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Le roi de Jérusalem assassiné à Tyr

Le marquis Conrad de Montferrat, défenseur de Tyr et tout juste reconnu roi de Jérusalem, a été poignardé dans les rues de sa ville le mardi 28 avril par deux hommes de la secte des Assassins. On ignore qui les a armés, et l’on n’ose ici nommer personne.

Foulque de Nesle, à Tyr 2 mai 1192 6 min de lecture
Enluminure médiévale montrant la ville fortifiée de Tyr défendue par des chevaliers croisés à cheval, avec remparts, tours et navires dans le port en arrière-plan
Jean Colombe, « Bataille de Tyr » (1187), enluminure des Passages d'Outremer de Sébastien Mamerot (1474), BnF, Français 5594, fol. 205 — domaine public (Wikimedia Commons).

Il n’est bruit dans tout le pays que du meurtre du marquis Conrad de Montferrat, seigneur de Tyr, que les barons du royaume venaient à peine de reconnaître pour leur roi. Le mardi qui précédait la fin d’avril, comme il rentrait à cheval d’un dîner qu’il avait pris chez l’évêque de Beauvais, deux hommes se sont jetés sur lui dans une rue étroite et l’ont frappé de leurs couteaux. Il est mort peu après de ses blessures. Nous rapportons ici ce que l’on nous en dit, au milieu du trouble d’une ville qui a perdu son maître.

Les deux meurtriers étaient, dit-on, de la secte des Assassins, ces gens des montagnes qui obéissent à un chef que les nôtres nomment le Vieux de la Montagne. On assure qu’ils vivaient depuis des mois dans l’entourage du marquis, s’étant fait passer pour chrétiens et pour serviteurs dévoués, attendant leur heure. L’un d’eux fut tué sur place ; l’autre, saisi et mis à la question, aurait avoué avoir été envoyé pour ce forfait — mais sur l’ordre de qui, c’est là toute la ténèbre de cette affaire, et nous n’en donnerons pour l’heure aucune version comme assurée.

Le coup frappe le royaume au pire moment. Conrad tenait Tyr depuis les jours noirs qui suivirent Hattin, quand cette ville fut à peu près la seule à ne pas tomber aux mains de Saladin ; c’est derrière ses murs que se rassembla ce qui restait des chrétiens d’Orient. Sa longue querelle avec le roi Guy de Lusignan pour la couronne venait enfin de se dénouer en sa faveur. Le voici mort avant même d’avoir ceint le diadème.

Un roi de quelques jours

Depuis la mort de la reine Sibylle et de ses filles, emportées par le mal qui rôdait dans le camp devant Acre, le royaume de Jérusalem était sans souverain assuré. Deux hommes s’en disputaient le titre : Guy de Lusignan, qui l’avait tenu de Sibylle son épouse, et Conrad de Montferrat, qui avait épousé Isabelle, sœur de la défunte reine et dernière héritière de la maison royale. La division déchirait l’ost au moment même où il fallait faire front.

La querelle avait tenu le camp en haleine tout l’hiver. Le roi Richard d’Angleterre soutenait Guy ; le roi Philippe de France, avant son départ, et le duc de Bourgogne avec les Français, tenaient pour Conrad, comme la plupart des barons du pays. Il y a peu, les grands du royaume assemblés se sont enfin prononcés pour le marquis, et l’on dit que Richard lui-même a fini par s’incliner devant leur voix. Conrad se préparait à son couronnement lorsque les couteaux l’ont abattu.

La question du commanditaire

Reste l’énigme : à qui profite ce meurtre, et qui l’a voulu ? Nul ne le sait, et l’on entend ici les bruits les plus contraires. Nous les rapportons comme des rumeurs, sans en épouser aucune, car aucune n’est prouvée et il serait grave d’accuser à la légère.

Les uns tiennent que le Vieux de la Montagne, le maître des Assassins que l’on nomme Sinan, aurait ordonné ce coup pour venger une querelle : on parle d’un navire de sa secte que le marquis aurait naguère saisi, de sa cargaison prise et de gens des siens retenus, sans jamais rendre ce qu’il devait. D’autres regardent vers Saladin, à qui la mort d’un tel adversaire ne saurait déplaire ; mais beaucoup en doutent, car on ne prête pas au sultan d’amitié pour ces sectaires, ni de raison pressante d’abattre Conrad en cette heure.

Il se murmure aussi — et nous ne le disons qu’avec la plus grande réserve — que la main qui a armé les meurtriers pourrait être chrétienne, tant la mort du marquis arrange ceux qui lui étaient contraires. Ce soupçon court dans les tentes et sur les places ; il n’est appuyé d’aucune preuve, et nommer qui que ce soit sur la foi d’un tel bruit serait une faute que nous ne commettrons pas. Nous consignons que le propos existe, et rien de plus.

