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Richard d’Angleterre, le roi-soldat que l’ost attendait

Débarqué avant-hier sous nos murs avec sa flotte, le roi d’Angleterre passe déjà pour le plus rude homme de guerre de la Chrétienté. Portrait d’un prince que l’on redoute autant qu’on l’espère.

Foulque de Nesle, à la suite de l’ost, devant Acre 10 juin 1191 6 min de lecture

Depuis le 8 de ce mois de juin, l’ost qui languit devant Acre a changé de visage. Les galères du roi d’Angleterre — on en compte environ vingt-cinq — ont paru au large, voiles pleines, et Richard, fils du roi Henri, a mis pied à terre sous les acclamations. Le roi de France Philippe l’attendait depuis le mois d’avril ; le voici enfin, et avec lui les vivres, les charpentiers, les engins et les hommes dont ce siège a un pressant besoin.

De tous les princes qui ont pris la croix, nul n’a devant lui pareille renommée de guerre. On dit qu’il n’aime rien tant que le fracas des armes, qu’il combat au premier rang comme un simple chevalier, et qu’aucune place forte ne lui tient longtemps. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre en Poitou en parlent avec une crainte mêlée d’admiration. Reste à savoir ce que cet homme fera devant les murailles d’Acre et l’armée du Sarrasin Saladin qui nous cerne.

Un prince du Midi, rompu à la guerre

Richard est né voici quelque trente-quatre ans, fils du roi Henri d’Angleterre et de la reine Aliénor, duchesse d’Aquitaine. De sa mère il tient le Poitou et le grand duché d’Aquitaine, qu’il gouverne depuis sa jeunesse. C’est un homme du Midi autant que de l’Angleterre : il parle la langue de nos pays d’oc, aime les trouvères et les cours, mais c’est aux armes qu’il a fait tout son apprentissage.

Sa terre est rude à tenir. Les barons de Poitou et d’Aquitaine ne se soumettent qu’à la force, et Richard, depuis l’âge de dix-huit ans, n’a guère cessé de les mater. On cite entre tous la prise de Taillebourg, château que l’on tenait pour imprenable, adossé à sa falaise et ceint d’une triple enceinte : il l’emporta, dit-on, en trois jours, se jetant lui-même dans la mêlée. Depuis, on le tient pour maître dans l’art des sièges.

Car là est peut-être sa plus grande force. Le roi s’entoure d’ingénieurs qui bâtissent béliers, tours et pierrières, et de mineurs qui creusent sous les murs. C’est un savoir dont l’ost a grand besoin : Acre résiste depuis près de deux ans, et ce ne sont pas les seuls assauts de courage qui feront tomber ses tours.

Roi d’Angleterre, et vassal du roi de France

Voici deux ans, à la mort de son père le roi Henri, Richard a ceint la couronne d’Angleterre ; il fut sacré à Westminster au mois de septembre de l’an 1189. Le voilà donc roi. Mais pour ses terres du continent — la Normandie, l’Anjou, le Poitou, l’Aquitaine —, il demeure l’homme lige du roi de France, à qui il doit hommage.

De là vient que les deux princes qui commandent aujourd’hui notre croisade ne sont pas d’égale nature l’un envers l’autre : Philippe est le suzerain, Richard le vassal, et cette ordonnance des choses ne va pas sans aigreur. On sait de vieilles querelles entre eux, touchant le Vexin normand et un projet de mariage rompu ; on les a vus, cet hiver, se surveiller l’un l’autre en Sicile. Les hommes prudents de l’ost prient pour que ces deux volontés ne s’entrechoquent pas sous nos murs, car l’œuvre de Dieu a besoin qu’elles s’accordent.

Le détour de Chypre

Si le roi d’Angleterre nous a rejoints plus tard que le roi de France, ce n’est pas faute d’ardeur. Parti de Vézelaie l’été dernier, sa flotte fut dispersée par la tempête aux approches de l’île de Chypre. Là régnait un Grec, Isaac, qui se disait empereur et gouvernait en tyran ; il retint et maltraita, dit-on, les naufragés des vaisseaux du roi, parmi lesquels la propre sœur de Richard et la dame qui devait l’épouser.

