À l’Hôtel de Ville, de Gaulle salue « Paris libéré »
En cette fin d’après-midi du 25 août, le général de Gaulle a paru au balcon de l’Hôtel de Ville et lancé à la foule une allocution déjà sur toutes les lèvres : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! »
Il est tard ce vendredi quand une rumeur court la place de Grève : le voici. Depuis le début de l’après-midi, la cour et les abords de l’Hôtel de Ville se sont emplis d’une foule pressée, mêlée de combattants au brassard, de Parisiens accourus des quartiers voisins, de membres de la Résistance arrivés par petits groupes. Le général de Gaulle, qui a regagné le sol de la capitale dans la journée et s’est d’abord rendu au ministère de la Guerre puis à la Préfecture de police, gravit enfin l’escalier d’honneur. Il est accueilli par les hommes du Conseil national de la Résistance et du Comité parisien de la libération, ceux-là mêmes qui, depuis le 19, conduisent l’insurrection dans une ville encore en armes.
Dans la grande salle, M. Georges Bidault, qui préside le Conseil national de la Résistance, prend la parole pour saluer le visiteur. On le presse, dit-on dans l’assistance, de paraître à la fenêtre et de proclamer solennellement la République devant le peuple assemblé. Le général écarte l’invitation sans éclat ni discours, rappelant simplement, à ce que l’on rapporte de l’entourage, que la République, en droit, n’a pas cessé d’être. La scène est brève, presque privée au milieu du tumulte ; nul texte n’a été préparé pour le balcon. C’est de vive voix, et sans papier, que de Gaulle s’adresse ensuite à la foule.
L’allocution est courte et martelée. « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous », commence le général, désignant ce « Paris debout pour se libérer » qui « a su le faire de ses mains ». Puis vient la formule que la place reprend déjà : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » — Paris « libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière ». À chaque membre de phrase, la clameur monte de la cour et des fenêtres ouvertes.
Le propos n’est pas que d’émotion. Le général y noue d’un même fil la rue insurgée et l’armée régulière entrée dans la ville : ce sont, dit-il, « les armées de la France » qui ont prêté leur concours au peuple de Paris. La distinction n’est pas mince dans une capitale où l’on débat, aux carrefours comme dans les états-majors de la Résistance, de savoir à qui revient l’honneur — et bientôt l’autorité — de la libération. En liant les deux, l’orateur replace l’insurrection parisienne dans l’ensemble d’une « France qui se bat » dont il entend incarner la continuité.
Car de Gaulle prend soin de rappeler que rien n’est achevé. « L’ennemi chancelle, mais il n’est pas encore battu. Il reste sur notre sol », avertit-il. Il ne suffira pas, ajoute-t-il en substance, de l’avoir chassé du pays avec le concours des alliés ; et de proclamer, du même souffle : « Nous voulons sur son territoire entrer, comme il se doit, en vainqueurs. » Au moment où la place exulte, le général refuse de tenir la guerre pour gagnée — et appelle le pays à porter l’effort jusqu’au bout.
Le second thème est celui de l’unité. La nation, dit-il, « n’admettrait pas que cette unité soit rompue » et « sait qu’il lui faut avoir avec elle tous ses enfants » — réserve faite de ces « quelques malheureux traîtres qui se sont livrés à l’ennemi ». Le mot d’ordre est clair : rassembler, sous une seule direction, une Résistance plurielle où la composante communiste pèse lourd, et tenir d’avance le rang d’une autorité nationale.
Aux fenêtres et sur les pavés, l’accueil est immense. Beaucoup, ce soir, mesurent que l’homme du 18 juin se tient enfin dans Paris, et que sa parole, prononcée depuis l’Hôtel de Ville aux mains de la Résistance, vaut prise de possession autant que salut. Reste à savoir comment cette légitimité, ainsi affirmée à chaud, s’accordera dans les jours qui viennent avec les comités et les chefs qui, eux, n’ont pas attendu le 25 août pour combattre. La ville, qui n’a pas encore vu reculer le dernier uniforme allemand, écoute ce soir un discours d’avenir autant qu’un discours de fête.