← Retour à l’édition Politique

La non-intervention en Finlande emporte le cabinet Daladier

La paix imposée à la Finlande par Moscou, voici dix jours, aura été le coup de grâce. Sommé de s’expliquer sur l’aide promise et jamais venue, M. Daladier, qui présidait aux destinées du pays depuis bientôt deux ans, a quitté le pouvoir au début de la semaine. M. Paul Reynaud forme un nouveau cabinet et se présente aujourd’hui devant les Chambres. Décryptage d’une chute.

Notre correspondant parlementaire 22 mars 1940, 07h00 7 min de lecture

Il aura suffi d’une paix lointaine pour faire tomber un gouvernement. Depuis que l’on sait, à Paris, que la Finlande a dû céder aux exigences de Moscou et signer, le 13 de ce mois, un armistice qui lui arrache une part de son territoire, le ministère de M. Édouard Daladier était comme frappé au cœur. La question qui courait dans les couloirs du Palais-Bourbon tenait en peu de mots : que faisait la France pendant que les Finlandais, seuls, livraient leur bataille d’hiver ? À cette question, le président du Conseil n’a pu apporter de réponse qui le sauvât.

Le mécontentement n’est pas né d’un jour. Depuis l’automne, beaucoup reprochent au gouvernement une conduite de la guerre jugée trop prudente, trop attentiste, sur un front qui ne bouge pas. Mais c’est la Finlande qui a tout cristallisé. On avait parlé, ici, d’envoyer aux Finlandais des secours, des volontaires, un corps expéditionnaire ; on en avait débattu en haut lieu, sans que rien d’assez prompt n’en sortît. Quand la nouvelle de l’armistice est tombée, ces atermoiements sont apparus à beaucoup comme l’aveu d’une impuissance, et l’on en a fait grief au chef du gouvernement.

La crise s’est nouée à la Chambre. Mardi, les députés se sont réunis pour entendre les explications du président du Conseil sur les affaires de Finlande, puis ont décidé de poursuivre à huis clos, en comité secret — de sorte que ce qui s’y est dit demeure couvert. Au sortir de cette séance, la confiance a bien été votée ; mais le décompte parle de lui-même. Le gouvernement n’a recueilli qu’un nombre restreint de suffrages favorables, tandis que les abstentions se comptaient par centaines. Une majorité de papier, en somme : un quitus que tant de mains refusées vidaient de sa force.

M. Daladier en a tiré la conséquence. Plutôt que de gouverner sur une assemblée qui se dérobait, il a porté au président de la République sa démission, et celle de son cabinet, au début de la semaine. Ainsi s’achève, pour l’heure, une présidence du Conseil ouverte au printemps de 1938 et qui aura traversé Munich, l’entrée en guerre et ce long hiver d’armes immobiles.

C’est à M. Paul Reynaud que le chef de l’État a confié le soin de former le nouveau ministère. L’homme n’est pas un inconnu : ministre des Finances dans le cabinet sortant, il passe pour avoir, de longue date, jugé sévèrement la mollesse de la conduite de la guerre et prêché une politique plus résolue. Il rassemble en ce moment son équipe et doit, aujourd’hui même, se présenter devant les Chambres pour leur demander leur confiance. On dit M. Daladier appelé à demeurer au gouvernement, à un poste touchant à la Défense ; mais rien, sur la composition définitive du cabinet, ne sera sûr avant le scrutin.

Une chose est de renverser un ministère, une autre de mieux faire. Le grief qui a emporté M. Daladier — l’inaction — sera désormais celui dont M. Reynaud devra se garder. Saura-t-il imprimer à la conduite de la guerre la vigueur qu’on lui prête le dessein d’y mettre ? Disposera-t-il, sur les bancs de la Chambre, d’une majorité plus ferme que celle, fuyante, qui vient de manquer à son prédécesseur ? Nul, ce matin, ne saurait le dire. La crise a désigné un responsable ; elle n’a pas encore montré qu’elle avait trouvé un remède.

Le contexte

La France et le Royaume-Uni sont en guerre contre l’Allemagne depuis le 3 septembre 1939 ; sur le front de l’Ouest, les armées se font face sans grande bataille terrestre.

