Sans nos galères, pas de siège : entretien avec un armateur pisan
On chante la prouesse des rois et des chevaliers. Un patron de galère de Pise, dont les nefs mouillent devant Acre depuis le premier jour du siège, rappelle que la ville s'est rendue d'abord parce que la mer lui a été fermée.
Dans le port repris d'Acre, entre les nefs qui déchargent encore des vivres et celles qui chargent les blessés pour Chypre, un armateur de Pise a bien voulu répondre à nos questions. Il commerce en ces mers depuis avant même l'appel du pape Urbain, et ses galères sont devant cette ville depuis l'été 1189, quand l'archevêque de Pise y amena sa flotte à l'appel du roi Guy. Il parle en homme de négoce, non en clerc ni en chevalier : de fret, de rançon d'assurance, de concurrence entre communes, et du prix, en hommes et en navires, de deux années de blocus.
Nous avons voulu, par cet entretien, faire entendre une voix trop souvent tue dans le récit des sièges : celle des marins et des marchands sans qui aucun roi n'aurait pu débarquer un cheval, ni tenir un camp, devant ces murs.
un armateur et patron de galère pisan, personnage composite reconstitué à partir de plusieurs témoignages de marchands italiens engagés au siège d'Acre
Cet entretien met en scène un personnage composite : aucun armateur nommé ne nous a parlé en ces termes précis. Ses propos reconstituent, à partir de ce que l'on sait du rôle des flottes pisane et génoise au siège d'Acre, la voix plausible d'un homme de négoce de Pise engagé dans cette expédition depuis 1189.
Depuis quand vos galères sont-elles devant cette ville ?
Depuis l'été de l'an 1189. Monseigneur Ubaldo, notre archevêque, avait quitté Pise au printemps avec plus de cinquante voiles. Nous avons longé la côte, touché la Sicile, puis gagné la Syrie où le comte Guy venait tout juste de planter son camp devant Acre, avec une poignée d'hommes à peine suffisante pour investir la place. Sans nos nefs pour lui porter des renforts et fermer la mer, ce siège n'aurait pas duré une saison : il aurait fallu lever le camp.
Une ville assiégée par terre peut-elle encore vivre par la mer ?
C'est toute la question, et c'est la nôtre. Un port qui reçoit encore des barques la nuit, qui écoule son sel et reçoit son blé, tient indéfiniment, quelle que soit la famine du camp qui l'assiège. Nos premières années devant Acre, je ne vous le cache pas, n'ont pas suffi à fermer tout à fait la rade : nos cinquante voiles ne bouchaient pas chaque passe, et des barques légères, la nuit, par gros temps, se glissaient encore jusqu'au môle. Ce n'est qu'avec le renfort de bien d'autres flottes, venues au fil des mois, que la mer s'est refermée tout à fait sur la ville.
Et l'arrivée des deux rois a-t-elle changé la donne ?
Considérablement. Le roi Philippe est venu avec des Génois, sous un patron nommé Simon Doria — je le dis sans amertume feinte, nos deux communes rivales servaient là le même siège. Le roi Richard, en juin, a débarqué avec cent voiles d'Angleterre, chargées de huit mille hommes dit-on, après avoir pris Chypre en chemin. Dès lors nous étions plus de cent voiles à tenir cette mer. Les navires du sultan, eux, restaient bloqués dans leurs propres ports, une soixantaine ou davantage, sans pouvoir seulement approcher. La ville n'a plus reçu une miche de pain par l'eau depuis ce jour.
On raconte qu'un grand navire de ravitaillement égyptien a été coulé à l'arrivée du roi Richard ?
Cela s'est vu de tout le camp, et les marins en parlent encore. Une nef énorme, gréée à l'égyptienne mais peinte et pavillonnée pour ressembler à l'une des nôtres, tentait de forcer le blocus, chargée de vivres et d'armes pour la garnison. Les galères du roi Richard l'ont abordée et, ne pouvant s'en emparer intacte tant elle était lourde et bien défendue, l'ont coulée avec sa charge. Ce qu'elle portait au juste, nul de nous ne l'a compté ; mais sa perte a ôté à la ville tout espoir de secours par eau au moment même où les deux rois serraient les murs de plus près.
Les Pisans et les Génois s'entendent-ils, sur cette mer, aussi bien que les rois voudraient le croire ?
Il y a paix armée entre nous, le temps du siège, pas plus. Nos communes se disputent depuis longtemps le même commerce d'Orient — le poivre, la soie, l'alun, les draps qu'on échange contre le blé et le coton de ce pays. À Constantinople, à Alexandrie, dans tous les ports où l'on commerce, Pisans et Génois se jalousent les meilleurs comptoirs depuis des décennies. Ici, devant Acre, on tient les mêmes rangs qu'en mer marchande : chacun garde son mouillage, chacun compte les prises de l'autre, et le jour où la ville sera pleinement nôtre, je ne doute pas que les vieilles querelles reprennent sur le partage des quartiers.
