Un chapelain de l'ost : « Nous n'avons pas pris la croix pour de l'or, mais pour la revoir »
Deux jours après la reddition d'Acre, le traité promet la restitution de la Vraie Croix, perdue à Hattin voici quatre étés. Un chapelain du camp franc nous dit ce que ce vœu, cette pénitence et cette relique attendue signifient pour ceux qui ont pris la mer pour Jérusalem.
Depuis vendredi, on chante des actions de grâces dans le camp devant Acre. Mais parmi les clauses du traité que la garnison a signé, une seule fait battre les cœurs plus que l'or et les captifs : la promesse que Saladin rendra la Vraie Croix, prise sur nous à Hattin voici quatre étés. Nous avons voulu comprendre ce que ce vœu et cette attente signifient pour les hommes d'Église qui suivent l'ost depuis l'Occident. Un chapelain, attaché à la maison d'un des grands seigneurs du camp, a bien voulu nous parler, à condition que son nom propre ne soit pas donné.
Il nous reçoit sous une tente dressée près des murs qu'on démantèle encore à peine, parmi les malades qu'on ramène du camp et les prêtres qui disent des messes de grâces depuis deux jours. Sa parole est celle d'un homme pieux, mais qui ne se cache pas de l'incertitude où nous sommes tous : la Croix promise n'est pas encore la Croix rendue.
Un chapelain de l'ost, attaché à la suite d'un des grands seigneurs devant Acre (il a demandé que son nom propre ne soit pas donné)
Personnage composite reconstitué : cet entretien ne restitue pas la parole d'un clerc unique et identifié, mais compose, en une seule voix, ce que plusieurs chapelains et prédicateurs de l'ost ont pu dire et prêcher durant le siège, d'après les récits de pèlerins et de chroniqueurs latins présents devant Acre (Ambroise, l'auteur de l'Itinerarium peregrinorum). Aucune parole ici rapportée ne doit être tenue pour la citation exacte d'un homme nommé : c'est un instrument de restitution du sentiment religieux du camp, non un témoignage individuel vérifié.
Mon père, avant toute chose : qu'est-ce que la Vraie Croix, pour qui ne l'a jamais vue ?
C'est un fragment du bois même sur lequel Notre-Seigneur fut mis à mort, retrouvé à Jérusalem du temps de la mère de l'empereur Constantin, il y a près de neuf cents ans, et gardé depuis en l'église du Saint-Sépulcre. Depuis que le royaume latin fut fondé, voici près d'un siècle, on la porte devant nos armées quand elles marchent au combat, enchâssée dans l'or, comme on porterait devant un peuple son étendard le plus sacré. Ce n'est pas une relique parmi d'autres : c'est le signe même sous lequel Godefroy et ses successeurs ont tenu ce royaume. La perdre, à Hattin, ce ne fut pas seulement perdre une bataille. Ce fut voir Dieu nous retirer, semblait-il, sa protection la plus visible.
Vous étiez déjà dans l'ost quand la nouvelle de Hattin est parvenue en Occident. Que disait-on de la perte de la Croix ?
Je n'oublierai jamais ce jour. On disait d'abord que l'armée du royaume avait péri presque tout entière, sur ce plateau desséché de Galilée, faute d'eau et cernée de tous côtés. Puis on a su, par les marchands et les pèlerins qui rentraient, que l'évêque d'Acre, qui portait la Croix au milieu des rangs, était mort ou pris dans la mêlée, et que la relique elle-même était tombée aux mains du sultan. Certains disaient qu'il l'avait fait porter, renversée, devant ses troupes, pour humilier notre foi ; d'autres, plus prudents, disaient qu'on ne savait rien de sûr de ce qu'il en avait fait par la suite. Ce qui est certain, c'est que la nouvelle a frappé les cœurs plus fort que celle de la chute de Jérusalem elle-même, qui pourtant suivit de peu. On pleurait la Ville sainte ; on pleurait la Croix comme on pleure un père.
C'est peu après que le pape a appelé à cette croisade. Pourquoi avoir pris la croix, vous-même ?
Le seigneur pape a fait publier une bulle où il disait le malheur d'Orient comme un jugement porté sur nos péchés à tous, et non sur les seuls chevaliers de là-bas. Il appelait à la pénitence autant qu'aux armes : jeûnes, prières, et pour qui prendrait la croix, la promesse de la rémission des péchés commis. J'ai pris la croix parce qu'un homme d'Église ne peut prêcher aux autres un sacrifice qu'il refuserait pour lui-même. Et parce que je crois, comme beaucoup ici, que ce pèlerinage armé est le plus sûr chemin de pénitence qu'un homme puisse prendre en cette vie : on y risque son corps et son âme tout ensemble, on y souffre la faim, la maladie, la peur, et l'on offre cela en rémission de ce qu'on a mal fait.
Un pèlerinage armé : le mot surprendra ceux qui, chez nous, ne connaissent le pèlerinage que par le bâton et la coquille.
C'est pourtant le mot juste, et les prédicateurs l'emploient depuis le premier appel du seigneur pape Urbain, voici près d'un siècle. Le pèlerin ordinaire marche vers un lieu saint pour y prier et s'en revient. Celui qui prend la croix fait vœu du même pèlerinage, vers le même Sépulcre, mais l'épée à la main, parce que le lieu qu'il veut atteindre est tenu par les armes des Infidèles et ne s'ouvre pas à la seule prière. On coud la croix d'étoffe sur l'épaule, comme un pèlerin porterait sa coquille, et ce signe engage devant Dieu et devant les hommes : on ne le quitte pas sans parjure, sauf à l'avoir accompli ou à en avoir été relevé par l'Église.
