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Des Champs-Élysées à Notre-Dame : la liesse, puis les balles

Le général de Gaulle a ranimé la flamme sous l’Arc de triomphe, puis descendu à pied l’avenue devant une foule immense. Mais des coups de feu ont éclaté place de la Concorde, et de nouveau sur le parvis et jusque dans Notre-Dame. D’où venaient-ils ? Au soir, nul ne le sait.

Étienne Vauclair 26 août 1944 8 min de lecture
Foule immense massée sur les Champs-Élysées lors du défilé de la Libération, véhicules blindés de la 2e DB de Leclerc passant devant l'Arc de Triomphe, banderole « Vive de Gaulle », 26 août 1944.
Jack Downey, U.S. Office of War Information, « Crowds of French patriots line the Champs Elysees » (26 août 1944), Library of Congress — domaine public (Wikimedia Commons).

Paris s’est levé ce samedi le cœur battant, partagé entre l’allégresse et l’incrédulité. La veille encore, on se battait dans les rues ; aujourd’hui, c’est par centaines de milliers que les Parisiens se sont massés de l’Étoile à la Cité pour voir descendre, à pied, l’homme dont la voix leur parvenait depuis quatre ans par les ondes de Londres. La journée a tourné au triomphe — et, par deux fois, à la frayeur.

En fin de matinée, le général de Gaulle s’est rendu sous l’Arc de triomphe. Devant un parterre d’officiers, de chefs de la Résistance et d’une foule déjà dense, il a ranimé la flamme du Soldat inconnu, qui n’avait plus brûlé librement sous nos couleurs depuis l’été 1940. Un moment de recueillement, drapeaux au vent, avant que ne s’ébranle ce que chacun, sur place, appelait déjà « le défilé ».

Puis le Général s’est mis en marche. À pied, la tête dépassant la masse, il a entrepris la longue descente des Champs-Élysées, escorté de loin par les chars de la division Leclerc disposés le long du parcours. Derrière lui, dans un certain désordre, suivaient les responsables du Conseil national de la Résistance, du Comité parisien de la libération, des généraux, des officiers de la 2e division blindée et les chefs des Forces françaises de l’intérieur.

L’avenue n’était plus qu’une houle. Aux fenêtres, aux balcons, jusque sur les toits et les réverbères, la ville entière semblait s’être donné rendez-vous. On agitait des mouchoirs, des drapeaux tricolores cousus à la hâte, on criait, on pleurait. Des inconnus s’embrassaient. Beaucoup, depuis le matin, n’avaient pas dormi : la nuit avait encore été ponctuée de coups de feu épars dans plusieurs quartiers, et tout le monde savait que des soldats ennemis et des hommes en armes rôdaient peut-être toujours dans la capitale.

Place de la Concorde, la fête bascule

C’est en débouchant sur la place de la Concorde que le cortège a connu son premier instant de terreur. Le Général venait à peine d’y parvenir lorsque des détonations ont claqué, sèches, au-dessus de la foule. En quelques secondes, la liesse a tourné à la débandade : des dizaines de milliers de personnes se sont jetées à terre, couchées sur les pavés, ou se sont ruées derrière les chars pour s’abriter. On a vu des femmes, des enfants, des vieillards plaqués au sol, hagards.

D’où partaient ces coups ? Nul ne saurait l’affirmer ce soir. Les uns désignaient les toits et les fenêtres, où des tireurs auraient été embusqués ; d’autres montraient les abords du ministère de la Marine. Des équipages de la division blindée ont riposté vers les hauteurs d’où les balles semblaient venir, et la fusillade a redoublé un moment, croisée, assourdissante. Puis le calme est revenu, aussi brusquement qu’il s’était rompu.

Le Général, lui, n’a pas marqué d’arrêt durable. Témoins et officiers s’accordent à dire qu’il a poursuivi son chemin, droit, sans se courber, comme s’il n’avait rien entendu — attitude que ses proches commentaient à mi-voix avec un mélange d’admiration et d’effroi. Le cortège s’est reformé et a gagné la rue de Rivoli, en direction de l’Hôtel de Ville, puis de l’île de la Cité, laissant derrière lui une place jonchée de gens qui se relevaient et de quelques blessés que l’on emportait.

Notre-Dame : un Magnificat sous les balles

Sur le parvis de Notre-Dame, la foule était déjà immense lorsque le Général y est parvenu en fin d’après-midi. Et c’est là, de nouveau, que les coups de feu ont retenti — sur le parvis d’abord, puis, ont rapporté plusieurs assistants stupéfaits, jusque sous les voûtes de la cathédrale, une fois l’office commencé.