Le royaume ne veut pas rester sans tête

La couronne ne pouvait demeurer vacante en un pays serré de toutes parts. Isabelle, la veuve du marquis, qui porte un enfant de lui, a été aussitôt remariée : le dimanche 5 mai, elle a épousé le comte Henri de Champagne, neveu tout ensemble du roi Richard et du roi Philippe, venu d’Occident avec la croisade et fort estimé de l’ost. C’est à lui que revient désormais la charge du royaume.

On nous apprend d’autre part que Guy de Lusignan, écarté de la couronne, ne demeure pas sans domaine : l’île de Chypre, que le roi Richard avait prise l’an passé en chemin vers la Terre sainte, lui est cédée. Ainsi chacun des deux rivaux d’hier trouve son établissement, l’un à Chypre, l’autre effacé par la mort.

Nous écrivons ces lignes à chaud, dans une ville encore sous le coup de l’effroi. Bien des choses restent à éclaircir, et d’abord le nom de celui qui a voulu ce meurtre — s’il se laisse jamais connaître. Nous nous garderons de le désigner tant que nous ne le saurons pas.

Le contexte

Depuis la défaite de Hattin (juillet 1187) et la perte de Jérusalem, le royaume latin est réduit à quelques ports ; Tyr, tenue par Conrad de Montferrat, fut l’une des rares places à ne pas tomber devant Saladin.

La croisade des rois assiège puis prend Acre (juillet 1191) ; depuis, Richard Cœur de Lion mène la guerre le long de la côte, entre combats, trêves et pourparlers, sans avoir marché sur Jérusalem.

La couronne de Jérusalem était disputée depuis la mort de la reine Sibylle entre Guy de Lusignan, soutenu par Richard, et Conrad de Montferrat, époux d’Isabelle et candidat des barons du pays et des Français.

Les Assassins (Nizârites) forment une secte ismaélienne des montagnes de Syrie, réputée pour ses meurtres commandés ; les Latins appellent leur chef « le Vieux de la Montagne ».

État des informations

Cette feuille est écrite à Tyr dans les jours qui suivent le meurtre, au milieu du trouble. Nous nous en tenons à ce qui est connaissable à ce 2 mai 1192 : le fait de l’assassinat, ses circonstances, le remariage d’Isabelle et la cession de Chypre. Sur le nom du commanditaire, nous ne tranchons pas et nous n’accusons personne : les hypothèses qui circulent sont rangées parmi les rumeurs, non posées comme des faits.

Ce que l’on sait

  • Conrad de Montferrat, seigneur de Tyr et reconnu roi de Jérusalem quelques jours plus tôt, a été poignardé à Tyr le 28 avril 1192 par deux membres de la secte des Assassins, et il est mort de ses blessures.
  • L’un des meurtriers a été tué, l’autre capturé.
  • Isabelle, veuve de Conrad et enceinte de lui, a été remariée au comte Henri de Champagne le 5 mai 1192.
  • L’île de Chypre, prise par Richard en 1191, est cédée à Guy de Lusignan.

Ce que l’on ignore

  • On ignore qui a commandité l’assassinat : le mobile réel et le commanditaire ne sont pas établis.
  • On ne sait pas quel crédit accorder aux aveux arrachés sous la torture au meurtrier survivant.
  • Le sort à venir du royaume sous Henri de Champagne, et de l’enfant que porte Isabelle, reste inconnu.

Sources historiques utilisées

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Conrad de Montferrat

Article de Wikipédia en français : assassinat à Tyr le 28 avril 1192 par deux membres de la secte des Assassins alors que Conrad revenait d’un dîner chez l’évêque de Beauvais ; reconnaissance comme roi de Jérusalem peu avant ; hypothèses sur le commanditaire (Sinan / Saladin / soupçon visant Richard) données comme non élucidées ; remariage d’Isabelle avec Henri de Champagne et cession de Chypre à Guy de Lusignan. Consulté pour les faits et les hypothèses.

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Conrad of Montferrat

Article de Wikipédia en anglais : détail de l’embuscade (les deux Assassins infiltrés dans l’entourage de Conrad, l’un présentant une lettre) ; aveux du meurtrier survivant mettant en cause Sinan, doute des historiens sur la lettre attribuée à Sinan ; soupçon d’époque visant Richard, jugé impossible à prouver ; Saladin tenu pour peu vraisemblable. Croisé avec la version française pour les circonstances et les théories.

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Isabelle Ire de Jérusalem

Article de Wikipédia consacré à Isabelle : mariage avec Conrad, grossesse au moment de l’assassinat, remariage avec Henri de Champagne le 5 mai 1192. Consulté pour la succession et la date du remariage.

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Note de reconstitution éditoriale — le meurtre de Tyr

La rédaction d’Aujourd’hier

Aujourd’hier imagine une gazette latine écrite à Tyr dans les jours qui suivent l’assassinat de Conrad. La voix rapporte le fait établi et range les hypothèses sur le commanditaire parmi les rumeurs, sans en trancher aucune ni accuser personne — l’ignorance du mobile appartient au brouillard d’époque et l’est restée pour les historiens. Aucune conclusion n’est tirée sur la suite du royaume.

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