La dîme qu’on nomme sainte
On lève depuis trois ans, au nom de Jérusalem, le dixième des biens de qui ne prend pas la croix. J’ai vu cette aumône collectée dans mon ressort, et j’ai vu ce qu’elle coûte à ceux qui restent. Un clerc dit ici son trouble : la cause est sainte, le moyen l’est-il ?
Je prends la plume pour une chose qui ne se combat pas devant Acre, mais qui pèse ici, dans nos paroisses, depuis trois années. On l’appelle la dîme saladine, du nom de l’Infidèle qui nous a ravi Jérusalem, parce que c’est pour reprendre la cité sainte qu’on la lève. Le mot de dîme la fait sonner comme une chose d’Église ; mais ce n’est pas la dîme que nous connaissons, celle qui va à l’autel. Celle-ci va aux coffres des rois qui partent, et c’est un dixième non pas des seuls fruits de la terre, mais des revenus et des biens meubles de l’année, exigé de tous ceux qui ne prennent pas la croix.
Je ne suis pas de ceux qui doutent de la croisade. J’ai prié pour le départ des rois, et je prie encore pour qu’ils délivrent le Sépulcre. Une entreprise si haute coûte de l’or, on ne fait pas la guerre au bout du monde avec des prières seules, et je le sais bien. Ce n’est donc pas la cause que je discute : c’est le moyen. Car j’ai vu cette aumône collectée dans mon ressort, et j’ai vu ce qu’elle laisse derrière elle.
Un clerc n’est pas là pour flatter le prince ni pour ameuter les campagnes. Il est là pour dire ce qui se murmure aux portes des granges et ce qui trouble jusque dans nos chapitres : qu’on force les consciences au nom de Jérusalem, et qu’une chose bonne prend, dans la manière dont on la lève, un goût que je n’ose nommer saint.
D’où vient cette dîme, et pourquoi on l’a voulue
Chacun sait la cause. Voici bientôt quatre ans, aux Cornes de Hattin, notre armée du royaume de Jérusalem fut défaite et la Vraie Croix prise ; puis la cité sainte tomba aux mains de Saladin. À la nouvelle, les rois se sont croisés. Mais nul ne franchit la mer avec des ost entières sans un trésor de guerre. C’est pour l’amasser qu’on décréta la dîme.
Le roi d’Angleterre l’ordonna le premier, en son concile tenu à Geddington, et notre roi Philippe la fit crier peu après à son assemblée de Paris ; on en confia la levée, chez nous, dit-on, au comte de Nevers et à d’autres. Le décret est le même en substance : qui ne prend pas la croix doit le dixième de ses revenus et de ses meubles de l’année, laïc ou clerc, nul excepté.
Il faut être juste, l’assise a ses ménagements. On ne taxe pas les armes du chevalier, ni son cheval, ni ses vêtements ; on laisse au clerc ses livres, ses ornements, les objets du culte et sa monture ; on excepte les pierres précieuses. Mais le cœur de la chose est ailleurs, et le voici : celui qui prend la croix ne paie rien. Mieux encore, le croisé, clerc ou chevalier, perçoit la dîme que doivent ses propres hommes restés au foyer. Ainsi l’aumône récompense qui part et fait payer qui demeure. On dira que cela pousse au départ ; je dis que cela fait de ceux qui restent les débiteurs de ceux qui s’en vont.
Le poids, la contrainte, et la grogne
Voyez comment on la lève, car le décret anglais l’a réglé par le menu et le nôtre n’en diffère guère dans l’esprit. On ne compte plus par comtés mais par diocèses ; en chaque paroisse siège une commission — le prêtre, le doyen, un frère du Temple et un de l’Hôpital, les sergents et les clercs du roi et du seigneur, un clerc de l’évêque. Chacun se taxe lui-même sous serment. Et si l’on soupçonne un homme d’avoir juré trop bas, quatre ou six paroissiens jurés viennent priser ses biens à sa place. On entre ainsi dans le compte de chaque maison.
Voilà pour l’ordre. Reste la contrainte, et c’est elle qui m’arrête. Qui refuse de payer le dixième légitime, l’ordonnance veut qu’on l’emprisonne ou qu’on l’excommunie ; et elle charge nommément les archevêques, les évêques, les doyens, de retrancher de l’Église, en chaque paroisse, quiconque ne s’acquitte pas. Voyez ce qu’on nous demande, à nous clercs : brandir le glaive spirituel, l’anathème, la privation des sacrements, pour une affaire d’argent levée pour la guerre. On me dira que la guerre est sainte. Je réponds que l’excommunication est faite pour le péché de l’âme, non pour le retard d’une bourse, et que l’employer ainsi, c’est en user pour ce qu’elle n’est pas.
Aussi la grogne n’a-t-elle pas manqué, et je ne la cache pas puisque j’en suis. Chez nous en France, les plus révoltés furent les gens d’Église, et les monastères s’en firent l’écho une année durant. Dans les campagnes, on paie en maugréant : le dixième d’une année entière n’est pas une aumône qu’on glisse à la quête, c’est une part qui manque à la table et à la semence. Et le paysan qui reste voit son voisin croisé exempté, et pis, il lui doit sa propre dîme. Celui qui part ne donne rien ; celui qui reste paie double. On m’a dit que c’était le prix de Jérusalem. Peut-être. Mais Jérusalem, ce me semble, ne demandait pas qu’on prît le pauvre à la gorge.
Le moyen et la crainte du précédent
Voici donc la question que je ne sais pas résoudre et que je pose tout net : peut-on financer la guerre sainte par une contrainte ? Que la cause soit juste, je le crois. Mais une bonne fin ne sanctifie pas tout moyen, et l’Évangile ne connaît pas d’aumône qu’on arrache sous peine d’anathème. L’aumône est libre ou n’est pas. Dès qu’on la lève par force, sous serment et sous menace de retranchement, ce n’est plus une aumône : c’est un prélèvement, et il faut avoir le courage de l’appeler par son nom au lieu de le parer d’un mot d’Église.
Il faut dire aussi que notre roi n’a pas fait la sourde oreille. Devant l’opposition, voici deux étés, il a reculé pour une part : par lettre aux commandants de ses provinces, il a abandonné la dîme sur les biens meubles et n’a maintenu que celle sur les revenus, si bien que la levée s’est en France largement arrêtée. Et l’on assure qu’il avait juré solennellement que cet impôt ne ferait pas précédent, qu’on ne s’en autoriserait pas plus tard pour en lever d’autres. On dit même, dans les cloîtres, que le clergé se serait racheté de sa part pour cinq mille marcs d’argent ; je le rapporte comme on me l’a dit, sans en répondre.
C’est ce serment qui me tient le plus au cœur, car il avoue la crainte. Si l’on a promis que la chose ne se referait pas, c’est qu’on a bien senti le danger : qu’un dixième levé une fois pour une cause sainte devienne demain une habitude qu’on lèvera pour de moindres. On n’avait jamais, de mémoire d’homme, pris ainsi le dixième des meubles de tout un royaume. Nul ne sait si le serment tiendra, ni si les rois qui viendront s’en souviendront. Mais j’écris ceci pour qu’on se souvienne au moins qu’en cette année, des clercs et des campagnes ont trouvé le fardeau lourd, et qu’ils ont demandé — sans cesser de vouloir Jérusalem — si l’on servait bien la Croix en pressurant ceux qui la portaient déjà dans leur cœur.