Le récit que l’on recueille au sortir de la nef tient du cauchemar et du prodige mêlés. Des fidèles se sont jetés entre les chaises, derrière les piliers ; on s’est couché à plat ventre sur les dalles ; des cris ont fusé. Là encore, des hommes en armes ont tiré vers les tribunes et les hauteurs, persuadés d’y voir des tireurs cachés — sans que personne, à cette heure, ne puisse dire si tel était le cas.

Devant ce désordre, la cérémonie a été expédiée. Privé d’orgues, le clergé présent a renoncé au Te Deum prévu : c’est un simple Magnificat que l’assistance a entonné, debout, tandis que les détonations résonnaient encore. Le Général serait demeuré impassible, debout lui aussi, sous la grande nef. La cérémonie achevée en hâte, il a quitté les lieux.

Un mystère que la nuit n’éclaire pas

Au soir de cette journée, l’origine de ces tirs demeure une énigme entière. Les versions s’entrechoquent. Les uns parlent de tireurs isolés tapis sur les toits ; d’autres incriminent des éléments ennemis demeurés en armes, ou des partisans de l’ancien régime acculés ; d’autres encore, plus troublants, évoquent la simple panique de combattants inexpérimentés tirant les uns sur les autres, des fenêtres et des balcons, dans la confusion générale. Aucune de ces explications ne s’impose, et nous nous garderons d’en privilégier une.

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu des morts et des blessés dans la foule, place de la Concorde comme aux abords de la Cité — leur nombre, ce soir, n’est pas établi. Ce qui est sûr aussi, c’est l’image que gardera quiconque s’y trouvait : une ville qui passe, en un instant, de l’ivresse à la peur, et y revient.

Car la joie, malgré tout, a eu le dernier mot. Une fois les détonations tues, les chants ont repris, et les drapeaux. Paris, qui a tant attendu ce jour, n’entendait pas le laisser gâcher par des balles dont nul ne connaît la main.

Le contexte

Hier, le gouverneur allemand du Gross-Paris, le général von Choltitz, a été capturé à l’hôtel Meurice, et un acte de capitulation a été signé. Mais des coups de feu ont continué de résonner dans plusieurs quartiers, et l’on ignore combien d’hommes en armes, allemands ou autres, demeurent dissimulés dans la ville.

Dès l’insurrection du 19 août, la capitale s’était hérissée de centaines de barricades ; les Forces françaises de l’intérieur, commandées en Île-de-France par le colonel Rol-Tanguy, tenaient la Préfecture de police. L’arrivée, le 24 au soir, d’une avant-garde de la division Leclerc à l’Hôtel de Ville, puis l’entrée massive de la 2e division blindée le 25, ont précipité les choses.

C’est à l’Hôtel de Ville, hier en fin d’après-midi, que le général de Gaulle a prononcé son allocution devant les corps de la Résistance — « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » Le défilé de ce jour entendait sceller, devant le peuple, ce retour de l’autorité française dans sa capitale.

État des informations

Nous écrivons au soir même, depuis une ville encore en armes où la rumeur court vite. Nous rapportons ce que nous avons vu et entendu sur le parcours ; nous nous gardons d’attribuer ces tirs à quiconque, et ne préjugeons en rien de la suite des combats, qui continuent ailleurs.

Ce que l’on sait

  • Le général de Gaulle a ranimé la flamme du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, puis descendu à pied les Champs-Élysées devant une foule considérable, jusqu’à l’Hôtel de Ville et Notre-Dame.
  • Des coups de feu ont éclaté place de la Concorde, puis sur le parvis et jusque dans Notre-Dame, provoquant des mouvements de panique ; des éléments de la division blindée ont riposté.
  • La cérémonie religieuse a été écourtée : faute d’orgues et sous les tirs, l’assistance a chanté le Magnificat au lieu du Te Deum prévu.

Ce que l’on ignore

  • L’origine des tirs (Concorde et Notre-Dame) est inconnue : aucune des explications avancées n’est établie.
  • Le nombre exact des morts et blessés dans la foule n’est pas connu ce soir.
  • On ignore combien de combattants ennemis demeurent armés et dissimulés dans Paris, et si tout danger est écarté.

Sources historiques utilisées

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Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, déroulé du 26 août).

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Fusillades à Notre-Dame

Musée de la Résistance en ligne

Sur les tirs inexpliqués des 25-26 août et la cérémonie écourtée (Magnificat).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Le récit à chaud, les formulations et l’ordre des scènes imitent un grand reportage de la presse parisienne du 26 août 1944. Aucun fait postérieur à cette date n’est convoqué ; l’origine des tirs est laissée en suspens, comme elle l’était ce soir-là.

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