La non-intervention en Finlande emporte le cabinet Daladier
La paix imposée à la Finlande par Moscou, voici dix jours, aura été le coup de grâce. Sommé de s’expliquer sur l’aide promise et jamais venue, M. Daladier, qui présidait aux destinées du pays depuis bientôt deux ans, a quitté le pouvoir au début de la semaine. M. Paul Reynaud forme un nouveau cabinet et se présente aujourd’hui devant les Chambres. Décryptage d’une chute.
Il aura suffi d’une paix lointaine pour faire tomber un gouvernement. Depuis que l’on sait, à Paris, que la Finlande a dû céder aux exigences de Moscou et signer, le 13 de ce mois, un armistice qui lui arrache une part de son territoire, le ministère de M. Édouard Daladier était comme frappé au cœur. La question qui courait dans les couloirs du Palais-Bourbon tenait en peu de mots : que faisait la France pendant que les Finlandais, seuls, livraient leur bataille d’hiver ? À cette question, le président du Conseil n’a pu apporter de réponse qui le sauvât.
Le mécontentement n’est pas né d’un jour. Depuis l’automne, beaucoup reprochent au gouvernement une conduite de la guerre jugée trop prudente, trop attentiste, sur un front qui ne bouge pas. Mais c’est la Finlande qui a tout cristallisé. On avait parlé, ici, d’envoyer aux Finlandais des secours, des volontaires, un corps expéditionnaire ; on en avait débattu en haut lieu, sans que rien d’assez prompt n’en sortît. Quand la nouvelle de l’armistice est tombée, ces atermoiements sont apparus à beaucoup comme l’aveu d’une impuissance, et l’on en a fait grief au chef du gouvernement.
La crise s’est nouée à la Chambre. Mardi, les députés se sont réunis pour entendre les explications du président du Conseil sur les affaires de Finlande, puis ont décidé de poursuivre à huis clos, en comité secret — de sorte que ce qui s’y est dit demeure couvert. Au sortir de cette séance, la confiance a bien été votée ; mais le décompte parle de lui-même. Le gouvernement n’a recueilli qu’un nombre restreint de suffrages favorables, tandis que les abstentions se comptaient par centaines. Une majorité de papier, en somme : un quitus que tant de mains refusées vidaient de sa force.
M. Daladier en a tiré la conséquence. Plutôt que de gouverner sur une assemblée qui se dérobait, il a porté au président de la République sa démission, et celle de son cabinet, au début de la semaine. Ainsi s’achève, pour l’heure, une présidence du Conseil ouverte au printemps de 1938 et qui aura traversé Munich, l’entrée en guerre et ce long hiver d’armes immobiles.
C’est à M. Paul Reynaud que le chef de l’État a confié le soin de former le nouveau ministère. L’homme n’est pas un inconnu : ministre des Finances dans le cabinet sortant, il passe pour avoir, de longue date, jugé sévèrement la mollesse de la conduite de la guerre et prêché une politique plus résolue. Il rassemble en ce moment son équipe et doit, aujourd’hui même, se présenter devant les Chambres pour leur demander leur confiance. On dit M. Daladier appelé à demeurer au gouvernement, à un poste touchant à la Défense ; mais rien, sur la composition définitive du cabinet, ne sera sûr avant le scrutin.
Une chose est de renverser un ministère, une autre de mieux faire. Le grief qui a emporté M. Daladier — l’inaction — sera désormais celui dont M. Reynaud devra se garder. Saura-t-il imprimer à la conduite de la guerre la vigueur qu’on lui prête le dessein d’y mettre ? Disposera-t-il, sur les bancs de la Chambre, d’une majorité plus ferme que celle, fuyante, qui vient de manquer à son prédécesseur ? Nul, ce matin, ne saurait le dire. La crise a désigné un responsable ; elle n’a pas encore montré qu’elle avait trouvé un remède.