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Entretien | « J’ai tenu l’escalier du roi » : un garde suisse échappé du massacre des Tuileries

Un soldat du régiment des gardes-suisses, échappé de justesse à l’assaut des Tuileries, raconte la journée du côté de ceux qui défendaient le château. Consigné dès la nuit, laissé sans son colonel malade et bientôt sans le roi parti à l’Assemblée, il a tenu le grand escalier tant qu’il a eu de quoi charger, jusqu’au billet royal ordonnant de mettre bas les armes — arrivé trop tard, au plus fort de la mêlée. Un long entretien à chaud, dans l’ignorance de ce que l’on fera des siens.

Propos recueillis par notre correspondant 11 août 1792, 14h00 15 min de lecture

On l’a retrouvé blessé à l’épaule et à la main, épuisé, la peur encore dans les yeux, dépouillé de l’habit rouge qui l’eût fait tuer sur place. Soldat du régiment des gardes-suisses, il a tenu les vestibules et le grand escalier du château tant qu’il a eu de quoi charger son fusil, puis il a réchappé du carnage comme il a pu, en se cachant. Nous l’avons trouvé au lendemain de la journée, dans un lieu qu’il vaut mieux taire, parmi ceux qui n’osent encore se montrer.

Il parle un français malaisé, coupé d’allemand quand le mot lui manque, avec l’accent rude des cantons d’où il est venu servir. C’est un homme du rang, non un officier : il ne prétend rien décider ni tout comprendre. Il dit ce qu’un soldat pouvait voir de son poste — une nuit consigné derrière les murs, un colonel absent, un roi qui s’en va, un feu qui s’ouvre sans qu’il sache par qui, des cartouches qui s’épuisent — et il laisse le reste à ceux qui commandaient, ou qui savent.

Ce qui revient sans cesse dans sa bouche, c’est un ordre reçu trop tard. On leur a fait porter, dit-il, le billet du roi de cesser le feu et de se retirer ; mais il est venu quand le château était déjà forcé, désarmant les uns quand les autres se battaient encore. Il ne cherche pas de coupable et n’en accuse aucun. Il dit sa fatigue d’étranger payé pour tenir un poste, resté seul à le tenir quand tout se défaisait.

Nous restituons ces propos comme une reconstitution plausible, fondée sur ce que l’on sait du recrutement, du service et de la conduite des Suisses le 10 août. L’homme qui parle ici est un garde du rang reconstitué, non une figure authentifiée ; ses paroles s’en tiennent à ce qu’un simple soldat pouvait savoir et ressentir au lendemain de la journée, dans l’ignorance de ce que l’on décidera des prisonniers et du roi.

Grand entretien

Un garde suisse survivant du régiment (Melchior Zurgilgen, soldat, composite reconstitué)

Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite — un simple soldat du régiment des gardes-suisses, assemblé à partir de ce que l’on sait du recrutement, du service et de la conduite de la troupe le 10 août. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées ; ils s’en tiennent à ce qu’un homme du rang pouvait savoir et ressentir au lendemain de la journée, sans préjuger du sort qui sera fait aux survivants ni de ce que l’Assemblée décidera du roi.

Vous n’êtes pas français. Comment un homme des cantons en vient-il à garder le roi de France ?

Par le service, monsieur, comme mon père et son père avant lui. Chez nous, dans les cantons catholiques et du côté de Fribourg, servir le roi de France est un métier d’homme, réglé par une capitulation entre nos cantons et sa couronne. On s’engage pour des années, on est nourri, payé — la solde du Suisse est double de celle du Français, et il faut bien cela pour quitter sa vallée. On nous garde nos usages : on ne nous taille pas comme les gens du roi, on nous laisse notre messe et nos prêtres, et l’on ne nous juge qu’entre nous, à la suisse, par nos propres officiers. Le commandement se donne dans notre langue, en allemand ; beaucoup des nôtres n’entendent guère le français. Nous logeons hors Paris, à Courbevoie surtout, et vers Rueil et Saint-Denis. On nous a pris parce que le Suisse tient son poste et n’en bouge que sur ordre. Voilà ce qu’on achetait de nous : la fidélité au service, sans regarder à ce qui se brasse dans la ville.

Où étiez-vous consigné cette nuit-là, et qu’avez-vous vu monter ?

