Arsouf : l’ost du roi Richard met en fuite l’armée de Saladin
Hier, sur la plaine étroite entre le bois d’Arsouf et la mer, la colonne partie d’Acre a rompu le harcèlement des cavaliers sarrasins. Une charge des Hospitaliers, aussitôt suivie de toute la ligne, a jeté l’armée du sultan vers les collines. Première grande bataille rangée gagnée par les nôtres depuis Montgisard.
La nouvelle court ce matin d’un bout à l’autre du camp : hier, veille du jour où l’on fête la Nativité de Notre-Dame, l’armée des rois a livré et gagné une vraie bataille. Non plus une escarmouche ni un coup de main, mais un choc rangé, la première depuis bien des années où l’on ait vu l’armée du sultan tourner le dos et fuir vers les hauteurs.
Depuis le départ d’Acre, le 22 août, la marche vers le sud a été une épreuve de patience plus que d’audace. Le roi Richard a fait avancer l’ost en colonne serrée le long du rivage, à petites étapes, le matin surtout, avant que la chaleur ne pèse trop lourd. À main gauche, du côté des terres, la piétaille et les arbalétriers faisaient un mur ; à main droite, vers la mer, cheminaient les bagages, les chevaux de rechange et les hommes las qu’on laissait reposer. La flotte, elle, longeait la côte à portée de voix, portant les vivres et recueillant les blessés. On n’oublie pas ici la soif de jadis, quand une armée chrétienne se laissa couper des eaux et périt.
Tout au long du chemin, les gens de Saladin n’ont cessé de nous mordre. Leurs archers montés surgissaient, lâchaient leurs traits et se dérobaient avant qu’on pût les joindre, cherchant à nous faire rompre les rangs pour nous prendre en défaut. Le roi avait fait défense expresse de charger sans son ordre : il fallait recevoir les flèches, serrer les dents et avancer. On a vu des sergents marcher avec plusieurs traits fichés dans le dos de leur haubert sans en paraître incommodés, tandis que les carreaux d’arbalète, eux, jetaient bas cheval et cavalier chez l’ennemi.
La plaine d’Arsouf, où le sultan attendait
Au sixième jour de septembre, l’ost fit halte près de Rochetaillée. Le lendemain, il fallait franchir un passage resserré : d’un côté des collines couvertes de bois, de l’autre la mer, et entre les deux une plaine à peine large. C’est là que Saladin avait rassemblé toute sa cavalerie, décidé cette fois à ne plus se contenter de harceler mais à briser notre colonne.
Le roi Richard avait rangé les siens avec soin. Les Templiers, sous le maître Robert de Sablé, tenaient l’avant. Venaient ensuite les gens d’Anjou, de Bretagne et du Poitou, les Anglais et les Normands avec la bannière, puis les Français, les Flamands et les barons du pays. À l’arrière-garde, la place la plus exposée, marchaient les Hospitaliers du maître Garnier de Naplouse. Le roi et le duc Hugues de Bourgogne parcouraient la ligne d’un bout à l’autre pour maintenir chacun en son rang.
L’assaut vint au son des tambours, des cymbales et des cors, avec de grands cris. Fantassins d’abord, décochant leurs traits, puis les cavaliers qui approchaient, frappaient et tournaient bride. Le poids de l’attaque tomba sur l’arrière-garde : les Hospitaliers, pris de flanc et de dos, durent par endroits marcher à reculons, le visage et l’écu tournés vers l’ennemi, pour ne pas être enfoncés.
La charge, et la fuite des Sarrasins
On dit que le maître des Hospitaliers vint plusieurs fois demander au roi la permission de charger, et que le roi la refusa, voulant attendre l’instant où les chevaux ennemis seraient fourbus. À force de reculer et de tomber, l’arrière-garde ne se contint plus. Deux chevaliers s’élancèrent les premiers, criant « Saint Georges ! », et toute la ligne des Hospitaliers suivit, entraînant les Français qui les précédaient.
Voyant l’élan pris, le roi Richard fit aussitôt sonner la charge générale. La piétaille ouvrit ses rangs pour laisser passer les chevaliers, et l’on fondit sur les Sarrasins. Leur aile fut rompue, beaucoup de leurs gens mis à pied ; le centre et l’autre aile lâchèrent à leur tour. Ceux qui ont vu la mêlée disent que la déroute fut entière, et qu’il resta bien peu de monde autour des bannières du sultan.
Le roi ne laissa pourtant pas ses hommes se disperser à la poursuite, se souvenant que c’est ainsi qu’on se perd. On rallia, on repartit à la charge quand les Turcs voulurent revenir par un côté, puis on revint camper vers Arsouf. La nuit, on dépouilla les morts restés sur le sable.
Ce que l’on compte ce matin
Nul ne saurait donner le vrai nombre des morts, et l’on se défie ici des comptes trop ronds. Les gens de l’ost parlent de plusieurs milliers de Sarrasins abattus — on avance le chiffre de sept mille, comme on avance ceux de nos ennemis, sans qu’on l’ait pu vérifier — pour quelque sept cents des nôtres tombés. Il faut prendre ces nombres pour ce qu’ils sont : l’estimation des chroniqueurs, non un dénombrement.
La perte la plus pleurée est celle de messire Jacques d’Avesnes, tenu pour l’un des plus vaillants de l’ost, tombé dans la mêlée après s’être défendu longtemps. On a cherché son corps sur le champ. Plusieurs seigneurs de marque manquent encore à l’appel de ce matin.
Ce qui est sûr, c’est que l’armée du sultan a plié et s’est retirée vers les collines, et que la route du sud reste ouverte devant nous. Voilà des années qu’on n’avait vu chose pareille en champ clos. Chacun ici y veut lire un signe : que Dieu n’a pas détourné sa face, et qu’il sera peut-être donné à cette armée de marcher plus avant. Nul ne sait encore ce qui suivra ; mais ce soir, dans le camp, on chante.