Trêve avec Saladin : les pèlerins pourront prier au Saint-Sépulcre
Conclue hier à Jaffa, une trêve de trois ans arrête les armes entre le roi Richard et le sultan. Le littoral de Tyr à Jaffa demeure aux mains des chrétiens ; Jérusalem reste au Sarrasin, mais nos pèlerins y pourront enfin monter prier au tombeau du Christ.
Les armes se taisent. Depuis hier, deuxième jour de septembre, une trêve lie l'ost des chrétiens et l'armée du sultan Saladin. Elle courra trois années pleines. Après trois étés de sièges, de marches et de batailles, depuis la prise d'Acre jusqu'aux portes mêmes de la Ville sainte, les deux camps posent l'épée. On l'apprend d'abord avec un soulagement que nul, dans le camp, ne songe à cacher : les hommes sont épuisés, les chevaux fourbus, la maladie ronge les tentes.
Les termes en sont désormais connus. Tout le rivage, depuis Tyr au nord jusqu'à Jaffa au sud, reste à nous, avec ses ports et ses places. La forteresse d'Ascalon, que le roi Richard avait relevée de ses ruines à si grand-peine cet hiver, sera démantelée et rendue au sultan. Et Jérusalem — il faut le dire tout net — demeure aux mains des Infidèles.
Mais la trêve ne laisse pas la Ville sainte close aux fidèles du Christ. Le sultan a garanti aux pèlerins chrétiens libre accès à Jérusalem : ils y pourront monter sans être inquiétés, sans acquitter de péage, et prier au Saint-Sépulcre, au tombeau de Notre-Seigneur. Voilà ce que trois années de croix n'avaient pu obtenir par le fer, et qu'un accord obtient par la parole donnée.
Il y a là de quoi rendre grâce, et de quoi se ronger le cœur. Nous ne rentrerons pas dans la Ville en délivreurs, comme firent nos pères il y a bientôt cent ans. La Vraie Croix, elle, n'a pas été rendue. Mais la trêve n'est qu'une trêve : trois ans, et les portes de l'avenir restent ouvertes. Ce qui n'a pu être fait cette fois pourra l'être une autre.
Un accord conclu sans que les deux princes se voient
Que l'on ne s'imagine pas le roi Richard et le sultan Saladin assis face à face pour sceller cette paix. Les deux princes ne se sont jamais rencontrés, et ne se sont pas vus davantage cette fois. Tout s'est fait par messagers et par truchements, au long de semaines d'allées et venues entre les tentes.
L'homme par qui les paroles ont passé, c'est al-Adil — que les nôtres nomment Saphadin —, frère du sultan. C'est lui qui, de longue date, porte les propositions d'un camp à l'autre, tempère les colères et rapproche les exigences. On lui doit, pour une bonne part, que l'on ait fini par s'entendre plutôt que de reprendre le fer une fois de plus.
Le roi Richard, ces derniers temps, n'était guère en état de mener lui-même la chose : la fièvre l'a repris, comme elle a repris tant des nôtres sous ce ciel. On le sait d'ailleurs pressé de regagner l'Occident, où ses affaires d'Angleterre et de Normandie le rappellent. C'est aussi cela qui a hâté l'accord.
Ce que la trêve garde, ce qu'elle rend
Le partage est clair, et il est amer à qui rêvait de Jérusalem. Le royaume qui renaît n'est plus qu'une bande de côte : une ligne de ports et de villes le long de la mer, de Tyr à Jaffa, sans les hautes terres de l'intérieur. C'est peu, au regard de ce que fut le royaume avant la déroute de Hattin. C'est beaucoup, au regard de ce qui restait quand l'ost des rois débarqua.
Ascalon est le prix le plus dur. Le roi l'avait refortifiée pierre à pierre, y voyant la clef de la route d'Égypte et un verrou sur les arrières du sultan. Il la faut abattre et la remettre. Bien des barons l'ont mal pris ; mais telle était la condition sans laquelle le sultan ne signait pas.
En échange, les gens des deux lois pourront aller et venir par le pays sans crainte, marchands comme pèlerins. Les routes de Jaffa, de Ramla, de Jérusalem s'ouvrent. Déjà, dans le camp, beaucoup se préparent à monter à la Ville sainte tant qu'il fait paix, pour accomplir enfin le vœu qui les avait mis en chemin.
Trois années, et l'espérance ouverte
On répète que la trêve court trois ans. C'est dire qu'elle a un terme, et que rien n'est scellé pour toujours. Nul, ici, ne tient Jérusalem pour perdue : on la tient pour non encore reprise. Les conseillers du roi ont jugé cet été qu'une ville même conquise n'eût pu être gardée, faute d'hommes pour la tenir une fois les croisés rembarqués. C'est un délai, non un renoncement.
Le royaume, cependant, a un maître pour le mener : le comte Henri de Champagne, époux de la reine Isabelle depuis ce printemps, à qui revient de gouverner ce qui reste de terre chrétienne et de faire respecter la trêve sur le rivage.
Pour l'heure, chacun songe au tombeau du Christ, désormais accessible, et à la traversée du retour pour ceux que l'Occident réclame. On n'a pas délivré la Ville sainte. On peut de nouveau y prier. Entre les deux, trois années pour reprendre souffle — et, si Dieu le veut, pour revenir.