Tribune | Le déshonneur : on a égorgé des Suisses qui se rendaient
Je n’écris pas pour pleurer des étrangers en armes, ni pour excuser la Cour qui les avait placés là. Une chose, dans la journée du 10, ne me laisse pas en repos : on a égorgé des hommes qui avaient mis bas les armes, et sur l’ordre de leur propre roi. Qui a voulu ce piège, je l’ignore ; mais ce qu’on a fait aux désarmés, je le tiens pour un déshonneur.
Deux jours ont passé, et je n’arrive toujours pas à écrire cette journée comme on voudrait me la faire écrire. Les uns attendent de moi que je chante la victoire des faubourgs ; les autres, que je pleure la Cour et sa garde. Je ne ferai ni l’un ni l’autre. Le château pris, le roi suspendu, tout cela est acquis, et d’autres l’ont assez raconté. Ce qui me reste en travers, c’est autre chose : le sort fait aux Suisses désarmés, égorgés au moment même où ils cessaient de combattre. C’est de cela seul que je veux parler.
Car ces hommes n’ont pas mis bas les armes de leur plein gré : on le leur a ordonné, et de la main de leur roi. Le billet est connu, et je le tiens pour le seul mot solide de toute cette journée, puisqu’on le conserve : « Le roi ordonne aux Suisses de déposer à l’instant leurs armes, et de se retirer dans leurs casernes. » Il est parvenu tard, dans la confusion, quand la fusillade battait son plein. Baisser l’arme au plus fort de la mêlée, c’était se livrer. Ils ont obéi ; l’obéissance les a tués.
Il est une règle que tout soldat connaît, et que je croyais tenue même au milieu de nos fureurs. Un homme qui rend son arme et demande quartier n’est plus un ennemi : c’est un vaincu, et on lui doit la vie. Le frapper alors, ce n’est plus la guerre, c’est un meurtre. Or on les a poursuivis dans les cours, dans les galeries, jusque dans le jardin ; on a frappé des hommes qui tendaient les mains vides. Je ne trouve pas, pour cela, de nom honnête.
Je sais bien ce qu’on me répondra, et le grief n’est pas sans force. Ces Suisses étaient des baïonnettes étrangères, des soldats à la solde du roi, rangés contre le peuple sous les fenêtres du château. On les haïssait pour cela, et je comprends qu’on les ait haïs. Mais haïr le service qu’ils faisaient est une chose ; égorger l’homme qui se rend en est une autre. On peut détester le soldat en armes et devoir la vie au captif : ce sont deux moments, et le second n’efface pas le devoir.
Reste la question qui me tourmente, et que je ne prétends pas résoudre. Le roi a-t-il sacrifié ses Suisses, en les laissant au poste puis en les désarmant trop tard, quand il n’était plus temps ? Ou a-t-il voulu, de bonne foi, épargner le sang, sans voir qu’en leur ôtant les armes il les livrait ? Je l’ignore, et nul ne peut le prouver à cette heure ; ceux qui tranchent déjà tranchent selon leur parti. Une seule chose est sûre : quelle que soit la réponse, elle n’excuse pas ce qu’on a fait aux hommes qui demandaient grâce.
On me dit leur commandant, le major Bachmann, arrêté ; on rapporte qu’un groupe de ces soldats a été conduit à l’Hôtel de Ville. Ce qu’il adviendra d’eux, je l’ignore, et cette ignorance m’inquiète, car j’ai vu, ces jours-ci, ce que devient un prisonnier remis à la rue. Ces hommes étaient des étrangers ; ils sont morts, pour la plupart, fidèles à un serment qui n’était pas envers nous. Je voudrais croire qu’on saura, au moins, garder ceux qui restent.
Qu’on ne se méprenne pas sur ce que je défends ici. Ni la Cour, qui avait placé ces étrangers en armes contre nous ; ni le service qu’ils faisaient. Je défends un principe, et rien de plus : que la victoire n’autorise pas tout, et que l’homme qui rend son arme a droit à la vie. Le château est pris, soit ; mais des désarmés égorgés, c’est une tache.