Pourquoi Acre, et non Jérusalem d'abord ?
Beaucoup s'étonnent que deux rois et leurs flottes aient mis deux ans à forcer un seul port, quand la Ville sainte reste à prendre. La réponse tient à la mer : sans un grand port assuré, aucune armée venue d'Occident ne tient longtemps la terre.
Acre vient de se rendre. Dans les tentes et sur les quais, une question revient, portée surtout par les nouveaux venus des flottes de Pise et de Gênes : pourquoi avoir usé deux ans, deux rois et tant d'hommes sur ce seul verrou, quand Jérusalem, le but de tout ce voyage, attend plus au sud ?
La réponse tient en un mot que les marins comprennent mieux que quiconque : le port. Depuis le désastre de Hattin et la perte de Jérusalem, il y a quatre ans, le royaume latin ne tient plus que des lambeaux de côte — Tyr, Antioche, Tripoli, le Krak des Chevaliers. Une armée d'Occident n'arrive pas par la terre : elle arrive par la mer, chargée d'hommes, de chevaux, de fers, de bois de charpente pour les machines, de vivres. Il lui faut, pour débarquer tout cela sans risque, une rade sûre et un môle où amarrer.
Sans port, une armée d'Occident ne peut ni débarquer ni durer
Un chevalier ne traverse pas la mer à cheval. Chaque monture, chaque pièce de siège, chaque tonneau de blé ou de vin embarqué à Marseille, à Gênes ou à Southampton doit être déchargé quelque part sur une côte hostile, tenue par les garnisons de Saladin depuis Hattin. Une plage ouverte, battue par le vent, ne convient pas à ce genre d'opération : les navires plats et les nefs à chevaux, une fois vidés de leur monde, doivent pouvoir s'abriter, se réapprovisionner et repartir chercher un nouveau chargement en Europe.
C'est pour cela que le comte Guy de Lusignan, libéré par Saladin et pourtant relevé de son serment envers lui par les prélats, est venu planter son camp devant Acre dès l'été 1189, avec une poignée d'hommes à peine suffisante pour tenir un siège. Ce choix, jugé téméraire par plusieurs à l'époque, visait déjà le seul point de la côte capable de recevoir, un jour, les grandes flottes attendues d'Occident.
Le meilleur mouillage de toute la côte
Les marins pisans et génois, qui connaissent cette mer depuis longtemps pour y avoir commercé avant même l'appel du pape Urbain, le disent sans détour : d'Ascalon à Tyr, aucun môle n'égale celui d'Acre. Sa rade, abritée, reçoit sans péril les plus grandes nefs ; son port intérieur, fermé par une chaîne, peut mettre à l'ancre des dizaines de navires à la fois. Jaffa, plus au sud, n'offre qu'un mouillage exposé et un port de moindre taille ; Ascalon, tenue par les Infidèles, est plus loin encore et regarde vers l'Égypte plutôt que vers la mer d'où viennent nos renforts.
C'est cette qualité de mouillage, jointe à la richesse du pays alentour — blé, coton, vigne — qui a fait d'Acre, de longue date, le premier port du royaume de Jérusalem avant même sa chute. La reprendre, ce n'est pas seulement effacer une défaite : c'est redonner à toute cette guerre une porte d'entrée.
La mer d'abord, la terre ensuite
Dès le 1er septembre de l'an 1189, les premières flottes venues d'Occident ont mouillé devant la ville assiégée, donnant aux assiégeants la maîtrise de la mer et coupant Acre de tout secours naval : le siège des chrétiens s'est doublé d'un blocus par eau, quand l'armée de secours de Saladin, elle, ne pouvait qu'encercler les assiégeants par la terre. Cette supériorité navale, tenue tout au long des deux années de siège, explique pour une part que la ville ait fini par se rendre le 12 de ce mois, malgré les vivres et les renforts que Saladin s'efforçait de lui faire passer.
Le roi Philippe, débarqué en avril, puis le roi Richard, arrivé en juin avec ses galères après avoir pris Chypre en chemin, n'ont pas fait autre chose en se hâtant vers Acre plutôt que vers l'intérieur des terres : ils sont venus renforcer par le nombre et les machines ce que la flotte tenait déjà par la mer. Un roi qui débarquerait ailleurs, sur une côte sans port, verrait sa flotte repartir à vide et son armée livrée à elle-même, sans possibilité de recevoir à temps un second convoi.
Marcher sur Jérusalem sans avoir assuré ce point d'appui aurait exposé l'ost à combattre loin de toute côte, sans certitude de recevoir hommes, chevaux ou pain une fois les provisions embarquées à Chypre ou en Europe épuisées. Tenir Acre, c'est se donner les moyens de nourrir, remonter et soigner une armée aussi longtemps qu'il le faudra pour la suite de cette guerre. C'est un calcul de port et de mer, non un détour : sans lui, aucune marche vers l'intérieur ne serait raisonnable.