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Tribune | Le déshonneur : on a égorgé des Suisses qui se rendaient

Je n’écris pas pour pleurer des étrangers en armes, ni pour excuser la Cour qui les avait placés là. Une chose, dans la journée du 10, ne me laisse pas en repos : on a égorgé des hommes qui avaient mis bas les armes, et sur l’ordre de leur propre roi. Qui a voulu ce piège, je l’ignore ; mais ce qu’on a fait aux désarmés, je le tiens pour un déshonneur.

Une plume de la rédaction 13 août 1792, 08h00 6 min de lecture

Deux jours ont passé, et je n’arrive toujours pas à écrire cette journée comme on voudrait me la faire écrire. Les uns attendent de moi que je chante la victoire des faubourgs ; les autres, que je pleure la Cour et sa garde. Je ne ferai ni l’un ni l’autre. Le château pris, le roi suspendu, tout cela est acquis, et d’autres l’ont assez raconté. Ce qui me reste en travers, c’est autre chose : le sort fait aux Suisses désarmés, égorgés au moment même où ils cessaient de combattre. C’est de cela seul que je veux parler.

Car ces hommes n’ont pas mis bas les armes de leur plein gré : on le leur a ordonné, et de la main de leur roi. Le billet est connu, et je le tiens pour le seul mot solide de toute cette journée, puisqu’on le conserve : « Le roi ordonne aux Suisses de déposer à l’instant leurs armes, et de se retirer dans leurs casernes. » Il est parvenu tard, dans la confusion, quand la fusillade battait son plein. Baisser l’arme au plus fort de la mêlée, c’était se livrer. Ils ont obéi ; l’obéissance les a tués.

Il est une règle que tout soldat connaît, et que je croyais tenue même au milieu de nos fureurs. Un homme qui rend son arme et demande quartier n’est plus un ennemi : c’est un vaincu, et on lui doit la vie. Le frapper alors, ce n’est plus la guerre, c’est un meurtre. Or on les a poursuivis dans les cours, dans les galeries, jusque dans le jardin ; on a frappé des hommes qui tendaient les mains vides. Je ne trouve pas, pour cela, de nom honnête.

Je sais bien ce qu’on me répondra, et le grief n’est pas sans force. Ces Suisses étaient des baïonnettes étrangères, des soldats à la solde du roi, rangés contre le peuple sous les fenêtres du château. On les haïssait pour cela, et je comprends qu’on les ait haïs. Mais haïr le service qu’ils faisaient est une chose ; égorger l’homme qui se rend en est une autre. On peut détester le soldat en armes et devoir la vie au captif : ce sont deux moments, et le second n’efface pas le devoir.

Reste la question qui me tourmente, et que je ne prétends pas résoudre. Le roi a-t-il sacrifié ses Suisses, en les laissant au poste puis en les désarmant trop tard, quand il n’était plus temps ? Ou a-t-il voulu, de bonne foi, épargner le sang, sans voir qu’en leur ôtant les armes il les livrait ? Je l’ignore, et nul ne peut le prouver à cette heure ; ceux qui tranchent déjà tranchent selon leur parti. Une seule chose est sûre : quelle que soit la réponse, elle n’excuse pas ce qu’on a fait aux hommes qui demandaient grâce.

On me dit leur commandant, le major Bachmann, arrêté ; on rapporte qu’un groupe de ces soldats a été conduit à l’Hôtel de Ville. Ce qu’il adviendra d’eux, je l’ignore, et cette ignorance m’inquiète, car j’ai vu, ces jours-ci, ce que devient un prisonnier remis à la rue. Ces hommes étaient des étrangers ; ils sont morts, pour la plupart, fidèles à un serment qui n’était pas envers nous. Je voudrais croire qu’on saura, au moins, garder ceux qui restent.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce que je défends ici. Ni la Cour, qui avait placé ces étrangers en armes contre nous ; ni le service qu’ils faisaient. Je défends un principe, et rien de plus : que la victoire n’autorise pas tout, et que l’homme qui rend son arme a droit à la vie. Le château est pris, soit ; mais des désarmés égorgés, c’est une tache.

Le contexte

Le régiment des gardes-suisses, troupe de métier au service du roi de France, défendait le château des Tuileries le 10 août, sous le major Bachmann, le colonel d’Affry étant malade.

Depuis la fuite arrêtée à Varennes en juin 1791, la confiance entre la nation et le roi est rompue ; beaucoup soupçonnent la Cour de s’entendre avec les puissances en guerre contre la France.

Selon l’usage de la guerre, le soldat qui met bas les armes et demande quartier cesse d’être un ennemi et a la vie sauve ; refuser le quartier à qui se rend passe pour une barbarie.

Réfugié dès le matin auprès de l’Assemblée, le roi a fait porter aux Suisses, depuis la salle des séances, l’ordre de déposer les armes ; il leur est parvenu tard et dans la confusion du combat.

État des informations

Cette tribune est datée du 13 août 1792 ; c’est un texte d’opinion assumé, écrit à la première personne. Il ne tranche pas la question de la responsabilité de la Cour, tient le bilan en ordres de grandeur, et ne préjuge pas des suites ni de ce que décidera la Convention convoquée.

Ce que l’on sait

  • Les gardes suisses ont combattu plusieurs heures aux Tuileries, puis ont été désarmés sur l’ordre du roi.
  • Un billet du roi ordonnant de déposer les armes est parvenu à leur commandant tardivement et dans la confusion du combat.
  • Le palais a été forcé et beaucoup de Suisses ont été tués, y compris après avoir cessé le combat.
  • Des captifs suisses ont été conduits hors du château, dont vers l’Hôtel de Ville.

Ce que l’on ignore

  • La part de la Cour dans le « piège » — calcul délibéré ou maladresse — n’est pas établie ; le débat reste ouvert.
  • Le bilan des morts n’est pas arrêté : on parle de plusieurs centaines de Suisses tués, sans compte tenu.
  • On ignore qui, des assaillants ou des Suisses, a tiré le premier.
  • Le sort des officiers et des prisonniers, dont le major Bachmann, n’est pas connu à cette heure.

Sources historiques utilisées

secondary

Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

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