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Ce que nous avons vu sur la colline

Un chapelain de l’ost prend la plume au lendemain d’Ayyadieh. Il ne conteste pas les raisons qu’on donne ; il dit seulement le trouble qui n’a pas quitté le camp depuis que la colline s’est couverte de morts.

Frère Aymar, chapelain à la suite de l’ost, devant Acre 22 août 1191 6 min de lecture

Je n’écris pas pour condamner mon roi, ni pour lui donner tort en chaire quand toute l’armée dépend de son bras. Je n’en aurais ni le droit ni la hardiesse. J’écris parce que je suis prêtre, que j’ai marché derrière la croix jusqu’ici, et qu’avant-hier j’ai vu ce que je n’avais pas cru voir : des hommes liés, désarmés, menés à la mort par milliers, un jour entier, sur une colline nue, entre nos lignes et celles du sultan.

On m’a dit les raisons, et je ne les tiens pas pour vaines. Je les redirai honnêtement, car il serait lâche de peindre cette journée sans elles. Mais je dirai aussi ce que beaucoup, ici, murmurent le soir sous la tente et n’osent porter devant le roi. Un prêtre est là pour cela : pour ne pas laisser une conscience se taire tout à fait.

Les raisons, telles qu’on me les donne

On me dit d’abord que le sultan a manqué à sa parole. Aux termes de la reddition, il devait rendre l’or, la Vraie Croix ravie à Hattin, et des centaines de nos frères captifs. Le délai a passé, et rien n’est venu, ou si peu. Le roi tenait Saladin pour dilatoire, jouant du temps pendant que la saison de guerre s’écoulait. Qui a juré et n’a pas tenu porte devant Dieu une part de ce qui s’est ensuivi ; cela, je ne le nie pas.

On me dit ensuite la nécessité. Nous devons descendre au sud, vers Jaffa, et l’on ne marche pas en traînant plusieurs milliers de captifs : il faudrait les nourrir quand nous manquons nous-mêmes, les garder quand chaque bras compte pour combattre, et les relâcher rendrait au sultan une armée. Je comprends ce calcul. Un chef qui a charge de tout un ost ne peut pas ne pas le faire.

Voilà les raisons. Elles sont réelles, et je ne suis pas de ceux qui, bien au chaud, jugent de loin l’homme qui a dû décider. Mais avoir des raisons n’est pas la même chose qu’avoir la paix. Et la paix, sur cette colline, nous ne l’avons pas trouvée.

Ce que la conscience ne parvient pas à taire

Car ces hommes-là s’étaient rendus. On leur avait laissé la vie à la reddition d’Acre ; c’est pour cela qu’ils étaient captifs et non morts déjà sur la brèche. Entre le combattant qu’on abat les armes à la main et le prisonnier qu’on égorge lié, l’Écriture met une différence, et mon cœur la met aussi. Ce n’était pas une bataille : une bataille se gagne, celle-ci s’est seulement faite. J’ai béni des mourants toute ma vie ; je n’ai pas su quoi dire devant ceux-là.

Il y a aussi la parole donnée, qui n’est pas que l’affaire du sultan. Nous reprochons à Saladin d’avoir tardé ; mais que dira-t-on de nous, qui tenions ces hommes en gage d’un marché, et qui les avons tués avant que le marché fût conclu ? Je crains que les Sarrasins n’en tirent longtemps argument contre notre foi, et qu’ils aient là de quoi. Ce que l’ennemi pourra dire de nous n’est pas rien, quand nous prétendons porter la croix et non l’épée seule.

Et qu’on ne croie pas que ce trouble soit le mien tout seul, ni celui de quelques âmes tendres. Dans nos propres rangs, plus d’un a détourné les yeux, et plus d’un a demandé tout haut pourquoi il fallait cela. On rapporte même que, de l’autre bord, ceux qui servent le sultan ont noté que des nôtres s’en montraient troublés. Quand l’ennemi remarque le malaise de vos soldats, c’est que le malaise était grand.

Ce que je ne prétends pas trancher

Je ne dirai pas ce qui, dans le cœur du roi, a pesé le plus lourd : la froide nécessité de la guerre, ou la colère d’un homme berné qui voit passer le délai qu’il avait fixé. Je ne suis pas entré dans cette pensée-là, et qui le prétendrait mentirait. Les deux, peut-être, se sont mêlés, comme il arrive aux hommes. Dieu seul lira le fond de cette décision.

