Le château est tombé : le roi suspendu
Au terme d’une journée de sang, les Tuileries ont été emportées d’assaut et le château livré au saccage. Réfugié dès le matin auprès de l’Assemblée, le roi a été cet après-midi suspendu de ses fonctions ; une Convention nationale est convoquée. Nul, ce soir, ne sait quelle forme prendra désormais le gouvernement.
Paris, ce vendredi 10 août, au soir. Le château des Tuileries, demeure du roi, est tombé ce matin aux mains des sections en armes, après plusieurs heures d’un combat acharné. Le palais a été pris, puis livré au saccage ; ses défenseurs ont été en grande partie taillés en pièces. Le roi, lui, n’y était plus : il s’était, dès l’aube, réfugié auprès de l’Assemblée, qui l’a cet après-midi suspendu de ses fonctions. Nous rapportons ici ce que nous avons pu voir et recouper dans une ville encore agitée, sans rien avancer que nous ne tenions pour assuré.
La nuit avait été lourde de menaces. Depuis plusieurs jours, on disait l’insurrection prête à éclater ; le tocsin a sonné dans le courant de la nuit du 9 au 10, de clocher en clocher, appelant les faubourgs aux armes. Au même moment, une Commune nouvelle, sortie des sections, s’est emparée de l’Hôtel de Ville et s’est substituée aux anciens magistrats de la cité. La capitale, à la pointe du jour, avait deux pouvoirs, et l’un d’eux marchait vers le château.
Au petit matin, les colonnes des faubourgs — celui de Saint-Antoine, celui de Saint-Marceau — ont convergé vers le Carrousel, grossies en chemin de gardes nationaux et de volontaires venus des départements, qu’on appelle ici fédérés. Devant elles, le château était défendu par ses gardes suisses, qu’on évalue à huit ou neuf cents hommes, sous les ordres, dit-on, du major Bachmann, le colonel d’Affry étant absent, ainsi que par des gentilshommes et une partie de la garde nationale dont on doutait déjà de la fermeté.
C’est vers huit heures, à ce qu’on rapporte, que le roi a quitté les Tuileries. Pressé par ceux qui l’entouraient — on cite le nom de M. Roederer, magistrat du département —, il a jugé sa demeure indéfendable et a traversé le jardin avec la reine, ses enfants et sa sœur pour gagner, à pied, la salle où siège l’Assemblée. Là, M. Vergniaud, qui présidait la séance, l’a reçu et lui a donné l’assurance que la représentation nationale saurait défendre les autorités constituées. La famille royale a été placée dans une loge ménagée derrière le bureau, d’où elle a suivi, des heures durant, les débats qui décidaient de son sort.
Le départ du roi n’a pas désarmé les Tuileries. Passé neuf heures, l’assaut s’est porté sur le château. On ne s’accorde pas sur qui, des assaillants ou des Suisses, a fait feu le premier ; mais une fois la fusillade engagée, elle n’a plus cessé. Les gardes suisses, soldats de métier, ont d’abord tenu et fait un grand carnage parmi ceux qui pressaient les cours. La canonnade, l’afflux sans cesse renouvelé des assaillants et le nombre ont fini par l’emporter.
Un ordre du roi, dit-on, est alors parvenu aux défenseurs : cesser le feu et se retirer. Mais il est arrivé trop tard, quand le combat avait déjà tourné. Privés de chef et de consigne claire, dispersés dans le jardin et les galeries, les Suisses ont été poursuivis, acculés, et beaucoup égorgés alors même qu’ils cherchaient à se rendre. Le château, une fois forcé, a été parcouru, saccagé, ses appartements livrés à la foule.
Combien de morts ? Nul ne saurait l’arrêter ce soir. Des gardes suisses, on dit qu’il en a péri plusieurs centaines — peut-être trois cents, peut-être davantage ; bien peu, en tout cas, ont échappé. Du côté des assaillants, sections et fédérés, on avance des chiffres qui vont de deux à quatre cents tués, sans qu’aucun compte soit tenu. Ce sont là des estimations rapportées de bouche en bouche, non un bilan établi.
Tandis que l’on se battait au château, l’Assemblée délibérait sous la pression de la rue et de la Commune nouvelle, qui réclamaient des mesures. Dans l’après-midi, elle a tranché : le roi est suspendu de ses fonctions. Qu’on entende bien le mot — suspendu, et non déposé : la couronne n’est ni abolie ni jugée, mais l’exercice du pouvoir royal est interrompu. Pour décider de l’avenir, l’Assemblée a convoqué une Convention nationale, qui sera élue, dit le décret, par le plus grand nombre, et qui aura mission de statuer sur les institutions du royaume.
En attendant, le roi et les siens ont été confiés à la garde de l’Assemblée et logés, pour cette nuit, dans le voisinage de la salle, sous bonne escorte. Ce qu’il adviendra d’eux, et de la royauté elle-même, nul ne le sait : ce sera l’affaire de la Convention à venir.
La nuit tombe sur une capitale où l’on relève les morts et où la Commune, plus que l’Assemblée, paraît tenir la rue. Le château du roi est vide et saccagé, sa garde suisse anéantie, et le souverain suspendu sous la garde de ses députés. De ce qui sortira de la Convention qu’on vient d’appeler, personne, ce soir, ne peut rien dire de certain.