Devant Acre, les deux rois enfin réunis
Le roi d’Angleterre a débarqué le 8 juin, deux mois après le roi de France. Après près de deux ans d’un siège où l’assiégeant est lui-même assiégé, l’ost chrétien espère forcer enfin la place.
Il aura fallu près de deux ans. Depuis le mois d’août 1189, l’ost chrétien tient le siège devant Saint-Jean-d’Acre, ce verrou de mer sans lequel nul ne remontera vers Jérusalem. Le 8 juin, la flotte de Richard, roi d’Angleterre, a paru au large et a jeté l’ancre sous nos murs de camp. Le roi de France, Philippe, l’y attendait depuis le 20 avril. Pour la première fois depuis la perte de la Vraie Croix à Hattin, les deux plus grands princes de la chrétienté d’Occident sont réunis sur la même grève, devant la même ville.
On veut y voir un tournant. Les galères anglaises — on en compte environ vingt-cinq — ont amené des hommes frais, des vivres, et surtout ce bois et ce fer dont on manquait pour les machines. Depuis l’arrivée du roi de France, les mangonneaux et les tours de bois se dressent de nouveau contre la muraille ; on dit que Richard en fait monter de plus grands encore. La mer, désormais, nous appartient : nul navire ne peut plus se glisser jusqu’au port de la ville pour la ravitailler.
Mais nul, sous cette tente, n’ose promettre la reddition pour demain. Acre a résisté à trop d’assauts, et l’ost a trop souvent enterré les siens pour croire aisément à la délivrance.
Un siège où l’assiégeant est assiégé
La singularité de cette guerre, il faut l’avoir vue pour la comprendre. Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, vint camper devant Acre à la fin de l’été 1189 avec une poignée d’hommes, alors même que Saladin l’avait naguère relâché de sa prison. Il s’agissait de reprendre pied sur le rivage. Mais à peine le siège dressé, Saladin descendit avec son armée de secours et vint camper dans notre dos, sur les hauteurs. Depuis lors, nous tenons la ville par-devant et l’armée du sultan nous tient par-derrière : nous assiégeons et nous sommes assiégés tout ensemble.
Entre les deux, une guerre de tranchées et de fossés s’est installée, faite d’escarmouches, d’assauts repoussés et de longues attentes. On se bat, puis on s’observe. Il arrive même, entre deux mêlées, que des hommes des deux camps se parlent, échangent, se mesurent en jeux avant de reprendre les armes le lendemain — chose étrange à dire, mais que chacun ici a vue.
La faim et le mal, ennemis communs
Le pire ennemi n’a pas de bannière. L’hiver dernier fut terrible. Les vivres vinrent à manquer, l’eau se corrompit, et une fièvre courut le camp qui emporta plus d’hommes que les traits des Infidèles. Nous avons perdu là de grands seigneurs venus des restes de l’armée d’Allemagne, et bien d’autres dont on ne dresse plus la liste. Dans la ville, dit-on, la garnison ne souffre pas moins ; et l’armée du sultan elle-même connaît la maladie, car ce mal ne demande pas de quel côté l’on prie.
C’est dans cette détresse que le secours des rois se fait sentir. Les flottes n’ont pas seulement porté des soldats : elles ont porté du pain, du vin et de l’espérance. On respire mieux sous les tentes depuis avril, et mieux encore depuis huit jours.
Le secours impérial manqué
On n’oublie pas, ici, que trois princes avaient pris la croix, et non deux. Le grand empereur Frédéric, dit Barberousse, s’était mis en marche par la voie de terre avec une armée qu’on disait immense. Mais l’an passé, au mois de juin, il se noya au passage d’une rivière de Cilicie, le Saleph, et son ost se défit presque tout entier. Seuls des débris de cette armée, conduits par son fils, sont parvenus jusqu’à nous à l’automne, épuisés et diminués. Le secours qu’on attendait de l’Empire s’est ainsi perdu en chemin, et c’est sur les deux rois que repose désormais tout l’espoir de la chrétienté.
Une couronne disputée sous les murs
À la peine des armes s’ajoute une discorde parmi les nôtres. La reine Sibylle, qui tenait le royaume et de qui Guy de Lusignan tenait sa couronne, est morte l’an passé, ses filles avec elle, emportées par le mal du camp. Guy s’est trouvé, du jour au lendemain, roi d’un titre que la mort a rendu incertain.
Contre lui se dresse le marquis Conrad de Montferrat, qui défendit Tyr contre Saladin quand tout semblait perdu et qui a, depuis, épousé Isabelle, sœur de la défunte reine — union que d’aucuns contestent. Deux hommes, deux partis, une seule couronne : le roi de France, dit-on, penche pour Conrad, quand Richard soutient Guy, son homme lige des terres du Poitou. La querelle n’est pas tranchée, et l’on murmure sous les tentes qu’elle pèsera lourd sur l’entente des deux rois.
Deux rois, une seule volonté ?
Car c’est là toute la question de l’heure. Philippe et Richard sont rois chacun chez soi, et rivaux de longue date en Normandie et en Anjou. Les voici côte à côte sur une grève d’Orient, tenus par le même vœu. Chacun a ses machines, ses gens, son quartier de camp ; chacun voudrait, dit-on, l’honneur de la place. On les dit l’un et l’autre touchés par la fièvre du pays, comme tant d’autres avant eux.
L’ost attend d’eux qu’ils oublient un temps leurs querelles pour n’avoir plus qu’un seul ennemi devant les murs. Si les deux rois marchent d’un même pas, Acre ne tiendra pas longtemps, et la route du sud s’ouvrira. S’ils se divisent, la place et le sultan sauront en profiter. Voilà où en est, ce matin de juin, la croisade des rois.