Un chevalier de l’ost raconte : « Nous mourions plus de faim que de fer »
Depuis près de deux ans, des hommes du Poitou, d’Anjou et de bien d’autres terres campent devant Acre, pris entre la muraille et l’armée du sultan. Au lendemain du débarquement de Richard, l’un d’eux a accepté de nous dire ce que fut, pour lui, cette longue attente.
Nous l’appellerons Renaud. Il porte le haubert depuis quinze ans, a suivi son seigneur d’abord en Poitou puis sur les routes d’Orient, et campe devant Acre depuis l’automne 1189. Il a accepté de nous parler, au lendemain du débarquement du roi Richard, de ce que fut, pour lui et pour tant d’autres, cette longue attente devant les murs.
Un chevalier de l’ost, deux ans devant Acre
Par égard pour sa sûreté et celle des siens, notre témoin n’est pas nommé sous son vrai nom. Le propos recueilli ici est un portrait composite, reconstitué à partir des récits de plusieurs hommes de l’ost — chevaliers et sergents à cheval de diverses terres d’Occident — présents devant Acre depuis 1189 ou 1190. Aucune de ses paroles n’est à tenir pour la citation exacte d’un homme en particulier ; elles restituent, croisées, ce qu’on rapporte communément sous les tentes.
Depuis combien de temps êtes-vous devant Acre ?
Depuis la fin de l’été de l’an de grâce 1189. J’étais du petit nombre qui suivit le roi Guy quand il vint dresser sa tente devant ces murs, à peine sorti des prisons du sultan. On était une poignée, alors. On se disait qu’il fallait bien commencer quelque part, reprendre un seul rivage, et qu’on serait rejoints. On l’a été. Mais j’ai vu passer deux hivers ici, et je ne pensais pas, au premier jour, qu’il m’en faudrait tant.
Comment décririez-vous le siège à qui ne l’a jamais vu ?
On dit « le siège d’Acre » comme s’il n’y en avait qu’un. Il y en a deux, l’un dans l’autre. Nous tenons la ville par-devant, avec nos fossés et nos machines contre la muraille. Et l’armée du sultan Saladin nous tient par-derrière, campée sur les collines, si bien que nous sommes nous-mêmes assiégés en assiégeant. On creuse des tranchées des deux côtés de notre camp, celles qui regardent la ville et celles qui regardent les hauteurs. Un homme qui arrive de France croit qu’on va tout droit à l’assaut. La vérité, c’est qu’on vit des mois entiers entre deux fossés, à guetter de deux côtés à la fois.
Qu’en est-il des vivres, dans le camp ?
Le pire ennemi n’a pas de bannière, on vous l’a déjà dit ailleurs, et c’est vrai. Il y a eu des semaines, l’hiver dernier, où un denier d’argent n’achetait qu’une poignée de fèves ou un œuf, où un sac de blé se payait comme on paierait un cheval. J’ai vu des hommes de rien manger l’herbe des talus et ronger des os déjà nus. Les grands ne mouraient pas de faim comme les pauvres gens, c’est vrai aussi, mais ils n’étaient pas à l’abri du reste.
Et du reste, justement — la maladie ?
C’est elle qui a fait le plus grand ravage, plus que les traits lancés depuis la muraille. Une fièvre a couru le camp, qui prenait un homme robuste un matin et le mettait en terre huit jours après. On l’appelle entre nous le mal de l’ost, sans trop savoir le nommer autrement. L’eau n’y est pour rien de bon : entre les corps et les charognes, elle se corrompt vite, et celui qui boit sans précaution s’expose. Nous avons perdu de grands seigneurs de cette fièvre, des comtes venus des terres d’Empire, autant que des sergents dont personne ne tiendra le compte. Le mal ne demande ni titre ni terre.
On dit que la reine Sibylle elle-même est morte du mal du camp.
