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Devant Acre, les deux rois enfin réunis

Le roi d’Angleterre a débarqué le 8 juin, deux mois après le roi de France. Après près de deux ans d’un siège où l’assiégeant est lui-même assiégé, l’ost chrétien espère forcer enfin la place.

Garin de Montréal, à l’ost, devant Acre 10 juin 1191 7 min de lecture
Enluminure médiévale montrant Philippe Auguste assiégeant la ville d'Acre, murailles et machines de siège, tirée des Grandes Chroniques de France (XIVe siècle).
« Philippe Auguste assiège Acre durant la troisième croisade », Grandes Chroniques de France, BnF, ms. Français 2813, f. 237r (v. 1375-1380) — domaine public (Wikimedia Commons).

Il aura fallu près de deux ans. Depuis le mois d’août 1189, l’ost chrétien tient le siège devant Saint-Jean-d’Acre, ce verrou de mer sans lequel nul ne remontera vers Jérusalem. Le 8 juin, la flotte de Richard, roi d’Angleterre, a paru au large et a jeté l’ancre sous nos murs de camp. Le roi de France, Philippe, l’y attendait depuis le 20 avril. Pour la première fois depuis la perte de la Vraie Croix à Hattin, les deux plus grands princes de la chrétienté d’Occident sont réunis sur la même grève, devant la même ville.

On veut y voir un tournant. Les galères anglaises — on en compte environ vingt-cinq — ont amené des hommes frais, des vivres, et surtout ce bois et ce fer dont on manquait pour les machines. Depuis l’arrivée du roi de France, les mangonneaux et les tours de bois se dressent de nouveau contre la muraille ; on dit que Richard en fait monter de plus grands encore. La mer, désormais, nous appartient : nul navire ne peut plus se glisser jusqu’au port de la ville pour la ravitailler.

Mais nul, sous cette tente, n’ose promettre la reddition pour demain. Acre a résisté à trop d’assauts, et l’ost a trop souvent enterré les siens pour croire aisément à la délivrance.

Un siège où l’assiégeant est assiégé

La singularité de cette guerre, il faut l’avoir vue pour la comprendre. Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, vint camper devant Acre à la fin de l’été 1189 avec une poignée d’hommes, alors même que Saladin l’avait naguère relâché de sa prison. Il s’agissait de reprendre pied sur le rivage. Mais à peine le siège dressé, Saladin descendit avec son armée de secours et vint camper dans notre dos, sur les hauteurs. Depuis lors, nous tenons la ville par-devant et l’armée du sultan nous tient par-derrière : nous assiégeons et nous sommes assiégés tout ensemble.

Entre les deux, une guerre de tranchées et de fossés s’est installée, faite d’escarmouches, d’assauts repoussés et de longues attentes. On se bat, puis on s’observe. Il arrive même, entre deux mêlées, que des hommes des deux camps se parlent, échangent, se mesurent en jeux avant de reprendre les armes le lendemain — chose étrange à dire, mais que chacun ici a vue.

La faim et le mal, ennemis communs

Le pire ennemi n’a pas de bannière. L’hiver dernier fut terrible. Les vivres vinrent à manquer, l’eau se corrompit, et une fièvre courut le camp qui emporta plus d’hommes que les traits des Infidèles. Nous avons perdu là de grands seigneurs venus des restes de l’armée d’Allemagne, et bien d’autres dont on ne dresse plus la liste. Dans la ville, dit-on, la garnison ne souffre pas moins ; et l’armée du sultan elle-même connaît la maladie, car ce mal ne demande pas de quel côté l’on prie.

C’est dans cette détresse que le secours des rois se fait sentir. Les flottes n’ont pas seulement porté des soldats : elles ont porté du pain, du vin et de l’espérance. On respire mieux sous les tentes depuis avril, et mieux encore depuis huit jours.

Le secours impérial manqué

On n’oublie pas, ici, que trois princes avaient pris la croix, et non deux. Le grand empereur Frédéric, dit Barberousse, s’était mis en marche par la voie de terre avec une armée qu’on disait immense. Mais l’an passé, au mois de juin, il se noya au passage d’une rivière de Cilicie, le Saleph, et son ost se défit presque tout entier. Seuls des débris de cette armée, conduits par son fils, sont parvenus jusqu’à nous à l’automne, épuisés et diminués. Le secours qu’on attendait de l’Empire s’est ainsi perdu en chemin, et c’est sur les deux rois que repose désormais tout l’espoir de la chrétienté.

