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Sang à Ayyadieh

Hier, sur la colline d’Ayyadieh, le roi Richard a fait égorger les prisonniers musulmans d’Acre, plusieurs milliers d’hommes, sous les yeux de l’armée de Saladin. Nous le rapportons tel qu’il fut.

Foulque de Nesle, à la suite de l’ost, dans la plaine d’Acre 21 août 1191 7 min de lecture
Enluminure médiévale montrant la prise de Saint-Jean-d'Acre par les croisés en juillet 1191, avec l'ost de Richard Cœur de Lion devant les remparts de la ville.
Miniature anonyme, « La prise de Saint-Jean-d'Acre » (Grandes Chroniques de France, XIVe siècle), British Library, Royal 16 G VI, fol. 352v — domaine public (Wikimedia Commons).

Il faut le dire sans détour, car tout l’ost l’a vu et l’armée d’en face aussi : hier, jour de la Saint-Bernard, le roi d’Angleterre a fait mettre à mort les prisonniers turcs pris à la reddition d’Acre. On les a tirés liés hors des lignes, menés sur la colline d’Ayyadieh, entre notre camp et celui du sultan, et là on les a passés au fil de l’épée. Ils étaient plusieurs milliers ; ceux qui comptent disent deux mille six cents, d’autres jusqu’à trois mille, avec des gens de leur suite. Nul dans le camp ne connaît le chiffre exact, et nous n’en avancerons pas de faux.

La chose s’est faite au grand jour et à découvert, non dans l’ombre d’un cachot. Les Sarrasins de leurs avant-postes ont vu leurs frères tomber et se sont jetés sur nos rangs pour les arracher à la mort ; le combat fut rude sur la pente, mais nos gens tinrent bon et se retirèrent en ordre une fois l’ouvrage achevé. Au soir, la colline était couverte de morts, et le sultan, dit-on, avait tout suivi de ses tentes sans pouvoir secourir les siens.

On ne fera pas ici de cette journée un chant de victoire. Une bataille gagnée se raconte ; ceci se constate. Nous rapportons ce qui fut ordonné, ce qui fut fait, et ce que l’on en dit dans les deux camps, sans rien voiler et sans rien farder.

Ce que réclamait la reddition

On se souvient des termes du 12 juillet, quand Acre ouvrit ses portes. La garnison eut la vie sauve, mais les vainqueurs devaient recevoir trois choses de Saladin en échange des captifs : une forte somme d’or, la restitution de la Vraie Croix prise à Hattin, et la délivrance de captifs chrétiens tenus en ses terres, que l’on compte par centaines, autour de quinze ou seize cents selon les langues.

Un premier terme fut versé, dit-on, mais le reste traînait. Chaque camp voulait que l’autre s’acquittât le premier ; on se renvoyait les otages, on discutait le nombre des chrétiens à rendre, on ne voyait pas venir la Croix. Le roi Richard, qui n’entend pas rester enchaîné à Acre alors que la saison de guerre s’en va, tenait le sultan pour dilatoire. Le délai fixé passé, il rassembla les prisonniers dès le seize de ce mois sur la colline, et quatre jours après il donna l’ordre.

La raison qu’on en donne

Dans nos rangs, on avance deux motifs, et ils ne s’accordent pas tout à fait. Les uns disent la nécessité : l’armée doit descendre au sud vers Jaffa, on ne peut ni traîner tant de bouches captives ni les nourrir ni les garder sans dégarnir la troupe, et les relâcher rendrait à Saladin des milliers de combattants. Les autres disent la colère : celle du roi devant l’atermoiement du sultan, qui n’a rendu ni la Croix ni les chrétiens dans le délai juré. Nul ne saurait dire, à cette heure, laquelle des deux a pesé le plus lourd dans la décision.

Il est juste d’ajouter ceci, que nous tenons de gens qui étaient là : tous, dans le camp, n’ont pas approuvé. Plus d’un croisé n’a pas compris pourquoi le roi ordonnait cette tuerie, et l’a dit. C’est aussi ce que rapporte, de l’autre bord, le cadi Baha al-Din, qui sert le sultan et a tout vu de près : il note que des nôtres eux-mêmes s’en montrèrent troublés. Nous ne taisons pas ce témoignage venu de l’ennemi ; il dit ce que beaucoup ici ressentent sans oser le crier.