Le roi débarqua, prit la ville de Limassol, et en peu de jours se rendit maître de toute l’île ; on rapporte qu’Isaac finit par se rendre et fut chargé de fers. C’est là aussi, au mois de mai, que Richard épousa Bérengère, fille du roi de Navarre, et la fit couronner reine. Puis, l’île soumise et pourvue d’une garnison, il fit voile vers nous. Ainsi le roi d’Angleterre arrive-t-il avec, derrière lui, une base neuve pour ravitailler l’ost — et une réputation encore grandie.

Ce que l’ost attend de lui

Nul ne sait encore ce que fera Richard. On le dit prompt, colère, avide de gloire, peu endurant à la contradiction. Certains, dans le camp, redoutent qu’un tel homme ne veuille tout mener à sa guise, au risque de heurter le roi de France et les barons d’Outremer. D’autres n’attendent leur salut que de lui.

Ce qui est sûr, c’est que ni ses vivres ni ses engins ne sont de trop. Le siège s’éternise, la faim et la maladie ont fauché plus d’hommes que le fer, et l’armée de Saladin veille toujours sur nos arrières. Que ce roi-soldat, joint au roi de France, sache enfin réduire Acre : voilà tout l’espoir de l’ost en ce mois de juin.

Le contexte

Le siège d’Acre dure depuis l’été de 1189, quand Guy de Lusignan vint camper devant la place ; les assiégeants sont eux-mêmes tenus en respect par l’armée de secours de Saladin.

Le roi de France Philippe Auguste a débarqué le 20 avril 1191 et a fait dresser ses machines ; on attendait le roi d’Angleterre pour presser les assauts.

La croisade fut prêchée après la perte de Jérusalem, tombée aux mains de Saladin voici près de quatre ans, à l’automne de 1187.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce que l’on peut savoir de Richard au 10 juin 1191, deux jours après son débarquement : sa lignée, ses terres, ses guerres passées et le détour de Chypre. Il ne préjuge en rien de ce que le roi accomplira devant Acre ni de la suite de la croisade.

Ce que l’on sait

  • Richard, roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine et comte de Poitou, a débarqué devant Acre le 8 juin 1191 avec sa flotte (environ vingt-cinq galères).
  • Fils d’Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine, il a été sacré roi d’Angleterre à Westminster en septembre 1189.
  • Pour ses terres continentales, il est vassal du roi de France Philippe Auguste ; d’anciens différends (Vexin, mariage rompu) nourrissent leur rivalité.
  • En route vers la Terre sainte, il a pris l’île de Chypre à Isaac Doukas Comnène (débarquement à Limassol le 6 mai, mariage avec Bérengère de Navarre le 12 mai 1191).
  • Sa réputation de maître des sièges est ancienne : à Taillebourg (1179), il emporta une place réputée imprenable.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du siège d’Acre et le sort de la place.
  • La manière dont s’accorderont — ou non — les volontés de Richard et de Philippe Auguste dans la conduite de la guerre.
  • Ce que le roi d’Angleterre entreprendra ensuite contre l’armée de Saladin.

Sources historiques utilisées

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Richard Cœur de Lion

Wikipédia (fr) · 2024

Naissance (1157), lignée Plantagenêt/Aquitaine, sacre à Westminster (3 septembre 1189), campagnes d’Aquitaine et prise de Taillebourg (1179), maîtrise de la poliorcétique, vassalité et rivalité avec Philippe Auguste, départ en croisade.

secondary

Conquest of Cyprus by Richard I

Wikipedia (en) · 2024

Tempête et naufrages, Bérengère de Navarre et Jeanne retenues par Isaac Doukas Comnène, arrivée à Limassol le 6 mai 1191, mariage le 12 mai, reddition d’Isaac et conquête de l’île.

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Troisième croisade

Wikipédia (fr) · 2024

Siège d’Acre en cours, débarquement de Philippe Auguste le 20 avril 1191, arrivée de Richard le 8 juin 1191, rivalité entre les deux rois (Sicile, mariage rompu avec Alix de France).

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’Aujourd’hier · 1191

La plume prêtée à un chroniqueur latin de l’ost devant Acre imite un média du temps ; les faits sont établis par recoupement des sources et logés dans l’état des connaissances, distincts de la voix d’époque.

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