On nous avait fait rentrer au château dès la nuit d’avant, celle du 9 au 10, et défendu d’en sortir. On sentait bien que quelque chose se préparait : par les fenêtres, on entendait le tocsin sonner d’une église à l’autre, sans fin, et les tambours au loin. Un soldat consigné qui entend cela toute une nuit sait qu’au matin il faudra se battre. Nous n’étions pas au complet : un fort détachement des nôtres était parti peu avant vers la Normandie, et ces hommes-là nous ont manqué cruellement. Notre colonel, M. d’Affry, était retenu malade et n’a point paru ; c’est un de nos majors qui a eu la charge du régiment ce jour-là. Nous étions donc là, dans nos habits rouges, à charger nos fusils dans le petit jour, à écouter la ville qui se levait contre nous, sans notre plein nombre et sans notre colonel.

Le roi était-il avec vous au matin ?

Au commencement, oui, il était dans le château, et cela nous tenait le cœur : on garde mieux un maître qu’on voit. Mais très tôt, avant que le gros vînt à nous, on nous a dit qu’il était sorti. Il a traversé le jardin à pied, avec la reine, ses enfants, sa sœur, pour aller se remettre entre les mains de l’Assemblée, tout près. Je ne l’ai pas vu partir, mais la nouvelle a couru nos rangs, et je ne vous cache pas qu’elle nous a laissés froids au-dedans. Comprenez ma peine : nous étions là pour sa personne, et sa personne n’y était plus. On tenait encore ses murs, ses escaliers, ses appartements — mais pour qui ? On garde un poste, c’est notre devoir et nous l’avons fait ; mais garder la maison vide d’un maître qui s’en est allé, cela ôte le bras une part de sa force. Nous sommes restés parce qu’on ne nous avait pas dit de partir.

Qu’avez-vous gardé précisément, vous, à votre poste ?

Le dedans, monsieur : le grand escalier, les vestibules au pied, et les appartements au-dessus. C’est là qu’on m’avait placé avec mes camarades. Songez à ce que c’est de tenir un escalier : c’est un goulot, un seul homme résolu y arrête dix assaillants s’il a de quoi tirer, mais qu’on l’y déborde et l’on est pris entre les murs comme dans un piège. Au pied des marches, il y avait deux de nos factionnaires que l’on avait, je crois, laissés sans cartouches, l’arme comme pour la parade — de pauvres hommes exposés. Nous, plus haut, nous avions nos fusils chargés et l’ordre de ne pas céder le passage. Je connaissais chaque marche de cet escalier pour l’avoir montée cent fois de garde, dans le silence. Ce matin-là, j’allais la défendre pied à pied.

Comment le feu a-t-il commencé ?

Cela, je ne puis vous le dire, et je me défie de qui vous l’affirmerait. J’étais au-dedans, vers l’escalier, non aux grilles où la chose a commencé. On dit chez les vainqueurs que ce sont les nôtres qui ont tiré les premiers, des fenêtres, par traîtrise ; nos officiers, eux, jurent le contraire. Moi, je n’ai rien vu de ce premier coup : j’ai entendu, d’en bas, une première décharge, une seule d’abord, puis tout à coup un fracas qui a tout emporté. On m’a dit après que cette première salve avait balayé la cour et jeté à terre quantité d’assaillants. Qui l’a ouverte ? Dans la fumée et le bruit, un soldat ne sait que ce qui se passe à trois pas de lui. Je ne veux pas mentir pour l’honneur du régiment : je l’ignore.

On dit que vous avez d’abord repoussé l’assaut. Est-ce vrai ?

Oui, et c’est la seule chose dont je tire quelque fierté. Les nôtres tiraient en bon ordre, par rangs, comme on nous l’a appris : une décharge, on recharge, une autre, sans se presser ni rompre. La cour a été balayée ; les assaillants ont reculé, laissant du monde à terre. Un moment — je l’avoue — j’ai cru que nous tiendrions, que le château était sauvé et qu’ils n’oseraient revenir. C’est la discipline qui faisait cela : nous étions moins nombreux, mais rangés, quand eux venaient par flots, en désordre. Sur les marches, tant que j’avais de quoi charger, nul ne montait. On se disait, entre nous, dans notre langue : tenons, ils se lasseront. Nous ne savions pas encore ce qui allait nous manquer.

