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D’où vient le mal ? Les explications de notre temps

La grande mortalité monte du Midi vers nous, et chacun en cherche la cause. L’air corrompu, la conjonction des astres, le courroux de Dieu, le souffle des malades : on dit tout cela, et davantage. Nous avons voulu mettre en regard ce que les uns et les autres en avancent, sans rien trancher — car de raison sûre, à cette heure, nul n’en tient.

Le clerc de la rédaction 15 avril 1348, 08h00 8 min de lecture

Voici des mois que les nouvelles descendues de Provence et du Languedoc disent la même chose : une mortalité comme on n’en a point vu de mémoire d’homme, qui prend les villes l’une après l’autre, abat les corps en trois ou cinq jours, et ne fait grâce ni au pauvre ni au riche, ni au jeune ni au vieux. Le mal remonte vers nous par les chemins du Midi, et déjà l’on en parle dans nos rues avec cette voix basse que l’on garde pour les choses dont on a peur.

Devant un fléau si soudain, l’esprit se cabre et veut comprendre. D’où vient le mal ? On nous en donne, par ces temps, plusieurs raisons, et qui ne s’accordent guère entre elles. Les uns regardent l’air et les vents ; d’autres, le ciel et le cours des étoiles ; d’autres encore lèvent les yeux plus haut et y voient la main de Dieu ; d’autres enfin, plus terre à terre, ne regardent que le malade et son souffle. Nous avons voulu ranger ici ces opinions, non pour décider entre elles — qui le pourrait ? — mais pour que chacun voie au clair ce que l’on dit, et sur quoi.

Que l’on nous entende bien : nous ne tenons aucune de ces causes pour avérée, et nous nous garderons d’en élire une. Le mal court, et sa raison, à ce jour, demeure cachée à l’entendement des hommes. C’est cette ignorance même qu’il nous faut confesser, faute de quoi nous mentirions à nos lecteurs.

L’air corrompu et les miasmes

L’opinion la plus répandue, et la plus ancienne, met en cause l’air que nous respirons. On tient que l’air, en certains lieux et certaines saisons, se corrompt et se charge de vapeurs malsaines — ces miasmes que l’odorat décèle dans les marais croupissants, les charognes, les fosses mal couvertes. Respirer un tel air vicié, dit-on, c’est en recevoir le poison jusqu’au plus profond, et tomber malade par le dedans.

On rapporte, à l’appui de cela, mille signes que beaucoup disent avoir vus : des brumes lourdes et puantes, des pluies hors de saison, des étés pourris, des poissons morts remontés sur les grèves, et jusqu’à des essaims de bêtes rampantes sorties de terre comme à la veille d’un malheur. Tout cela, assure-t-on, annonce et accompagne la corruption de l’air. Les plus savants enseignent qu’il faut fuir les lieux bas et humides, tenir maison close aux vents du midi, brûler des herbes et des bois odorants pour rectifier l’air, et n’en respirer que purifié par le feu et les senteurs fortes.

Reste une difficulté, que les tenants de cette cause ne lèvent pas : si l’air était partout corrompu, pourquoi le mal cheminerait-il ainsi de ville en ville, par les routes et les fleuves, suivant le pas des voyageurs plutôt que le souffle des vents ? La question est posée ; nous la laissons ouverte.

La conjonction des astres

D’autres, et non des moindres, lèvent les yeux plus haut et cherchent dans le ciel la racine du mal. Ceux-là enseignent que le sort des choses d’ici-bas suit le cours des étoiles, et qu’une rencontre funeste des grandes planètes peut altérer l’air de toute une partie du monde. On parle, à voix savante, d’une conjonction de Saturne, de Jupiter et de Mars survenue voici trois ans dans le signe du Verseau : assemblage redoutable, disent les maîtres, où Saturne le froid et Mars l’ardent se mêlèrent de telle sorte qu’ils tirèrent de la terre et des eaux des vapeurs mauvaises, et corrompirent l’air par le haut.