La réponse du sultan

On ne s’attend pas à ce que pareille journée reste sans retour. Depuis Ayyadieh, les cavaliers de Saladin harcèlent sans relâche nos colonnes, et l’on rapporte que les prisonniers chrétiens tombés entre leurs mains sont menés au sultan, interrogés, puis mis à mort en représailles du sang d’Acre. On parle de nombreux captifs ainsi égorgés, peut-être autant que des nôtres, mais l’ampleur en est encore incertaine et nous ne la fixerons pas.

C’est la loi cruelle de cette guerre : le fil de l’épée appelle le fil de l’épée. Les tractations entre les deux camps, qui allaient et venaient depuis la chute d’Acre, sont pour l’heure rompues. L’ost lève le camp et se met en marche vers le sud. Ce qui s’est joué sur la colline d’Ayyadieh, chrétiens comme Sarrasins le porteront longtemps.

Le contexte

Acre s’est rendue le 12 juillet 1191, après près de deux ans de siège, contre rançon, restitution de la Vraie Croix prise à Hattin (1187) et libération de captifs chrétiens.

Le roi de France Philippe Auguste a quitté la Terre sainte fin juillet, laissant ses troupes sous le duc Hugues de Bourgogne ; Richard reste seul maître de l’ost.

Les pourparlers pour l’échange des prisonniers s’enlisaient depuis un mois, chaque camp exigeant que l’autre s’exécute le premier.

L’essentiel des tractations avec les Francs est mené non par Saladin en personne mais par son frère al-Adil, que les nôtres nomment Saphadin.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable au lendemain du 20 août 1191 : le fait, sa fourchette de chiffres et le témoignage des deux camps. Elle ne préjuge pas de la suite des opérations ni de l’issue des tractations rompues.

Ce que l’on sait

  • Le 20 août 1191, sur la colline d’Ayyadieh, Richard a fait exécuter les prisonniers musulmans d’Acre, à découvert et sous les yeux de l’armée de Saladin. L’ordre avait été donné pour le 16 août.
  • Le nombre des tués se compte en milliers, dans une fourchette d’environ 2 600 à 3 000, gens de suite compris ; aucun chiffre exact n’est établi.
  • La cause immédiate est l’échec des pourparlers de la reddition : or, restitution de la Vraie Croix et libération des captifs chrétiens (~1 500-1 600) n’avaient pas été menés à terme dans le délai fixé.
  • Le témoin du camp de Saladin, le cadi Baha al-Din ibn Shaddad, a vu la scène et rapporte que des croisés eux-mêmes désapprouvèrent l’exécution.

Ce que l’on ignore

  • La motivation exacte de Richard : nécessité militaire (ne pouvoir garder ni nourrir les prisonniers avant de marcher au sud) ou colère devant l’atermoiement de Saladin. Le débat n’est pas tranché.
  • Le montant précis de la rançon, le nombre exact des captifs chrétiens en jeu et le détail des sommes déjà versées varient selon les sources.
  • L’ampleur des représailles de Saladin sur les captifs chrétiens (on avance ~1 600, chiffre discuté) n’est pas fermement établie.

Sources historiques utilisées

secondary

Troisième croisade

Wikipédia (contributeurs) · 2024

Cadre général de la croisade : reddition d’Acre, termes, départ de Philippe Auguste, marche au sud.

secondary

Massacre at Ayyadieh

Wikipedia (contributors) · 2024

Détail du massacre : ordre du 16 août, exécution du 20 août, fourchette ~2 600-3 000, pourparlers rompus, désapprobation de croisés rapportée par Baha al-Din, représailles de Saladin (~1 600).

primary

Al-Nawādir al-Sultaniyya (Anecdotes du sultan et vertus de Yusuf)

Baha al-Din ibn Shaddad · 1228

Biographie de Saladin par un témoin de son camp ; relate le massacre d’Ayyadieh et note le trouble de croisés eux-mêmes. Source primaire d’époque, non numérisée en libre accès ici.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Sang à Ayyadieh »

La rédaction d’Aujourd’hier · 1191

Les formulations à chaud imitent une chronique de l’ost croisé au lendemain du 20 août 1191. Le fait et sa fourchette sont vrais ; la voix latine est un dispositif d’immersion, jamais un adoucissement du fait.

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