Qu'apportent au juste vos navires, au-delà des soldats ?
Tout ce qu'une armée ne trouve pas sur cette côte tenue par l'ennemi depuis Hattin. Le bois de charpente pour les tours et les mangonneaux, car les palmiers d'ici ne valent rien pour cet usage. Le fer des fers à cheval et des carreaux d'arbalète. Le blé et le vin, quand la disette frappait le camp les hivers passés. Et les chevaux eux-mêmes : une nef de belle taille n'en loge qu'une quarantaine, avec leurs palefreniers, et il en meurt toujours quelques-uns en mer, de chaleur ou de mauvais temps, malgré les soins qu'on leur porte. Sans compter les pèlerins et les malades, qu'on ramène à chaque retour vers l'Occident.
La traversée elle-même, est-elle sûre ?
Sûre, jamais. On perd, chaque saison, des nefs dans les tempêtes du golfe de Satalie ou au large de Chypre, corps et biens parfois, sans qu'on sache jamais bien où ni comment. Les corsaires sarrasins d'Alexandrie et de Beyrouth rôdent sur cette route et guettent les convois isolés ou attardés ; une galère seule, chargée de vivres, est une proie plus sûre pour eux qu'un vaisseau de guerre. C'est pourquoi nous naviguons en flotte quand nous le pouvons, jamais seuls si on peut l'éviter. Chaque voyage est un pari sur le temps et sur la fortune, et l'assurance qu'on prend à Pise sur une cargaison de ce genre coûte cher, à proportion du risque.
Vos communes financent tout cela sans compter ?
Personne ne finance sans compter, messire. Armer et entretenir une galère deux années durant, avec son équipage, ses vivres, ses réparations, coûte une fortune que ni Pise ni Gênes ne portent par pure dévotion. On y engage des deniers de la commune, des avances de marchands, parfois des emprunts. C'est un placement de guerre, autant qu'un acte de pénitence : nous croyons à cette croisade, Dieu m'en soit témoin, mais nous n'y perdrons pas notre chemise si nous pouvons faire autrement.
Qu'espérez-vous donc en retour, la ville une fois rendue ?
Ce que nos pères ont déjà obtenu ailleurs : un quartier à nous dans la ville, avec notre église, notre four, notre bain, notre consul pour juger nos propres différends sans passer par les cours du royaume. Un droit de douane réduit sur ce que nous chargeons et déchargeons ici, quand les autres marchands en paient le double ou le triple. Et la liberté de commercer d'un bout à l'autre de cette côte, à Tyr comme à Antioche, comme à Jaffa si elle nous revient. C'est ce que nous tenons déjà à Tyr et en d'autres villes du royaume ; nous voulons la même part à Acre, à proportion de ce que nos voiles ont coûté à ce siège.
Ce partage est-il déjà arrêté ?
Point du tout, et c'est bien ce qui m'inquiète le plus, à dire vrai, plus que la mer et les corsaires réunis. La ville vient à peine de se rendre ; les rois, les barons, nos propres consuls et ceux de Gênes vont à présent se disputer les quartiers, les entrepôts, les droits de quai, comme on se dispute un butin. Rien n'est signé que je sache. Nous avons versé notre sang et nos deniers dans cette affaire depuis deux ans ; nous entendons bien qu'on ne l'oublie pas au moment de partager la ville.
Craignez-vous que les Génois obtiennent la meilleure part ?
Je le crains, oui, autant que je l'espère pour nous-mêmes. Ils sont arrivés avec le roi de France en personne, ce qui pèse à la cour ; nous, nous étions là dès le premier jour, ce qui devrait peser tout autant devant Dieu et devant les hommes, sinon devant les clercs qui tiennent les registres. Ces querelles-là ne se règlent jamais en un jour ; elles traîneront, j'en suis certain, tant que cette guerre durera.
Après tant de pertes, le jeu en valait-il la chandelle ?
Demandez-moi cela le jour où j'aurai vu mon comptoir bâti et mes galères rentrer chargées plutôt que vides. Pour l'heure, je vous dirai seulement ceci : sans nos voiles et celles de Gênes, devant cette ville, aucun roi ne serait venu à bout d'Acre, quels que soient son courage et ses machines. On chantera leurs noms dans les chroniques ; les nôtres n'y figureront guère. Cela ne nous manque pas, tant que le port nous reste ouvert.