Elle est morte l’automne dernier, oui, avec ses deux filles, en quelques jours d’intervalle. Cela a frappé les esprits plus qu’une défaite. Le roi Guy tenait sa couronne d’elle ; sa mort a rouvert une querelle sur qui doit régner à Jérusalem, une fois qu’on l’aura reprise. Je ne suis pas homme à juger de ces affaires de couronne. Je dis seulement qu’on a vu, cet hiver-là, la mort entrer sous les tentes des plus grands comme sous les nôtres.
Comment tient-on, dans de telles conditions, mois après mois ?
On tient parce qu’on ne voit pas d’autre chemin. Reculer, c’était abandonner la Terre sainte tout entière ; rester, c’était souffrir, mais avec l’espoir devant soi. Et puis il y a la messe, les processions, les prêtres qui rappellent pourquoi nous sommes venus. Un homme qui croit que Dieu regarde son endurance la porte plus loin qu’il ne croirait.
Voyez-vous souvent la garnison, sur les murs ?
Tous les jours. On se connaît de vue, à force. On sait reconnaître, à la façon dont un homme se tient sur le rempart, s’il nous guette ou s’il se moque de nous. Ils nous ont tenus deux ans ; ce ne sont pas des lâches, et je ne l’ai jamais entendu dire dans notre camp, quoi qu’on pense par ailleurs des Infidèles.
Et l’armée du sultan, dans votre dos ?
Elle campe sur les hauteurs, à distance qu’on voit ses feux le soir. Elle nous harcèle, coupe nos fourrageurs quand elle le peut, cherche à percer nos lignes pour ravitailler la ville par la terre. Nous faisons de même en sens inverse. C’est une guerre de patience autant que de fer : on gagne un fossé, on le perd, on le reprend.
On raconte pourtant qu’il arrive des trêves de fait, entre deux assauts.
Cela s’est vu, oui, plus d’une fois. Un jour de grande chaleur, ou après un assaut trop rude des deux côtés, on cesse de se battre sans qu’aucun accord ne soit signé nulle part. Il arrive alors que des hommes s’approchent, se montrent des armes, se défient à la course ou à la lutte, échangent du pain contre des fruits ou l’inverse. Cela ne dure jamais. Le lendemain, ou parfois le soir même, les trompes sonnent de nouveau et on reprend les fossés. Je ne sais pas dire pourquoi cela se produit ; je sais que je l’ai vu de mes yeux plus d’une fois, et que bien des hommes de l’ost vous le confirmeront.
Cela ne trouble-t-il pas la haine qu’on doit porter aux Infidèles ?
On me le demande souvent. Je réponds ce que je crois vrai : sur les fossés, ce sont des ennemis qu’on combat pour la Croix, et je ne renie rien de ce combat. Dans ces heures de répit, ce sont des hommes qui souffrent le même siège que nous, la même chaleur, parfois la même faim. Les deux choses sont vraies en même temps, et je ne sais pas les accorder autrement.
Le sultan Saladin est-il connu, dans votre camp, autrement que comme un ennemi ?
On le sait redoutable et rusé, vainqueur à Hattin, maître de la Ville sainte, et c’est de lui que vient l’armée qui nous tient par-derrière. Certains disent qu’il traite ses prisonniers avec plus d’égards qu’on ne l’attendrait d’un Infidèle. Je n’en ai pas d’expérience propre, et je me garde de le répéter comme un fait établi ; ce sont des propos qui courent, rien de plus.
Que change, pour vous, l’arrivée des deux rois ?
Tout, ou presque. Depuis l’arrivée du roi de France en avril, puis celle du roi Richard hier, on sent le camp changer d’humeur. Les vivres circulent mieux, on relève des machines neuves, les galères tiennent la mer loin des murs. Deux ans à user nos forces contre cette ville, et voilà qu’en quelques semaines tout paraît possible de nouveau. Je ne sais pas quand la ville tombera, ni si elle tombera bientôt. Mais pour la première fois depuis que je suis ici, je vois des hommes qui recommencent à croire qu’ils reverront leur pays.