le sort que l’Assemblée réserve au roi, désormais sous sa garde, demeure inconnu.
  • Les suites de la journée sur la marche de la guerre aux frontières restent incertaines.

Sources historiques utilisées

secondary

Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

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Toute la nuit, le tocsin a sonné et les tambours ont battu la générale dans les faubourgs. Pendant qu’à l’Hôtel de Ville une commune sortie des sections prenait la place de l’ancienne municipalité, les colonnes des sections et les fédérés se rassemblaient vers le Carrousel. Au petit matin, le commandant de la Garde nationale était mort sur les marches de la Maison commune et un brasseur du faubourg Saint-Antoine commandait à sa place. Récit d’une nuit où Paris s’est donné des chefs et des armes.

11 août 1792, 11h008 min