← Retour à l’édition À la une

Le château est tombé : le roi suspendu

Au terme d’une journée de sang, les Tuileries ont été emportées d’assaut et le château livré au saccage. Réfugié dès le matin auprès de l’Assemblée, le roi a été cet après-midi suspendu de ses fonctions ; une Convention nationale est convoquée. Nul, ce soir, ne sait quelle forme prendra désormais le gouvernement.

La rédaction 10 août 1792, 22h00 7 min de lecture
Le jeune Bonaparte, officier d’artillerie, observe depuis une fenêtre l’assaut des sections sur le palais des Tuileries, le 10 août 1792.
Maurice Réalier-Dumas, Bonaparte aux Tuileries, 10 août 1792, 1888. Domaine public (Wikimedia Commons).

Paris, ce vendredi 10 août, au soir. Le château des Tuileries, demeure du roi, est tombé ce matin aux mains des sections en armes, après plusieurs heures d’un combat acharné. Le palais a été pris, puis livré au saccage ; ses défenseurs ont été en grande partie taillés en pièces. Le roi, lui, n’y était plus : il s’était, dès l’aube, réfugié auprès de l’Assemblée, qui l’a cet après-midi suspendu de ses fonctions. Nous rapportons ici ce que nous avons pu voir et recouper dans une ville encore agitée, sans rien avancer que nous ne tenions pour assuré.

La nuit avait été lourde de menaces. Depuis plusieurs jours, on disait l’insurrection prête à éclater ; le tocsin a sonné dans le courant de la nuit du 9 au 10, de clocher en clocher, appelant les faubourgs aux armes. Au même moment, une Commune nouvelle, sortie des sections, s’est emparée de l’Hôtel de Ville et s’est substituée aux anciens magistrats de la cité. La capitale, à la pointe du jour, avait deux pouvoirs, et l’un d’eux marchait vers le château.

Au petit matin, les colonnes des faubourgs — celui de Saint-Antoine, celui de Saint-Marceau — ont convergé vers le Carrousel, grossies en chemin de gardes nationaux et de volontaires venus des départements, qu’on appelle ici fédérés. Devant elles, le château était défendu par ses gardes suisses, qu’on évalue à huit ou neuf cents hommes, sous les ordres, dit-on, du major Bachmann, le colonel d’Affry étant absent, ainsi que par des gentilshommes et une partie de la garde nationale dont on doutait déjà de la fermeté.

C’est vers huit heures, à ce qu’on rapporte, que le roi a quitté les Tuileries. Pressé par ceux qui l’entouraient — on cite le nom de M. Roederer, magistrat du département —, il a jugé sa demeure indéfendable et a traversé le jardin avec la reine, ses enfants et sa sœur pour gagner, à pied, la salle où siège l’Assemblée. Là, M. Vergniaud, qui présidait la séance, l’a reçu et lui a donné l’assurance que la représentation nationale saurait défendre les autorités constituées. La famille royale a été placée dans une loge ménagée derrière le bureau, d’où elle a suivi, des heures durant, les débats qui décidaient de son sort.

Le départ du roi n’a pas désarmé les Tuileries. Passé neuf heures, l’assaut s’est porté sur le château. On ne s’accorde pas sur qui, des assaillants ou des Suisses, a fait feu le premier ; mais une fois la fusillade engagée, elle n’a plus cessé. Les gardes suisses, soldats de métier, ont d’abord tenu et fait un grand carnage parmi ceux qui pressaient les cours. La canonnade, l’afflux sans cesse renouvelé des assaillants et le nombre ont fini par l’emporter.

Un ordre du roi, dit-on, est alors parvenu aux défenseurs : cesser le feu et se retirer. Mais il est arrivé trop tard, quand le combat avait déjà tourné. Privés de chef et de consigne claire, dispersés dans le jardin et les galeries, les Suisses ont été poursuivis, acculés, et beaucoup égorgés alors même qu’ils cherchaient à se rendre. Le château, une fois forcé, a été parcouru, saccagé, ses appartements livrés à la foule.

Combien de morts ? Nul ne saurait l’arrêter ce soir. Des gardes suisses, on dit qu’il en a péri plusieurs centaines — peut-être trois cents, peut-être davantage ; bien peu, en tout cas, ont échappé. Du côté des assaillants, sections et fédérés, on avance des chiffres qui vont de deux à quatre cents tués, sans qu’aucun compte soit tenu. Ce sont là des estimations rapportées de bouche en bouche, non un bilan établi.

Tandis que l’on se battait au château, l’Assemblée délibérait sous la pression de la rue et de la Commune nouvelle, qui réclamaient des mesures. Dans l’après-midi, elle a tranché : le roi est suspendu de ses fonctions. Qu’on entende bien le mot — suspendu, et non déposé : la couronne n’est ni abolie ni jugée, mais l’exercice du pouvoir royal est interrompu. Pour décider de l’avenir, l’Assemblée a convoqué une Convention nationale, qui sera élue, dit le décret, par le plus grand nombre, et qui aura mission de statuer sur les institutions du royaume.

En attendant, le roi et les siens ont été confiés à la garde de l’Assemblée et logés, pour cette nuit, dans le voisinage de la salle, sous bonne escorte. Ce qu’il adviendra d’eux, et de la royauté elle-même, nul ne le sait : ce sera l’affaire de la Convention à venir.

