Le roi de Jérusalem assassiné à Tyr
Le marquis Conrad de Montferrat, défenseur de Tyr et tout juste reconnu roi de Jérusalem, a été poignardé dans les rues de sa ville le mardi 28 avril par deux hommes de la secte des Assassins. On ignore qui les a armés, et l’on n’ose ici nommer personne.
Il n’est bruit dans tout le pays que du meurtre du marquis Conrad de Montferrat, seigneur de Tyr, que les barons du royaume venaient à peine de reconnaître pour leur roi. Le mardi qui précédait la fin d’avril, comme il rentrait à cheval d’un dîner qu’il avait pris chez l’évêque de Beauvais, deux hommes se sont jetés sur lui dans une rue étroite et l’ont frappé de leurs couteaux. Il est mort peu après de ses blessures. Nous rapportons ici ce que l’on nous en dit, au milieu du trouble d’une ville qui a perdu son maître.
Les deux meurtriers étaient, dit-on, de la secte des Assassins, ces gens des montagnes qui obéissent à un chef que les nôtres nomment le Vieux de la Montagne. On assure qu’ils vivaient depuis des mois dans l’entourage du marquis, s’étant fait passer pour chrétiens et pour serviteurs dévoués, attendant leur heure. L’un d’eux fut tué sur place ; l’autre, saisi et mis à la question, aurait avoué avoir été envoyé pour ce forfait — mais sur l’ordre de qui, c’est là toute la ténèbre de cette affaire, et nous n’en donnerons pour l’heure aucune version comme assurée.
Le coup frappe le royaume au pire moment. Conrad tenait Tyr depuis les jours noirs qui suivirent Hattin, quand cette ville fut à peu près la seule à ne pas tomber aux mains de Saladin ; c’est derrière ses murs que se rassembla ce qui restait des chrétiens d’Orient. Sa longue querelle avec le roi Guy de Lusignan pour la couronne venait enfin de se dénouer en sa faveur. Le voici mort avant même d’avoir ceint le diadème.
Un roi de quelques jours
Depuis la mort de la reine Sibylle et de ses filles, emportées par le mal qui rôdait dans le camp devant Acre, le royaume de Jérusalem était sans souverain assuré. Deux hommes s’en disputaient le titre : Guy de Lusignan, qui l’avait tenu de Sibylle son épouse, et Conrad de Montferrat, qui avait épousé Isabelle, sœur de la défunte reine et dernière héritière de la maison royale. La division déchirait l’ost au moment même où il fallait faire front.
La querelle avait tenu le camp en haleine tout l’hiver. Le roi Richard d’Angleterre soutenait Guy ; le roi Philippe de France, avant son départ, et le duc de Bourgogne avec les Français, tenaient pour Conrad, comme la plupart des barons du pays. Il y a peu, les grands du royaume assemblés se sont enfin prononcés pour le marquis, et l’on dit que Richard lui-même a fini par s’incliner devant leur voix. Conrad se préparait à son couronnement lorsque les couteaux l’ont abattu.
La question du commanditaire
Reste l’énigme : à qui profite ce meurtre, et qui l’a voulu ? Nul ne le sait, et l’on entend ici les bruits les plus contraires. Nous les rapportons comme des rumeurs, sans en épouser aucune, car aucune n’est prouvée et il serait grave d’accuser à la légère.
Les uns tiennent que le Vieux de la Montagne, le maître des Assassins que l’on nomme Sinan, aurait ordonné ce coup pour venger une querelle : on parle d’un navire de sa secte que le marquis aurait naguère saisi, de sa cargaison prise et de gens des siens retenus, sans jamais rendre ce qu’il devait. D’autres regardent vers Saladin, à qui la mort d’un tel adversaire ne saurait déplaire ; mais beaucoup en doutent, car on ne prête pas au sultan d’amitié pour ces sectaires, ni de raison pressante d’abattre Conrad en cette heure.
Il se murmure aussi — et nous ne le disons qu’avec la plus grande réserve — que la main qui a armé les meurtriers pourrait être chrétienne, tant la mort du marquis arrange ceux qui lui étaient contraires. Ce soupçon court dans les tentes et sur les places ; il n’est appuyé d’aucune preuve, et nommer qui que ce soit sur la foi d’un tel bruit serait une faute que nous ne commettrons pas. Nous consignons que le propos existe, et rien de plus.
Le royaume ne veut pas rester sans tête
La couronne ne pouvait demeurer vacante en un pays serré de toutes parts. Isabelle, la veuve du marquis, qui porte un enfant de lui, a été aussitôt remariée : le dimanche 5 mai, elle a épousé le comte Henri de Champagne, neveu tout ensemble du roi Richard et du roi Philippe, venu d’Occident avec la croisade et fort estimé de l’ost. C’est à lui que revient désormais la charge du royaume.
On nous apprend d’autre part que Guy de Lusignan, écarté de la couronne, ne demeure pas sans domaine : l’île de Chypre, que le roi Richard avait prise l’an passé en chemin vers la Terre sainte, lui est cédée. Ainsi chacun des deux rivaux d’hier trouve son établissement, l’un à Chypre, l’autre effacé par la mort.
Nous écrivons ces lignes à chaud, dans une ville encore sous le coup de l’effroi. Bien des choses restent à éclaircir, et d’abord le nom de celui qui a voulu ce meurtre — s’il se laisse jamais connaître. Nous nous garderons de le désigner tant que nous ne le saurons pas.