Deux rois, une croisade
Acre est prise, et déjà le roi de France a repris la mer. Il ne reste devant les murs qu’un seul des deux princes qui avaient juré de délivrer Jérusalem ensemble. Un clerc de l’ost s’en afflige.
Nous étions venus trois rois pour délivrer la Cité sainte. L’empereur d’Allemagne s’est noyé dans un fleuve de Cilicie l’an passé, et son armée s’est défaite sur les routes avant même d’avoir vu la mer de Syrie. Restaient deux princes, le roi de France et le roi d’Angleterre, débarqués l’un après l’autre sous ces murs, et l’on se disait : voilà de quoi rendre Acre aux chrétiens et rouvrir la route de Jérusalem. Acre est rendue, en effet, depuis la mi-juillet. Mais l’un des deux rois a déjà remis à la voile, et je ne puis m’en taire.
Le roi Philippe est reparti il y a quelques jours, malade, disent les uns ; pressé par les affaires de son royaume, disent les autres ; las de n’être pas le premier, murmurent les moins charitables. Il laisse derrière lui ses gens de guerre, quelque dix mille hommes à ce qu’on assure, sous la main du duc Hugues de Bourgogne. Ainsi le gros de l’œuvre demeure, mais la tête s’en va. Et de la double couronne qui devait ombrager cette croisade, il n’en reste qu’une : celle du roi d’Angleterre.
Je ne juge pas le corps d’un prince. La fièvre qui a rongé les deux rois sous ces murs, qui leur a fait tomber le poil et les ongles, n’épargne personne, et le roi de France en a gardé, dit-on, l’œil malade. Un homme peut avoir de justes raisons de rentrer chez lui. Mais qu’on me permette, à moi qui ai pris la croix pour une seule cause, de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas dans les tentes : deux rois valaient mieux qu’un, et nous en avons perdu un en chemin.
Deux rois qui ne sont pas égaux
Là est le nœud, et il faut le dire sans détour. Ces deux princes ne sont pas venus ici comme deux frères d’armes que rien ne sépare. Le roi d’Angleterre est duc de Normandie, comte d’Anjou, duc d’Aquitaine ; et pour toutes ces terres qui sont de France, il est l’homme lige du roi de France, il lui doit hommage et foi. Voilà deux hommes qui, sur cette terre de Syrie, se disent égaux et compagnons de pèlerinage, mais qui, dès qu’ils auront repassé la mer, redeviendront le seigneur et le vassal, le suzerain et l’homme.
Comment veut-on que la préséance ne les brouille pas ? Chacun surveille l’autre, compte ses galères, jauge ses présents, mesure qui a payé le plus fort gage à ses chevaliers. On n’a pas oublié non plus, dans le camp, l’affaire du mariage rompu : le roi d’Angleterre devait épouser la sœur du roi de France, et il a pris femme ailleurs. Ces choses-là ne s’effacent pas sous une même croix cousue à l’épaule. On les emporte avec soi jusque sous les murs des Infidèles.
Je tiens que la Terre sainte paie ici les querelles d’Occident. Nos princes se sont croisés ensemble, mais ils sont arrivés déjà rivaux, et ils repartiront rivaux. Le pèlerinage n’a pas suffi à faire taire ce qui les divise chez nous.
La division jusque dans la couronne de Jérusalem
Cette mésentente ne reste pas dans les cœurs : elle se voit dans les affaires du royaume. On sait qu’il y a débat sur la couronne de Jérusalem, depuis que la reine est morte au camp l’an passé. Guy de Lusignan tient qu’elle lui revient ; le marquis Conrad, qui a sauvé Tyr des Sarrasins, la réclame pour lui. Or les deux rois ne se sont pas rangés du même côté : le roi de France soutient le marquis, le roi d’Angleterre soutient le sire Guy.
Ainsi la brouille des deux princes se coule dans la brouille des deux prétendants, et l’ost se partage. Là où il faudrait un seul chef et une seule bannière pour marcher vers Jérusalem, nous avons deux camps qui se regardent. Je ne prétends pas trancher qui a droit à la couronne : ce n’est pas ma charge. Je dis seulement que ces divisions retardent tout, et que l’Infidèle, lui, n’a qu’un maître.
Ce qui reste, et ce qu’on doit
Que le roi Philippe ait laissé ses hommes est chose bonne, et il faut le lui reconnaître. Le duc de Bourgogne et les barons de France demeurent sous ces murs, et ce ne sont pas là de petites forces. Mais des hommes sans leur roi ne sont pas un roi. Il faudra désormais que le sire duc s’accorde en tout avec le roi d’Angleterre, et l’on sait combien il est malaisé de servir sous la bannière d’un prince quand le sien a repris la mer.
Reste donc le roi Richard, seul des trois qui avaient pris la croix, seul devant l’œuvre entière. On le dit vaillant entre tous, prompt à la bataille, et Dieu sait que la vaillance ne manquera pas où il sera. Mais un seul homme, si grand soit-il, portera-t-il tout le faix ? La route de Jérusalem n’est pas ouverte ; elle est seulement moins fermée qu’hier. Il y faudra encore des batailles, du pain, de l’argent et de la concorde, et c’est de la concorde que je me défie le plus.
Je prie donc pour deux choses. Que la santé revienne à ceux qu’elle a quittés, et que ceux qui restent oublient, le temps de cette guerre sainte, qui est le seigneur et qui est le vassal. Nous n’avons pas traversé la mer pour porter jusqu’ici les procès de nos fiefs. Nous l’avons traversée pour la Croix. Puissent nos princes s’en souvenir mieux que je ne les en vois disposés.