Qu’est-ce qui a fait basculer la journée ?

Trois choses, monsieur, et la dernière plus que les deux autres. Le nombre, d’abord : ils revenaient sans cesse, toujours plus, les faubourgs entiers montaient derrière eux, quand nous, nous ne pouvions rien renouveler. Le canon ensuite : on a mis des pièces en batterie contre les murs, et le boulet, dans un escalier, dans un vestibule, fait des ravages qu’un fusil ne fait pas. Mais ce qui nous a perdus, ce sont les cartouches. Un garde suisse sans cartouches n’est plus qu’un homme en habit rouge, une cible. Nous avions ce que nous avions, et rien ne venait derrière : point de réserve qu’on pût nous porter à travers les cours envahies. J’ai vu des camarades tirer leur dernière charge, puis renverser leur fusil pour s’en servir comme d’une masse. Quand la poudre manque, la meilleure troupe du monde est finie. Ce n’est pas le cœur qui nous a manqué ; c’est le plomb.

L’ordre du roi de cesser le feu, l’avez-vous reçu ?

On l’a reçu, oui, mais je vous le dis : trop tard, et dans un moment où l’on ne pouvait plus l’exécuter sans mourir. De l’Assemblée où il s’était retiré, le roi a fait porter aux nôtres un billet de sa main — on le portait à un de nos colonels. Ce qu’il disait, on se l’est répété : que le roi ordonnait aux Suisses de déposer à l’instant leurs armes et de se retirer dans leurs casernes. Voilà la lettre du chose, ou peu s’en faut. Mais jugez du moment : les assaillants étaient déjà dans les cours, dans le château. Le billet a couru les rangs à travers le combat ; les uns l’ont reçu, d’autres jamais ; les uns ont baissé l’arme, croyant obéir, quand à trois pas les autres se battaient encore. Cesser le feu au plus fort de la mêlée, monsieur, ce n’est pas se retirer : c’est se livrer. On a désarmé l’homme au moment où on l’égorgeait. Je ne dis pas que le roi a mal voulu ; il voulait sans doute épargner le sang. Mais ce papier, arrivé à cette heure, nous a plus tués qu’il ne nous a sauvés.

Et une fois désarmés, que vous est-il arrivé ?

La chasse, monsieur. Il n’y a pas d’autre mot. Le château forcé, on nous a poursuivis partout : dans les cours, les galeries, les escaliers, jusque dans le jardin. Qui ne pouvait fuir tombait. J’ai vu — mais je n’aime pas y revenir, et je le dirai vite — un grand carnage du côté d’un bassin, près de l’eau, où les nôtres s’étaient repliés et ont été serrés de toutes parts. Ceux qui jetaient l’arme et demandaient la vie ne l’obtenaient guère : une foule qui vient de perdre les siens n’entend plus les redditions. On a fait, dit-on, des choses sur les corps que je ne rapporterai pas, car je ne les ai pas toutes vues et l’on grossit tout dans ces heures-là. Ce que je sais, c’est qu’on ne faisait pas de quartier, ou bien peu, et que se rendre n’était pas se sauver.

Comment, vous, avez-vous réchappé ?

Par la ruse et par la chance, non par la bravoure — celle-là ne servait plus à rien. Quand j’ai vu que tout était perdu et qu’il n’y avait plus d’escalier à tenir, j’ai ôté mon habit rouge, qui était mon arrêt de mort, et je l’ai fourré sous des décombres ; en chemise, blessé, on me prenait pour un autre. Je me suis caché un temps dans un recoin plein de fumée, sans oser respirer. On m’a tout de même trouvé et pris, mais plus tard, quand la première fureur était un peu tombée, et l’on ne m’a pas tué sur l’heure. Des camarades pris avec moi, on les a menés, m’a-t-on dit, vers l’Hôtel de Ville, en colonne, sous les huées. Ce qu’on en a fait, ce qu’on en fera, je l’ignore absolument. Je ne les ai pas revus. J’ai réchappé, oui ; mais je ne sais pas encore si c’est pour longtemps.

En voulez-vous à celui qui vous a laissés là, à votre poste, avant de s’en aller ?