L’Union soviétique a attaqué la Finlande le 30 novembre 1939 ; la résistance finlandaise a suscité en France une vive sympathie et des projets d’aide.

Le 13 mars 1940 est entré en vigueur l’armistice mettant fin à cette guerre : la Finlande cède à l’U.R.S.S. une part de son territoire, dont l’isthme de Carélie et sa grande ville de Vyborg.

M. Édouard Daladier présidait le Conseil sans interruption depuis le 10 avril 1938.

État des informations

Cet article s’en tient à ce qui est connaissable au matin du 22 mars 1940 : la fin de la guerre de Finlande, la chute du cabinet Daladier sur ce grief, et la formation d’un ministère Reynaud encore en quête de la confiance des Chambres. Le détail du débat tenu à huis clos n’étant pas public, il n’en est rien rapporté. Rien n’est préjugé de ce que fera ou de ce que vaudra la nouvelle équipe.

Ce que l’on sait

  • L’armistice soviéto-finlandais (traité de Moscou) a été signé le 12 mars 1940 et est entré en vigueur le 13 mars 1940, mettant fin à la guerre d’hiver ; la Finlande y cède notamment l’isthme de Carélie et la ville de Vyborg.
  • À la Chambre, la confiance a été votée au gouvernement Daladier au terme d’un débat tenu en comité secret, mais avec un très grand nombre d’abstentions.
  • M. Édouard Daladier a remis la démission de son gouvernement au début de la semaine, sur le grief de la non-intervention en Finlande et de la conduite jugée trop prudente de la guerre.
  • M. Paul Reynaud, jusque-là ministre des Finances, a été chargé de former le nouveau cabinet et doit se présenter devant les Chambres pour solliciter leur confiance.

Ce que l’on ignore

  • La teneur exacte des débats du comité secret demeure couverte ; on n’en connaît pas le détail.
  • La composition définitive du gouvernement Reynaud et le sort de chaque portefeuille ne sont pas arrêtés à l’heure où nous écrivons.
  • On ignore si la nouvelle équipe obtiendra une majorité solide et si elle saura conduire la guerre avec plus de vigueur que la précédente.
  • Les suites de l’armistice du Nord pour l’équilibre de la guerre restent à apprécier.

Sources historiques utilisées

secondary

Guerre d’Hiver — Wikipédia

Article consulté pour la fin de la guerre soviéto-finlandaise : traité de Moscou signé le 12 mars 1940, cessez-le-feu / entrée en vigueur le 13 mars 1940, cessions territoriales (isthme de Carélie, Vyborg), et projet d’intervention franco-britannique resté sans effet. Éléments postérieurs au 22 mars 1940 écartés.

secondary

Édouard Daladier — Wikipédia

Article consulté pour la chute du gouvernement Daladier le 20 mars 1940 sur le grief de la non-intervention en Finlande, après le débat tenu en comité secret le 19 mars (confiance votée mais avec environ trois cents abstentions), et pour son maintien à la Défense nationale dans le cabinet suivant.

secondary

Gouvernement Paul Reynaud — Wikipédia

Article consulté pour la formation du gouvernement Reynaud (21 mars 1940) et son investiture à la Chambre, obtenue de justesse ; Daladier conservant un poste de Défense.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

L’article imite une analyse politique du matin du 22 mars 1940, jour où le cabinet Reynaud se présente devant les Chambres. Le débat de la Chambre s’étant tenu à huis clos, aucun propos parlementaire n’y est reconstitué ; seuls les éléments rendus publics (chute du cabinet, abstentions massives, formation du ministère) sont rapportés. Rien n’est préjugé de la suite.

Articles liés

Entretien

« La Chambre cherche un gouvernement de combat » : un député raconte les couloirs

Témoin des tractations qui ont suivi la chute de M. Daladier, M. Paul Lalande, député radical de province, a vécu de l’intérieur la journée du 22 mars et l’investiture arrachée de justesse par M. Reynaud. Il dit l’humeur de l’hémicycle, le poids de l’affaire de Finlande et l’attente, sur tous les bancs, d’une conduite plus vigoureuse de la guerre. Propos recueillis dans les couloirs du Palais-Bourbon.

22 mars 1940, 22h0011 min