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À l’Hôtel de Ville, de Gaulle salue « Paris libéré »

En cette fin d’après-midi du 25 août, le général de Gaulle a paru au balcon de l’Hôtel de Ville et lancé à la foule une allocution déjà sur toutes les lèvres : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! »

Henri Vaillant 25 août 1944 6 min de lecture

Il est tard ce vendredi quand une rumeur court la place de Grève : le voici. Depuis le début de l’après-midi, la cour et les abords de l’Hôtel de Ville se sont emplis d’une foule pressée, mêlée de combattants au brassard, de Parisiens accourus des quartiers voisins, de membres de la Résistance arrivés par petits groupes. Le général de Gaulle, qui a regagné le sol de la capitale dans la journée et s’est d’abord rendu au ministère de la Guerre puis à la Préfecture de police, gravit enfin l’escalier d’honneur. Il est accueilli par les hommes du Conseil national de la Résistance et du Comité parisien de la libération, ceux-là mêmes qui, depuis le 19, conduisent l’insurrection dans une ville encore en armes.

Dans la grande salle, M. Georges Bidault, qui préside le Conseil national de la Résistance, prend la parole pour saluer le visiteur. On le presse, dit-on dans l’assistance, de paraître à la fenêtre et de proclamer solennellement la République devant le peuple assemblé. Le général écarte l’invitation sans éclat ni discours, rappelant simplement, à ce que l’on rapporte de l’entourage, que la République, en droit, n’a pas cessé d’être. La scène est brève, presque privée au milieu du tumulte ; nul texte n’a été préparé pour le balcon. C’est de vive voix, et sans papier, que de Gaulle s’adresse ensuite à la foule.

L’allocution est courte et martelée. « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous », commence le général, désignant ce « Paris debout pour se libérer » qui « a su le faire de ses mains ». Puis vient la formule que la place reprend déjà : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » — Paris « libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière ». À chaque membre de phrase, la clameur monte de la cour et des fenêtres ouvertes.

Le propos n’est pas que d’émotion. Le général y noue d’un même fil la rue insurgée et l’armée régulière entrée dans la ville : ce sont, dit-il, « les armées de la France » qui ont prêté leur concours au peuple de Paris. La distinction n’est pas mince dans une capitale où l’on débat, aux carrefours comme dans les états-majors de la Résistance, de savoir à qui revient l’honneur — et bientôt l’autorité — de la libération. En liant les deux, l’orateur replace l’insurrection parisienne dans l’ensemble d’une « France qui se bat » dont il entend incarner la continuité.

Car de Gaulle prend soin de rappeler que rien n’est achevé. « L’ennemi chancelle, mais il n’est pas encore battu. Il reste sur notre sol », avertit-il. Il ne suffira pas, ajoute-t-il en substance, de l’avoir chassé du pays avec le concours des alliés ; et de proclamer, du même souffle : « Nous voulons sur son territoire entrer, comme il se doit, en vainqueurs. » Au moment où la place exulte, le général refuse de tenir la guerre pour gagnée — et appelle le pays à porter l’effort jusqu’au bout.

Le second thème est celui de l’unité. La nation, dit-il, « n’admettrait pas que cette unité soit rompue » et « sait qu’il lui faut avoir avec elle tous ses enfants » — réserve faite de ces « quelques malheureux traîtres qui se sont livrés à l’ennemi ». Le mot d’ordre est clair : rassembler, sous une seule direction, une Résistance plurielle où la composante communiste pèse lourd, et tenir d’avance le rang d’une autorité nationale.

Aux fenêtres et sur les pavés, l’accueil est immense. Beaucoup, ce soir, mesurent que l’homme du 18 juin se tient enfin dans Paris, et que sa parole, prononcée depuis l’Hôtel de Ville aux mains de la Résistance, vaut prise de possession autant que salut. Reste à savoir comment cette légitimité, ainsi affirmée à chaud, s’accordera dans les jours qui viennent avec les comités et les chefs qui, eux, n’ont pas attendu le 25 août pour combattre. La ville, qui n’a pas encore vu reculer le dernier uniforme allemand, écoute ce soir un discours d’avenir autant qu’un discours de fête.

Le contexte

Depuis le 19 août, Paris est en insurrection : la Préfecture de police est tenue par des résistants, les FFI d’Île-de-France sont commandés par le colonel Rol-Tanguy, et plusieurs centaines de barricades ont surgi après la rupture, le 22, de la trêve négociée par le consul de Suède Raoul Nordling.

L’avant-garde française a atteint l’Hôtel de Ville dès le 24 au soir ; le 25, la 2e division blindée du général Leclerc et l’infanterie alliée ont investi la ville, réduit les points d’appui allemands et capturé le gouverneur du Gross-Paris. Une capitulation a été signée dans la journée.

Le Conseil national de la Résistance et le Comité parisien de la libération, qui ont conduit le soulèvement, siègent à l’Hôtel de Ville où le général se rend en fin de journée. La question de l’autorité — gouvernement provisoire ou Résistance intérieure — domine désormais les conversations.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville encore en armes et nous nous en tenons au texte public de l’allocution et à ce qui en est attesté ce 25 août. L’aparté avec M. Bidault est rapporté avec prudence ; rien de l’issue politique n’est joué.

Ce que l’on sait

  • Le général de Gaulle a paru à l’Hôtel de Ville le 25 août et y a prononcé une allocution devant le CNR, le CPL et la foule.
  • La formule « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » a été lancée publiquement et reliait l’action du peuple de Paris au concours des armées de la France.
  • Le discours associe l’appel à l’unité nationale et l’avertissement que l’ennemi n’est pas abattu et que la France entend poursuivre la guerre sur le sol allemand.

Ce que l’on ignore

  • Comment s’articulera concrètement, dans les jours à venir, l’autorité du gouvernement provisoire avec celle des comités de la Résistance.
  • Si l’unité nationale invoquée résistera aux tensions entre gaullistes et composante communiste de la Résistance.
  • L’ampleur exacte et la durée des combats encore en cours dans et autour de la capitale.

Sources historiques utilisées

secondary

Libération de Paris

Chronologie et acteurs de la journée du 25 août (CNR, CPL, déplacement du général).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent un quotidien parisien du 25 août 1944. Les citations du discours suivent le texte attesté par la Fondation Charles de Gaulle ; l’aparté avec M. Bidault est restitué comme propos rapporté.

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