Une couronne disputée sous les murs

À la peine des armes s’ajoute une discorde parmi les nôtres. La reine Sibylle, qui tenait le royaume et de qui Guy de Lusignan tenait sa couronne, est morte l’an passé, ses filles avec elle, emportées par le mal du camp. Guy s’est trouvé, du jour au lendemain, roi d’un titre que la mort a rendu incertain.

Contre lui se dresse le marquis Conrad de Montferrat, qui défendit Tyr contre Saladin quand tout semblait perdu et qui a, depuis, épousé Isabelle, sœur de la défunte reine — union que d’aucuns contestent. Deux hommes, deux partis, une seule couronne : le roi de France, dit-on, penche pour Conrad, quand Richard soutient Guy, son homme lige des terres du Poitou. La querelle n’est pas tranchée, et l’on murmure sous les tentes qu’elle pèsera lourd sur l’entente des deux rois.

Deux rois, une seule volonté ?

Car c’est là toute la question de l’heure. Philippe et Richard sont rois chacun chez soi, et rivaux de longue date en Normandie et en Anjou. Les voici côte à côte sur une grève d’Orient, tenus par le même vœu. Chacun a ses machines, ses gens, son quartier de camp ; chacun voudrait, dit-on, l’honneur de la place. On les dit l’un et l’autre touchés par la fièvre du pays, comme tant d’autres avant eux.

L’ost attend d’eux qu’ils oublient un temps leurs querelles pour n’avoir plus qu’un seul ennemi devant les murs. Si les deux rois marchent d’un même pas, Acre ne tiendra pas longtemps, et la route du sud s’ouvrira. S’ils se divisent, la place et le sultan sauront en profiter. Voilà où en est, ce matin de juin, la croisade des rois.

Le contexte

Le royaume latin de Jérusalem a été brisé à Hattin (juillet 1187) et la Ville sainte est retombée aux mains de Saladin en octobre 1187 ; il ne reste aux chrétiens que quelques ports, dont Tyr.

Le pape a appelé à la croisade ; trois souverains ont pris la croix : l’empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe et le roi d’Angleterre Richard.

Acre, verrou portuaire, est assiégée depuis août 1189 par Guy de Lusignan ; l’armée de secours de Saladin encercle depuis lors les assiégeants.

En route vers la Terre sainte, Richard s’est emparé de l’île de Chypre au mois de mai.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable devant Acre au 10 juin 1191 : elle ne préjuge en rien de la suite du siège ni de l’issue de la croisade.

Ce que l’on sait

  • Philippe Auguste a débarqué devant Acre le 20 avril 1191, Richard Cœur de Lion le 8 juin, avec sa flotte (environ vingt-cinq galères).
  • Le siège dure depuis août 1189 ; l’ost chrétien assiège la ville tout en étant lui-même encerclé par l’armée de secours de Saladin.
  • La faim et les épidémies ont durement frappé les deux camps durant l’hiver 1190-1191 ; plusieurs grands seigneurs, dont des chefs venus des restes de l’armée impériale, y ont trouvé la mort.
  • La reine Sibylle et ses filles sont mortes fin 1190, ouvrant une querelle de succession entre Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat.
  • Frédéric Barberousse s’est noyé dans le Saleph, en Cilicie, en juin 1190 ; seuls des restes de son armée sont parvenus devant Acre à l’automne.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne sait quand ni comment Acre tombera, ni si elle tombera.
  • On ignore si les deux rois, rivaux de longue date, sauront s’entendre assez pour mener le siège à son terme.
  • L’issue de la querelle Guy / Conrad pour la couronne de Jérusalem reste indécise.
  • On ne connaît pas avec certitude les effectifs réels des armées : les nombres avancés (dizaines de milliers de part et d’autre) sont des ordres de grandeur, non des comptes exacts.

Sources historiques utilisées

secondary

Siege of Acre (1189-1191)

Wikipedia · 2024

Double siège, famine et corruption de l’eau, morts de l’hiver 1190-1191, ordres de grandeur des effectifs ; mort de Sibylle et de ses filles fin 1190.

secondary

Troisième croisade

Wikipédia · 2024

Cadre général : prise de croix des trois souverains, noyade de Barberousse, jonction des deux rois devant Acre.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’Aujourd’hier · 1191

Les formulations « à chaud » de cet article imitent la voix d’un chroniqueur latin embarqué avec l’ost devant Acre en juin 1191. Les faits sont recoupés entre sources latines et arabes ; la couleur de voix (« Infidèles », « Sarrasins ») restitue le regard d’époque sans en épouser les jugements.

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