Ce que nous avons vu sur la colline
Un chapelain de l’ost prend la plume au lendemain d’Ayyadieh. Il ne conteste pas les raisons qu’on donne ; il dit seulement le trouble qui n’a pas quitté le camp depuis que la colline s’est couverte de morts.
Je n’écris pas pour condamner mon roi, ni pour lui donner tort en chaire quand toute l’armée dépend de son bras. Je n’en aurais ni le droit ni la hardiesse. J’écris parce que je suis prêtre, que j’ai marché derrière la croix jusqu’ici, et qu’avant-hier j’ai vu ce que je n’avais pas cru voir : des hommes liés, désarmés, menés à la mort par milliers, un jour entier, sur une colline nue, entre nos lignes et celles du sultan.
On m’a dit les raisons, et je ne les tiens pas pour vaines. Je les redirai honnêtement, car il serait lâche de peindre cette journée sans elles. Mais je dirai aussi ce que beaucoup, ici, murmurent le soir sous la tente et n’osent porter devant le roi. Un prêtre est là pour cela : pour ne pas laisser une conscience se taire tout à fait.
Les raisons, telles qu’on me les donne
On me dit d’abord que le sultan a manqué à sa parole. Aux termes de la reddition, il devait rendre l’or, la Vraie Croix ravie à Hattin, et des centaines de nos frères captifs. Le délai a passé, et rien n’est venu, ou si peu. Le roi tenait Saladin pour dilatoire, jouant du temps pendant que la saison de guerre s’écoulait. Qui a juré et n’a pas tenu porte devant Dieu une part de ce qui s’est ensuivi ; cela, je ne le nie pas.
On me dit ensuite la nécessité. Nous devons descendre au sud, vers Jaffa, et l’on ne marche pas en traînant plusieurs milliers de captifs : il faudrait les nourrir quand nous manquons nous-mêmes, les garder quand chaque bras compte pour combattre, et les relâcher rendrait au sultan une armée. Je comprends ce calcul. Un chef qui a charge de tout un ost ne peut pas ne pas le faire.
Voilà les raisons. Elles sont réelles, et je ne suis pas de ceux qui, bien au chaud, jugent de loin l’homme qui a dû décider. Mais avoir des raisons n’est pas la même chose qu’avoir la paix. Et la paix, sur cette colline, nous ne l’avons pas trouvée.
Ce que la conscience ne parvient pas à taire
Car ces hommes-là s’étaient rendus. On leur avait laissé la vie à la reddition d’Acre ; c’est pour cela qu’ils étaient captifs et non morts déjà sur la brèche. Entre le combattant qu’on abat les armes à la main et le prisonnier qu’on égorge lié, l’Écriture met une différence, et mon cœur la met aussi. Ce n’était pas une bataille : une bataille se gagne, celle-ci s’est seulement faite. J’ai béni des mourants toute ma vie ; je n’ai pas su quoi dire devant ceux-là.
Il y a aussi la parole donnée, qui n’est pas que l’affaire du sultan. Nous reprochons à Saladin d’avoir tardé ; mais que dira-t-on de nous, qui tenions ces hommes en gage d’un marché, et qui les avons tués avant que le marché fût conclu ? Je crains que les Sarrasins n’en tirent longtemps argument contre notre foi, et qu’ils aient là de quoi. Ce que l’ennemi pourra dire de nous n’est pas rien, quand nous prétendons porter la croix et non l’épée seule.
Et qu’on ne croie pas que ce trouble soit le mien tout seul, ni celui de quelques âmes tendres. Dans nos propres rangs, plus d’un a détourné les yeux, et plus d’un a demandé tout haut pourquoi il fallait cela. On rapporte même que, de l’autre bord, ceux qui servent le sultan ont noté que des nôtres s’en montraient troublés. Quand l’ennemi remarque le malaise de vos soldats, c’est que le malaise était grand.
Ce que je ne prétends pas trancher
Je ne dirai pas ce qui, dans le cœur du roi, a pesé le plus lourd : la froide nécessité de la guerre, ou la colère d’un homme berné qui voit passer le délai qu’il avait fixé. Je ne suis pas entré dans cette pensée-là, et qui le prétendrait mentirait. Les deux, peut-être, se sont mêlés, comme il arrive aux hommes. Dieu seul lira le fond de cette décision.
Je n’écris donc ni pour absoudre ni pour maudire. J’écris pour que cette journée ne soit pas rangée trop vite parmi nos victoires, ni chantée comme telle. Une chose gagnée par les armes se célèbre ; celle-ci, il faut la porter. Que ceux qui viendront après nous sachent au moins que, sur cette colline, tout le camp n’a pas applaudi, et que des chrétiens y ont eu honte pour leur roi sans cesser de le suivre.
Demain l’ost se met en marche, et je marcherai avec lui, et je prierai pour lui comme avant. Mais je prierai aussi, ce soir, pour ces morts qui n’étaient pas des soldats quand ils sont tombés. Un prêtre le doit, même à ceux qu’il nomme Infidèles.