Sang à Ayyadieh
Hier, sur la colline d’Ayyadieh, le roi Richard a fait égorger les prisonniers musulmans d’Acre, plusieurs milliers d’hommes, sous les yeux de l’armée de Saladin. Nous le rapportons tel qu’il fut.
Il faut le dire sans détour, car tout l’ost l’a vu et l’armée d’en face aussi : hier, jour de la Saint-Bernard, le roi d’Angleterre a fait mettre à mort les prisonniers turcs pris à la reddition d’Acre. On les a tirés liés hors des lignes, menés sur la colline d’Ayyadieh, entre notre camp et celui du sultan, et là on les a passés au fil de l’épée. Ils étaient plusieurs milliers ; ceux qui comptent disent deux mille six cents, d’autres jusqu’à trois mille, avec des gens de leur suite. Nul dans le camp ne connaît le chiffre exact, et nous n’en avancerons pas de faux.
La chose s’est faite au grand jour et à découvert, non dans l’ombre d’un cachot. Les Sarrasins de leurs avant-postes ont vu leurs frères tomber et se sont jetés sur nos rangs pour les arracher à la mort ; le combat fut rude sur la pente, mais nos gens tinrent bon et se retirèrent en ordre une fois l’ouvrage achevé. Au soir, la colline était couverte de morts, et le sultan, dit-on, avait tout suivi de ses tentes sans pouvoir secourir les siens.
On ne fera pas ici de cette journée un chant de victoire. Une bataille gagnée se raconte ; ceci se constate. Nous rapportons ce qui fut ordonné, ce qui fut fait, et ce que l’on en dit dans les deux camps, sans rien voiler et sans rien farder.
Ce que réclamait la reddition
On se souvient des termes du 12 juillet, quand Acre ouvrit ses portes. La garnison eut la vie sauve, mais les vainqueurs devaient recevoir trois choses de Saladin en échange des captifs : une forte somme d’or, la restitution de la Vraie Croix prise à Hattin, et la délivrance de captifs chrétiens tenus en ses terres, que l’on compte par centaines, autour de quinze ou seize cents selon les langues.
Un premier terme fut versé, dit-on, mais le reste traînait. Chaque camp voulait que l’autre s’acquittât le premier ; on se renvoyait les otages, on discutait le nombre des chrétiens à rendre, on ne voyait pas venir la Croix. Le roi Richard, qui n’entend pas rester enchaîné à Acre alors que la saison de guerre s’en va, tenait le sultan pour dilatoire. Le délai fixé passé, il rassembla les prisonniers dès le seize de ce mois sur la colline, et quatre jours après il donna l’ordre.
La raison qu’on en donne
Dans nos rangs, on avance deux motifs, et ils ne s’accordent pas tout à fait. Les uns disent la nécessité : l’armée doit descendre au sud vers Jaffa, on ne peut ni traîner tant de bouches captives ni les nourrir ni les garder sans dégarnir la troupe, et les relâcher rendrait à Saladin des milliers de combattants. Les autres disent la colère : celle du roi devant l’atermoiement du sultan, qui n’a rendu ni la Croix ni les chrétiens dans le délai juré. Nul ne saurait dire, à cette heure, laquelle des deux a pesé le plus lourd dans la décision.
Il est juste d’ajouter ceci, que nous tenons de gens qui étaient là : tous, dans le camp, n’ont pas approuvé. Plus d’un croisé n’a pas compris pourquoi le roi ordonnait cette tuerie, et l’a dit. C’est aussi ce que rapporte, de l’autre bord, le cadi Baha al-Din, qui sert le sultan et a tout vu de près : il note que des nôtres eux-mêmes s’en montrèrent troublés. Nous ne taisons pas ce témoignage venu de l’ennemi ; il dit ce que beaucoup ici ressentent sans oser le crier.
La réponse du sultan
On ne s’attend pas à ce que pareille journée reste sans retour. Depuis Ayyadieh, les cavaliers de Saladin harcèlent sans relâche nos colonnes, et l’on rapporte que les prisonniers chrétiens tombés entre leurs mains sont menés au sultan, interrogés, puis mis à mort en représailles du sang d’Acre. On parle de nombreux captifs ainsi égorgés, peut-être autant que des nôtres, mais l’ampleur en est encore incertaine et nous ne la fixerons pas.
C’est la loi cruelle de cette guerre : le fil de l’épée appelle le fil de l’épée. Les tractations entre les deux camps, qui allaient et venaient depuis la chute d’Acre, sont pour l’heure rompues. L’ost lève le camp et se met en marche vers le sud. Ce qui s’est joué sur la colline d’Ayyadieh, chrétiens comme Sarrasins le porteront longtemps.