Cette opinion a pour elle l’autorité des philosophes anciens et l’ordonnance du monde, où le ciel commande à la terre. Elle plaît aux clercs et aux gens d’étude, qui y voient une cause grande et lointaine, à la mesure d’un si grand malheur. On dit même que de doctes personnes, en de hauts lieux, pourraient être appelées à se prononcer sur ce point et à coucher par écrit leur sentence ; nous y reviendrons s’il advient qu’elles parlent.

Mais ici encore, l’honnêteté commande de noter que cette cause des astres s’accorde mal avec ce que l’on observe : si le ciel avait corrompu l’air partout d’un coup, on attendrait que tous tombassent ensemble, et non que le mal montât lentement du Midi vers le Nord, ville après ville. Astre et chemin font mauvais ménage. Nous le disons sans rien conclure.

Le châtiment de Dieu

Au-dessus des astres mêmes, beaucoup ne veulent voir qu’une seule cause : la main de Dieu, courroucé des péchés des hommes. À les entendre, ni l’air ni les planètes ne sont que les instruments d’une volonté plus haute, et le vrai mal est dans nos âmes avant d’être dans nos corps. L’orgueil, la luxure, l’usure, les blasphèmes, les guerres entre princes chrétiens : voilà, disent les prédicateurs, ce qui a lassé la patience du Ciel et appelé le fléau sur la chrétienté.

Cette parole est partout dans les chaires, et elle remue les foules plus qu’aucune autre. On voit déjà se former des cortèges de pénitents qui s’en vont, pieds nus et la cendre au front, de paroisse en paroisse, implorant la miséricorde par le jeûne, la prière et les larmes. Contre un mal qui se rit des remèdes des médecins, la prière demeure, pour beaucoup, la seule défense ; et les processions se multiplient à mesure que la peur grandit.

Que cette cause-là soit hors de prise pour notre raison, nous n’en disconvenons pas : des desseins de Dieu, nul homme ne tient le compte. Nous rapportons donc cette opinion comme la plus haute et la plus répandue, sans la mesurer aux autres — car elle n’est pas de même ordre, et ne se laisse ni prouver ni récuser par les yeux du corps.

La contagion : le souffle, le regard, le contact

Reste, enfin, une explication plus humble et plus prochaine, que les gens du commun tiennent souvent pour la plus sûre, parce qu’ils en croient voir l’effet de leurs yeux : le mal se prendrait du malade lui-même. Ceux qui ont approché un pestiféré, l’ont veillé, touché, enseveli, tombent à leur tour ; et de proche en proche le mal court, de maison en maison, comme un feu gagne les toits voisins. On dit qu’il suffit du souffle d’un homme atteint, parfois de son seul regard posé sur vous, plus encore du contact de son corps ou de ses hardes, pour en recevoir la mort.

De là cette terreur nouvelle qui défait les liens les plus sacrés : on rapporte des lieux du Midi que le père y fuit le fils malade, la femme l’époux, et que beaucoup expirent sans secours ni sacrement, abandonnés de leurs proches que la peur a chassés. Spectacle affreux, et qui en dit long sur le crédit que l’on prête à cette contagion : on aime mieux trahir les siens que de respirer leur dernier souffle.

Cette cause-ci a pour elle l’évidence des choses vues ; mais elle ne dit rien de l’origine première du mal, ni pourquoi le premier malade, lui, est tombé. Elle explique comment le mal se propage, non d’où il est né. Aussi se mêle-t-elle volontiers aux autres : l’air corrompu donnerait le mal, et le souffle des atteints le passerait de l’un à l’autre. Nous la notons, sans davantage la garantir.

Le poids des malheurs passés

Il faut dire enfin que ce fléau ne tombe pas sur un royaume en paix et en abondance. Les plus âgés se souviennent encore des grandes famines qui désolèrent le pays voici une trentaine d’années, quand des pluies sans fin pourrirent les moissons deux et trois années de suite, et que le pain vint à manquer jusque dans les bonnes villes. Beaucoup, alors, moururent de faim ou des maux qui suivent la faim ; et l’on murmure que des corps mal nourris et déjà éprouvés se défendent moins bien contre le mal qui vient.