Après tant de mois de siège, la faim, les fièvres, tant de morts devant ces murs — la foi a-t-elle vacillé dans le camp ?
Je mentirais si je disais que non. J'ai entendu des hommes, au plus dur de l'hiver, dans la boue et la disette, demander tout haut si Dieu n'avait pas détourné son visage de nous, comme à Hattin. On a vu des désertions, des murmures, des hommes qui échangeaient leur croix contre du pain quand la faim les tenait trop fort. Mais j'ai vu bien davantage d'hommes tenir, par une obstination qui n'était pas seulement celle des armes : ils disaient qu'on ne prend pas la croix pour l'ôter au premier hiver dur, et que Dieu éprouve avant de consoler. Les morts eux-mêmes, ceux que nous avons mis en terre par centaines, on les tient pour des pèlerins morts en chemin, non pour des vies perdues en vain.
Le traité de reddition promet que Saladin rendra la Vraie Croix. Que représente, pour vous, cette clause entre toutes ?
Elle représente plus que l'or de la rançon, plus même que la liberté des captifs, si grande soit la joie qu'elle leur rendra. L'or se compte et se dépense ; les hommes délivrés reprennent leur vie. La Croix, elle, est le signe que Dieu n'a pas définitivement abandonné cette terre à ceux qui la nient. La revoir dans notre camp, portée de nouveau devant l'ost comme du temps du royaume, ce serait, pour beaucoup d'entre nous, la vraie preuve que ce voyage n'a pas été vain. On dit ici que le jour où on la reverra, il n'y aura pas un genou qui ne se plie.
Faut-il donc tenir cela pour acquis ? Le traité est signé, mais la Croix n'est pas encore dans vos mains.
Non, et je serais un mauvais témoin si je vous le laissais croire. Ce que je vous dis là est une espérance fondée sur une promesse écrite, non une chose accomplie. Le sultan doit encore la faire chercher, où qu'elle soit gardée, et nous ne savons ni le lieu ni le délai. Nous avons appris, à nos dépens, que les paroles échangées entre nous et les gens du sultan ne se tiennent pas toujours au jour dit. Tant que je ne l'aurai pas vue de mes yeux portée dans ce camp, je me garderai de dire qu'elle est rendue. Je dis seulement qu'elle est promise, et que la promesse elle-même est déjà un baume sur une plaie de quatre ans.
Sait-on seulement ce qu'est devenue la relique, depuis Hattin ?
On rapporte, sans que je puisse le jurer, que le sultan l'aurait fait porter à Damas après la bataille, et qu'elle y serait gardée depuis, plutôt qu'exposée à l'insulte. D'autres disent qu'on l'a montrée, un temps, renversée devant ses troupes, pour marquer notre défaite aux yeux des siens ; je ne l'ai pas vu de mes yeux, et je me méfie de ce que la douleur nous fait croire de nos ennemis. Ce que je sais tenir pour sûr, c'est qu'elle n'a pas été détruite : le traité n'engagerait pas sa restitution si elle n'existait plus. Le reste — le lieu exact, l'état où elle se trouve — je le range parmi ce qu'on rapporte, non parmi ce qu'on sait.
Vous avez parlé de Jérusalem tout à l'heure. Est-ce elle, ou la Croix, qui tient le plus de place dans les prières du camp ?
Les deux se répondent, mon fils, elles ne se séparent pas. On a pris la croix pour délivrer le tombeau du Christ ; on pleure la Croix parce qu'elle en est comme le signe emporté. Reprendre Acre, c'est desserrer l'étau qui tenait toute la côte ; cela ouvre la route vers le sud. Mais nul, ici, ne tient encore la Ville sainte pour proche. Nous en sommes à panser les malades et à relever les murs d'un seul port. Le chemin qui reste, entre ce jour et celui où l'on prierait de nouveau devant le Sépulcre, personne dans ce camp ne saurait le dire court.
Beaucoup, chez nous, se demanderont si Dieu était vraiment du côté des chrétiens, à voir tant de morts pour reprendre une seule ville. Que répondez-vous à cela ?
Je réponds que je ne suis pas de ceux qui prêtent à Dieu nos calculs de victoire ou de défaite comme on compte des pièces d'or. Bien des nôtres sont morts devant ces murs, de faim plus que de fer, et je ne dirai pas que chacune de ces morts fut un dessein clair de la Providence : ce serait présomption de ma part. Je dis seulement ce que je crois, en tant que prêtre : que l'offrande de la peine et du péril, faite en pénitence, n'est jamais perdue devant Dieu, quelle que soit l'issue terrestre. La reddition d'Acre, la Croix promise, sont des signes qui nous consolent ; ils ne sont pas des preuves qu'on puisse opposer à qui doute.
Un dernier mot, mon père. Si la Croix revient un jour dans ce camp, que ferez-vous, vous, ce jour-là ?
Je dirai la messe, comme tous mes frères le voudront ce jour-là, et je pense que je pleurerai, ce qui n'est pas honte pour un homme d'Église. Puis je prierai qu'elle ne retombe plus jamais aux mains de qui la renie. Pour le reste — ce que fera l'ost une fois la Croix revenue, si nous marcherons vers la Ville sainte ou si nous resterons à consolider ce que nous tenons —, cela n'est pas à un chapelain d'en décider. Nous suivons les rois et les barons ; nous, hommes d'Église, portons la prière et la pénitence, non le commandement des armées. Que Dieu nous rende d'abord la Croix ; le reste viendra, ou ne viendra pas, selon ce qu'il voudra.