Saladin, l’adversaire : portrait du sultan qui nous tient tête
Il a pris Jérusalem et la Vraie Croix, il commande l’armée qui harcèle notre marche vers le sud. Ce que l’ost dit de lui mêle ce qu’on a vu et ce qu’on répète : essayons de faire le partage.
On ne fait pas la guerre longtemps à un homme sans finir par vouloir savoir qui il est. Depuis deux ans que l’ost campe et meurt devant Acre, un nom revient à chaque veille : Salah al-Din, que nos gens nomment Saladin, sultan d’Égypte et de Syrie, maître des Infidèles et chef de l’armée qui, tout ce temps, nous a encerclés pendant que nous serrions la ville.
Le lecteur ne trouvera ici ni éloge ni portrait de saint. Cet homme a défait le royaume à Hattin, il a repris la Ville sainte, il tient encore captifs des chrétiens, et ses cavaliers, en ce moment même, mordent les flancs de notre colonne le long de la côte. Mais mentir sur l’ennemi ne rend service à personne. On peut dire ce qu’il est sans rien lui pardonner.
Aussi faut-il, dès l’abord, prévenir le lecteur : beaucoup de ce qui se raconte de lui sous nos tentes tient de l’ouï-dire. Peu des nôtres l’ont approché. Ce qui suit distingue, autant qu’on le peut, ce que l’on a vu de ce que l’on répète.
D’où vient le sultan
On le dit issu des Kurdes, ces montagnards de l’Orient, et non des Turcs ni des Arabes. Il n’est pas né prince. C’est en Égypte qu’il s’est élevé, au service d’un maître, avant d’en devenir lui-même le maître et d’y abattre le califat qui y régnait, celui que les docteurs de sa propre loi tenaient pour dévoyé.
D’Égypte, il a étendu la main sur Damas, sur Alep, sur la Syrie entière, réunissant sous un seul chef des pays que la division avait longtemps tenus séparés — et c’est notre malheur, car un ennemi uni vaut dix ennemis brouillés. Nos pères ont pris Jérusalem, jadis, parce que l’Islam se déchirait. Saladin l’a reprise parce qu’il l’avait rassemblé.
Le vainqueur de Hattin
Son grand jour fut celui de Hattin, voici quatre étés, où il enferma l’armée du royaume assoiffée entre les Cornes, la brisa et fit du roi Guy son prisonnier. Ce jour-là tomba entre ses mains la Vraie Croix, que nul depuis n’a revue, et que nous n’avons pas cessé de réclamer dans les tractations d’Acre.
On rapporte qu’au soir de la bataille il fit trancher les Templiers et les Hospitaliers pris les armes à la main, et qu’il abattit de sa propre main Renaud de Châtillon, qu’il haïssait pour avoir rompu la trêve et pillé les caravanes. Le roi Guy, lui, fut épargné et gardé pour rançon. Cet homme sait donc frapper sans trembler quand il juge devoir frapper.
Trois mois après Hattin, Jérusalem se rendit. Et c’est ici que le récit se complique pour qui voudrait n’en faire qu’un tyran : la ville fut prise par composition, non par le fer. On dit qu’il négocia avec Balian la reddition, fixa une rançon pour les habitants et laissa partir en vie ceux qui pouvaient payer — là où nos pères, en 1099, avaient noyé la même ville dans le sang. Le fait est amer à écrire, mais il est de notoriété dans tout l’ost.
Ce que le camp franc lui reconnaît
Dans les tentes, on lui prête trois vertus, et il faut les rapporter comme on les entend, sans les tenir pour prouvées. La première est la fermeté : on le dit tenace au siège, patient, revenant sans cesse à la charge après chaque revers, tenant son armée sous une discipline que la nôtre pourrait envier.
La seconde est la parole tenue. Ceux qui ont traité avec lui assurent qu’il ne trahit pas un sauf-conduit accordé, et qu’un accord scellé de sa main tient. Dans un pays où l’on se parjure aisément, cela se remarque, et cela vaut qu’on en fasse mémoire.
La troisième est la libéralité. On raconte qu’il donne sans compter, qu’il s’est appauvri à force de largesses, qu’il traite avec égards les vaincus qui se rendent. Mais ici la part du vrai et celle de la fable se mêlent au point qu’on ne les sépare plus : un ennemi grandi flatte aussi celui qui le combat. Nous rapportons ces dires ; nous ne les jurons pas.
Le chef de l’armée de secours
Qu’on n’aille pas, pour ces vertus prêtées, oublier l’homme de guerre qui nous fait face. Deux ans durant, c’est lui qui a encerclé nos lignes devant Acre, coupant nos vivres, harcelant nos travaux, jetant du secours dans la ville par mer et par terre. La famine et la fièvre qui ont couché tant des nôtres au cimetière du camp, c’est aussi son ouvrage.
Et il faut le dire tout net : après qu’Acre se fut rendue, et les pourparlers sur la rançon et la Croix s’étant enlisés, notre roi Richard fit passer par les armes les prisonniers musulmans sur la colline d’Ayyadieh. Saladin, en réponse, fit mettre à mort des captifs chrétiens qu’il tenait. Le sang a répondu au sang, sous les yeux des deux armées. Nul homme de bien, dans aucun des deux camps, ne s’en est réjoui ; et l’on rapporte que, chez lui comme chez nous, il s’est trouvé des voix pour désapprouver.
Depuis que nous avons quitté Acre pour marcher au sud, c’est encore lui qui nous suit, nous devance, nous coupe la route et lâche ses archers à cheval sur notre flanc. Il n’a rien d’un souverain lointain : il est là, à portée de nos tentes, et chaque journée de marche se fait sous son regard.
Les tractations passent par Saphadin
On voudrait croire, sous les tentes, à quelque courtoisie entre grands princes ; on murmure des présents échangés, un médecin envoyé, des fruits et de la neige des montagnes portés à un malade. Prenons garde à ces contes : on ne sait plus, à force de les répéter, ce qui fut donné et ce qui fut rêvé. Nous les rangeons parmi les bruits du camp, non parmi les faits.
Sur un point au moins l’honnêteté commande d’être ferme : notre roi Richard et le sultan ne se sont jamais rencontrés face à face, et rien n’annonce qu’ils le fassent. Ce n’est pas Saladin en personne qui traite avec nos envoyés, mais son frère, que les nôtres nomment Saphadin — al-Adil —, qui va et vient entre les deux camps, porte les paroles, reçoit les messagers et sonde nos dispositions.
C’est donc par ce frère, et non par quelque entrevue chevaleresque, que se noue et se dénoue tout ce qui se dit de paix ou de trêve entre le lys, le léopard et le croissant. Le reste — les belles scènes que l’on se plaira sans doute un jour à broder — appartient aux chansons, non à la chronique.