À cela s’ajoute la guerre, qui depuis des années use le royaume contre les Anglais, vide les coffres, défait les récoltes au passage des gens d’armes et tient les esprits dans l’alarme. Un royaume affaibli, des corps amaigris, des âmes inquiètes : tel est le terrain sur lequel la grande mortalité s’abat aujourd’hui. Faut-il y voir une cause, ou seulement un concours de misères qui prépare la place au fléau ? Les sages en disputent.

Voilà donc ce que l’on dit, en ce printemps, de l’origine du mal qui monte vers nous. L’air, le ciel, Dieu, le souffle des malades, le souvenir des disettes : autant d’explications qui se croisent, se contredisent parfois, et dont aucune ne s’impose. Nous ne saurions, sans mentir, en couronner une seule. Nous écrivons sous l’ombre d’une mortalité dont la cause nous échappe, et nous le confessons sans honte : il est des heures où l’honnête homme doit savoir dire qu’il ne sait pas.

Le contexte

La grande mortalité est entrée dans le royaume par la Provence à l’automne dernier et remonte depuis vers le nord : Avignon, terre du pape, en est durement frappée, et le Languedoc l’a été cet hiver. À la date où nous écrivons, le mal n’a pas encore gagné nos contrées du Nord.

Le royaume sort à peine de longues années de guerre contre les Anglais ; une trêve a été conclue l’an passé, mais le pays demeure affaibli et appauvri.

Les plus âgés gardent mémoire des grandes famines d’il y a une trentaine d’années, lorsque des pluies persistantes pourrirent plusieurs récoltes de suite et firent monter le prix du pain.

État des informations

Cet article est écrit au printemps de 1348, alors que le mal remonte du Midi sans avoir encore atteint nos contrées. Nous y rangeons les explications de notre temps sans en trancher aucune : la cause du fléau nous demeure cachée, et nous nous interdisons d’en couronner une au mépris des autres. Rien n’y est dit de la suite ni de l’issue, que nul ne saurait lire à cette heure.

Ce que l’on sait

  • Une mortalité d’une violence inconnue de mémoire d’homme sévit depuis l’automne dans le Midi et remonte vers le nord, ville après ville.
  • Plusieurs explications circulent concurremment : la corruption de l’air et les miasmes, la conjonction des astres, le châtiment divin, et la contagion par le souffle, le regard ou le contact des malades.
  • On rapporte du Midi que la peur du mal défait les solidarités ordinaires, des proches abandonnant les atteints.

Ce que l’on ignore

  • La cause réelle du mal demeure inconnue : aucune des explications avancées n’est établie, et le journal se garde d’en élire une.
  • On ne sait si le souvenir des famines passées et la guerre sont des causes du fléau ou seulement un terrain qui l’aggrave.
  • On ignore si, et quand, le mal gagnera les contrées du Nord.

Sources historiques utilisées

secondary

Peste noire — Wikipédia (FR)

Explications avancées par les contemporains du XIVe siècle : corruption de l’air et théorie des miasmes, cause astrologique rattachée à la conjonction de Saturne, Jupiter et Mars de 1345, interprétation religieuse du châtiment divin et processions de pénitents, notion d’époque de contagion par le souffle et le contact ; rôle aggravant des famines de 1315-1317 et de l’affaiblissement du royaume.

secondary

Grande famine de 1315-1317 — Wikipédia (FR)

Pluies continuelles et récoltes pourries plusieurs années de suite, hausse du prix du grain et surmortalité dans le nord-ouest de l’Europe : le souvenir invoqué dans l’article comme contexte d’affaiblissement des populations.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Ce panorama d’opinion imite une chronique d’époque rédigée au printemps de 1348, avant l’arrivée du mal dans le nord du royaume. Il met en regard les explications réellement avancées par les contemporains sans en trancher aucune — la cause du fléau étant inconnaissable à cette date — et n’introduit aucun savoir postérieur (ni mécanisme, ni bilan, ni suite des événements).

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