Vous voulez me faire dire du mal du roi, et je ne le dirai pas, non par crainte, mais parce que ce n’est pas si simple. Un soldat comme moi n’est pas juge de son maître. Nous étions des étrangers de métier, payés pour tenir un poste, et nous l’avons tenu ; c’est ce pour quoi nous étions là, et je ne le regrette pas comme un devoir. Ce qui est dur — je le dis sans faire le procès de personne —, c’est d’avoir été laissé au poste par un maître qui s’en va, puis désarmé par l’ordre de ce même maître au moment juste où il fallait nos armes pour vivre. On nous a demandé de mourir pour une maison vide, puis on nous a ôté de quoi nous défendre. Je ne sais qui, du roi ou de ceux qui le conseillaient, a voulu tout cela, ni s’ils pouvaient faire autrement. Je sais seulement que les miens sont morts dans cette affaire, et que je ne comprends pas encore pourquoi il a fallu qu’ils y meurent ainsi.

Et maintenant, que redoutez-vous ?

Tout, et d’abord de ne rien savoir. J’ignore ce qu’on fera de moi si l’on me reprend, j’ignore ce qu’on fait à cette heure de ceux qu’on a menés à l’Hôtel de Ville, j’ignore si un homme en habit rouge pourra jamais ressortir de cette ville. On dit tant de choses : qu’on jugera les Suisses, qu’on les tient pour des assassins du peuple, qu’on les rendra à leurs cantons — je ne sais lequel de ces bruits croire, et aucun ne me rassure. Je voudrais seulement revoir ma vallée, et je ne suis même pas sûr d’en revoir le soir. Pour l’heure, je me cache, je panse mon bras, et j’attends. C’est tout ce qui me reste : attendre, comme les autres, de savoir ce qu’on aura décidé de nous.

Le contexte

Le régiment des gardes-suisses sert le roi de France par capitulation entre ses cantons et la couronne : troupe de métier, recrutée dans les cantons catholiques et à Fribourg, à la solde double et aux usages garantis (justice propre, liberté de culte, commandement en allemand).

Le régiment a été consigné au château dès la nuit du 9 au 10 août ; le colonel d’Affry étant malade, le commandement est échu à un major, et un fort détachement, parti peu avant vers la Normandie, manquait aux effectifs.

Au matin du 10 août, le roi et sa famille ont quitté les Tuileries pour se réfugier auprès de l’Assemblée, laissant les Suisses à la garde du château.

Depuis l’Assemblée, le roi a fait porter aux Suisses l’ordre de déposer les armes et de regagner leurs casernes ; le billet est parvenu tardivement, quand le château était déjà forcé.

État des informations

Cette édition est datée du 11 août 1792. Le témoignage est reconstitué à chaud auprès d’un garde suisse composite et s’en tient à ce qu’un homme du rang pouvait savoir au lendemain de la journée. Il tient le bilan des morts en estimations, ne tranche pas la question du premier coup de feu, et ne préjuge en rien du sort des survivants ni de ce que l’Assemblée décidera du roi.

Ce que l’on sait

  • Les gardes-suisses, troupe de métier au service capitulé du roi de France, tenaient la défense intérieure des Tuileries le 10 août, le colonel d’Affry étant malade et le commandement revenant à un major.
  • Le roi a quitté le château au matin pour se placer sous la garde de l’Assemblée, laissant les Suisses à leur poste.
  • Les défenseurs ont tenu plusieurs heures, puis ont vu leurs munitions s’épuiser sans pouvoir les renouveler.
  • Un billet du roi ordonnant aux Suisses de déposer les armes et de se retirer dans leurs casernes leur est parvenu tardivement, dans la confusion du combat.

Ce que l’on ignore

  • Qui, des assaillants ou des Suisses, a ouvert le feu le premier devant le château demeure indéterminé, y compris pour les combattants du rang.
  • Le compte exact des morts n’est pas établi : on parle d’environ trois cents tués de chaque côté, sans certitude, autant d’estimations rapportées de bouche en bouche.
  • Le sort des Suisses survivants, pris les armes à la main ou cachés, et conduits hors du château, n’est pas connu à cette heure.
  • Ce que l’Assemblée décidera du roi, désormais sous sa garde, demeure entièrement à venir.

Sources historiques utilisées

secondary

Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

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12 août 1792, 16h0015 min