Richard d’Angleterre, le roi-soldat que l’ost attendait
Débarqué avant-hier sous nos murs avec sa flotte, le roi d’Angleterre passe déjà pour le plus rude homme de guerre de la Chrétienté. Portrait d’un prince que l’on redoute autant qu’on l’espère.
Depuis le 8 de ce mois de juin, l’ost qui languit devant Acre a changé de visage. Les galères du roi d’Angleterre — on en compte environ vingt-cinq — ont paru au large, voiles pleines, et Richard, fils du roi Henri, a mis pied à terre sous les acclamations. Le roi de France Philippe l’attendait depuis le mois d’avril ; le voici enfin, et avec lui les vivres, les charpentiers, les engins et les hommes dont ce siège a un pressant besoin.
De tous les princes qui ont pris la croix, nul n’a devant lui pareille renommée de guerre. On dit qu’il n’aime rien tant que le fracas des armes, qu’il combat au premier rang comme un simple chevalier, et qu’aucune place forte ne lui tient longtemps. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre en Poitou en parlent avec une crainte mêlée d’admiration. Reste à savoir ce que cet homme fera devant les murailles d’Acre et l’armée du Sarrasin Saladin qui nous cerne.
Un prince du Midi, rompu à la guerre
Richard est né voici quelque trente-quatre ans, fils du roi Henri d’Angleterre et de la reine Aliénor, duchesse d’Aquitaine. De sa mère il tient le Poitou et le grand duché d’Aquitaine, qu’il gouverne depuis sa jeunesse. C’est un homme du Midi autant que de l’Angleterre : il parle la langue de nos pays d’oc, aime les trouvères et les cours, mais c’est aux armes qu’il a fait tout son apprentissage.
Sa terre est rude à tenir. Les barons de Poitou et d’Aquitaine ne se soumettent qu’à la force, et Richard, depuis l’âge de dix-huit ans, n’a guère cessé de les mater. On cite entre tous la prise de Taillebourg, château que l’on tenait pour imprenable, adossé à sa falaise et ceint d’une triple enceinte : il l’emporta, dit-on, en trois jours, se jetant lui-même dans la mêlée. Depuis, on le tient pour maître dans l’art des sièges.
Car là est peut-être sa plus grande force. Le roi s’entoure d’ingénieurs qui bâtissent béliers, tours et pierrières, et de mineurs qui creusent sous les murs. C’est un savoir dont l’ost a grand besoin : Acre résiste depuis près de deux ans, et ce ne sont pas les seuls assauts de courage qui feront tomber ses tours.
Roi d’Angleterre, et vassal du roi de France
Voici deux ans, à la mort de son père le roi Henri, Richard a ceint la couronne d’Angleterre ; il fut sacré à Westminster au mois de septembre de l’an 1189. Le voilà donc roi. Mais pour ses terres du continent — la Normandie, l’Anjou, le Poitou, l’Aquitaine —, il demeure l’homme lige du roi de France, à qui il doit hommage.
De là vient que les deux princes qui commandent aujourd’hui notre croisade ne sont pas d’égale nature l’un envers l’autre : Philippe est le suzerain, Richard le vassal, et cette ordonnance des choses ne va pas sans aigreur. On sait de vieilles querelles entre eux, touchant le Vexin normand et un projet de mariage rompu ; on les a vus, cet hiver, se surveiller l’un l’autre en Sicile. Les hommes prudents de l’ost prient pour que ces deux volontés ne s’entrechoquent pas sous nos murs, car l’œuvre de Dieu a besoin qu’elles s’accordent.
Le détour de Chypre
Si le roi d’Angleterre nous a rejoints plus tard que le roi de France, ce n’est pas faute d’ardeur. Parti de Vézelaie l’été dernier, sa flotte fut dispersée par la tempête aux approches de l’île de Chypre. Là régnait un Grec, Isaac, qui se disait empereur et gouvernait en tyran ; il retint et maltraita, dit-on, les naufragés des vaisseaux du roi, parmi lesquels la propre sœur de Richard et la dame qui devait l’épouser.
Le roi débarqua, prit la ville de Limassol, et en peu de jours se rendit maître de toute l’île ; on rapporte qu’Isaac finit par se rendre et fut chargé de fers. C’est là aussi, au mois de mai, que Richard épousa Bérengère, fille du roi de Navarre, et la fit couronner reine. Puis, l’île soumise et pourvue d’une garnison, il fit voile vers nous. Ainsi le roi d’Angleterre arrive-t-il avec, derrière lui, une base neuve pour ravitailler l’ost — et une réputation encore grandie.
Ce que l’ost attend de lui
Nul ne sait encore ce que fera Richard. On le dit prompt, colère, avide de gloire, peu endurant à la contradiction. Certains, dans le camp, redoutent qu’un tel homme ne veuille tout mener à sa guise, au risque de heurter le roi de France et les barons d’Outremer. D’autres n’attendent leur salut que de lui.
Ce qui est sûr, c’est que ni ses vivres ni ses engins ne sont de trop. Le siège s’éternise, la faim et la maladie ont fauché plus d’hommes que le fer, et l’armée de Saladin veille toujours sur nos arrières. Que ce roi-soldat, joint au roi de France, sache enfin réduire Acre : voilà tout l’espoir de l’ost en ce mois de juin.