Je n’écris donc ni pour absoudre ni pour maudire. J’écris pour que cette journée ne soit pas rangée trop vite parmi nos victoires, ni chantée comme telle. Une chose gagnée par les armes se célèbre ; celle-ci, il faut la porter. Que ceux qui viendront après nous sachent au moins que, sur cette colline, tout le camp n’a pas applaudi, et que des chrétiens y ont eu honte pour leur roi sans cesser de le suivre.

Demain l’ost se met en marche, et je marcherai avec lui, et je prierai pour lui comme avant. Mais je prierai aussi, ce soir, pour ces morts qui n’étaient pas des soldats quand ils sont tombés. Un prêtre le doit, même à ceux qu’il nomme Infidèles.

Le contexte

Acre s’est rendue le 12 juillet 1191 contre rançon, restitution de la Vraie Croix prise à Hattin (1187) et libération de captifs chrétiens ; la garnison eut la vie sauve et fut retenue en gage de l’accord.

Les pourparlers pour l’échange s’enlisèrent un mois durant, chaque camp exigeant que l’autre s’acquittât le premier ; l’essentiel des tractations était mené par al-Adil, frère de Saladin, que les Francs nomment Saphadin.

Le 20 août 1191, le délai passé, Richard fit exécuter les prisonniers musulmans d’Acre sur la colline d’Ayyadieh, à découvert et sous les yeux de l’armée du sultan ; l’ordre avait été donné dès le 16 août.

Cette tribune paraît au surlendemain, alors que l’ost s’apprête à lever le camp pour marcher vers le sud, en direction de Jaffa.

État des informations

Tribune d’opinion, non un compte rendu : elle exprime le trouble de conscience d’un clerc de l’ost au surlendemain du 20 août 1191. Elle ne tranche pas la motivation de Richard, ne juge pas la journée aux mesures d’un autre temps, et ne préjuge en rien de la suite des opérations ni des tractations rompues.

Ce que l’on sait

  • Le 20 août 1191, sur la colline d’Ayyadieh, Richard a fait mettre à mort les prisonniers musulmans d’Acre, désarmés et déjà captifs depuis la reddition du 12 juillet.
  • La cause immédiate est l’échec des pourparlers de la reddition (or, Vraie Croix, libération des captifs chrétiens) dans le délai fixé.
  • Une part de l’armée croisée elle-même désapprouva l’exécution ; le trouble de croisés est rapporté aussi bien par des voix latines que par le témoin du camp de Saladin, le cadi Baha al-Din ibn Shaddad.

Ce que l’on ignore

  • La motivation profonde de Richard — nécessité militaire (ne pouvoir garder, nourrir ni traîner tant de captifs avant de marcher au sud) ou colère devant l’atermoiement de Saladin — n’est pas tranchée et fait débat jusque dans le camp.
  • La part de responsabilité réelle de Saladin dans le retard des versements, et si ce retard fut délibéré ou contraint, reste discutée.

Sources historiques utilisées

secondary

Massacre at Ayyadieh

Wikipedia (contributors) · 2024

Ordre du 16 août, exécution du 20 août 1191, échec des pourparlers (or, Vraie Croix, ~1 600 captifs chrétiens), désapprobation de croisés rapportée par Baha al-Din, débat sur la motivation de Richard (nécessité vs colère).

secondary

Troisième croisade

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Cadre général : reddition d’Acre et ses termes, enlisement des tractations, marche vers le sud.

primary

Al-Nawādir al-Sultaniyya (Anecdotes du sultan et vertus de Yusuf)

Baha al-Din ibn Shaddad · 1228

Biographie de Saladin par un témoin de son camp ; relate Ayyadieh et note le trouble de croisés eux-mêmes. Source primaire d’époque, non numérisée en libre accès ici.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Ce que nous avons vu sur la colline »

La rédaction d’Aujourd’hier · 1191

Tribune d’opinion prêtée à un chapelain de l’ost au surlendemain du 20 août 1191. Le fait et les termes de l’accord sont vrais ; la voix de conscience chrétienne d’époque est un dispositif d’immersion, ni justification triomphante ni condamnation aux critères d’aujourd’hui.

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