La nuit tombe sur une capitale où l’on relève les morts et où la Commune, plus que l’Assemblée, paraît tenir la rue. Le château du roi est vide et saccagé, sa garde suisse anéantie, et le souverain suspendu sous la garde de ses députés. De ce qui sortira de la Convention qu’on vient d’appeler, personne, ce soir, ne peut rien dire de certain.

Le contexte

Depuis la fuite arrêtée à Varennes en juin 1791, la confiance entre la nation et le roi est rompue ; beaucoup le soupçonnent de s’entendre avec les puissances étrangères en guerre contre la France.

La France est en guerre depuis le printemps ; l’avance des armées ennemies et un manifeste menaçant Paris ont exaspéré la capitale.

Les sections parisiennes réclamaient depuis des semaines la déchéance du roi ; l’Assemblée, divisée, avait jusqu’ici différé.

Les Tuileries servaient de résidence au roi depuis qu’on l’avait ramené de Versailles à Paris en octobre 1789.

État des informations

Cette édition est datée du soir du 10 août 1792. Le roi est suspendu, et non déchu ni jugé : aucune République n’est proclamée. Elle s’en tient à ce qui peut être su à chaud et ne préjuge en rien de ce que décidera la Convention convoquée.

Ce que l’on sait

  • Le tocsin a sonné dans la nuit du 9 au 10 août et une Commune insurrectionnelle s’est emparée de l’Hôtel de Ville.
  • Le roi et sa famille ont quitté les Tuileries au matin pour se réfugier auprès de l’Assemblée, où M. Vergniaud présidait la séance.
  • Le château, défendu par les gardes suisses, a été emporté d’assaut après plusieurs heures de combat, puis saccagé.
  • L’Assemblée a, dans l’après-midi, suspendu le roi de ses fonctions et convoqué une Convention nationale.

Ce que l’on ignore

  • On ignore qui, des assaillants ou des Suisses, a tiré le premier devant le château.
  • Le bilan exact des morts n’est pas établi : les centaines de Suisses tués et les deux à quatre cents victimes annoncées du côté des assaillants ne sont que des estimations.
  • La forme que prendra le gouvernement — ce que décidera la Convention du sort du roi et de la royauté — est entièrement à venir.
  • On ne sait laquelle, de l’Assemblée ou de la Commune nouvelle, tiendra désormais l’autorité dans Paris.

Sources historiques utilisées

secondary

Albert Mathiez, « Le dix août » (Hachette, 1934)

Albert Mathiez · 1934

Monographie savante de référence sur la journée, consultée sur le texte intégral (Wikisource). Elle couvre le déroulé complet : tocsin et Commune insurrectionnelle de la nuit du 9-10, mort de Mandat sur les marches de l’Hôtel de Ville et succession de Santerre, marche des fédérés marseillais (entrés fin juillet, chant de Rouget de Lisle) et des faubourgs sur le Carrousel, revue des troupes et défection des canonniers, insistance de Rœderer, procureur général syndic, à conduire le roi à l’Assemblée, traversée du jardin, accueil par Vergniaud et installation dans la loge du Logotachygraphe (« environ huit heures trois quarts »), assaut, gardes suisses, épuisement des cartouches (Durler : « Nous n’avions plus de munitions »), ordre de cesser le feu porté par d’Hervilly « de la part du roi » et billet royal, bilan approché des pertes (500 à 600 tués et blessés côté suisse, 285 relevés côté sections parisiennes), puis le décret de suspension et de convocation d’une Convention au suffrage universel indirect proposé par Vergniaud, le rappel des ministres girondins et l’adjonction de Monge, Lebrun et Danton, et le choix du Temple par la Commune contre le Luxembourg voulu par l’Assemblée.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de la journée du 10 août 1792

Les scènes de rue et le déroulé horaire sont plausibles mais reconstitués à chaud : le détail des heures, le premier coup de feu et le bilan des morts ne sont connus que par des récits ultérieurs et souvent contradictoires. Les formulations imitent un média du moment et ne préjugent pas des suites (ni Temple, ni Convention réunie, ni République).

Articles liés

Réactions

Réactions | À la tribune et aux clubs : que faire du roi ?

Les Tuileries prises, la question n’est plus dans la rue mais à la tribune : que faire du roi ? L’Assemblée a répondu d’un décret — suspendre le souverain, convoquer une Convention nationale ; les clubs et les sections, eux, vont plus loin. Nous rangeons ici les prises de position publiques de ces deux journées, sans leur prêter d’arrière-pensée ni préjuger de ce que tranchera l’assemblée nouvelle.

12 août 1792, 10h007 min
Politique

La « fille de Vienne » et les enfants royaux conduits au Temple

Depuis l’assaut des Tuileries, le roi suspendu et les siens vivaient sous la garde de l’Assemblée, logés à l’étroit du côté des Feuillants. Ce soir, on les a menés dans l’enclos du Temple, cette vieille maison des Templiers dont le donjon dresse ses grosses tours au nord de la ville. La Commune de Paris, qui a voulu les avoir sous sa main, l’a emporté sur l’Assemblée, qui songeait au Luxembourg. Nous rapportons ce transfert et ceux qu’il concerne, sans rien préjuger du sort que la Convention leur réserve.

13 août 1792, 22h008 min