Le troisième roi qui manque devant Acre
On compte à présent, devant Acre, les bannières des deux rois d'Occident et celles de tant de seigneurs. Il en manque une troisième, la plus haute de toutes : celle de l'empereur des Romains. Rappel d'un deuil déjà ancien, qui pèse encore sur ce siège.
Le sire Richard vient de débarquer devant Acre, et voici réunies sous nos yeux les deux couronnes de France et d'Angleterre. On dresse la liste des forces venues au secours de la place, on compte les galères et les bannières. Il faut alors se souvenir qu'une troisième couronne avait pris la croix avant les deux autres, la plus ancienne et la plus révérée de toutes : celle du seigneur Frédéric, empereur des Romains, qu'on nommait Barberousse pour la couleur de sa barbe.
Cette nouvelle n'est plus fraîche. Elle a mis de longs mois à nous parvenir depuis les montagnes de Cilicie, portée de bouche en bouche et par lettre, avant d'être tenue pour certaine dans le camp. L'empereur s'est noyé voici tantôt un an, le 10 juin de l'an dernier, alors qu'il menait par la voie de terre la plus grande armée qu'un prince d'Occident eût jamais conduite vers la Terre sainte.
Il convient, à l'heure où l'on compte les forces réunies sous ces murs, de rappeler ce qu'il en est advenu, et pourquoi ce n'est qu'une poignée d'hommes, et non une armée entière, qui a fini par rejoindre l'ost.
Une noyade dans un torrent de Cilicie
L'empereur avait pris la croix le premier des trois princes, dès l'appel du pape, et s'était mis en marche par la Hongrie et l'empire des Grecs avec une armée que les gens du camp disent avoir compté cent mille hommes ou davantage — chiffre que nous rapportons tel qu'il nous vient, sans pouvoir en répondre, car nul n'a compté les têtes une à une, et les grands nombres courent volontiers dans la bouche des chroniqueurs. Ayant franchi les terres du Grand Turc d'Iconium non sans combattre, l'ost impérial approchait de la Cilicie arménienne quand, au passage d'un fleuve que l'on nomme le Saleph, l'empereur s'est noyé.
Sur les circonstances mêmes de sa mort, les récits qui nous sont parvenus ne s'accordent pas, et nous ne trancherons pas entre eux. Les uns disent qu'il aurait voulu se baigner dans les eaux froides du torrent pour se rafraîchir de la chaleur et de la fatigue de la marche, et qu'il y aurait péri. D'autres veulent que son cheval, se cabrant ou perdant pied dans le courant, l'ait emporté au fond, le poids de son harnois de fer ne lui laissant nulle chance de regagner la rive. La chose s'est passée en un instant, devant des hommes qui n'ont pu le secourir à temps ; nul n'a pu dire avec certitude laquelle de ces versions est la vraie.
Une armée qui se défait sans son chef
La mort de l'empereur a frappé son armée de stupeur, et ce qui a suivi tient moins d'une marche que d'un délitement. Beaucoup, désemparés d'avoir perdu celui qui les menait, ont rebroussé chemin vers l'Europe ou se sont dispersés en cours de route. La faim, la maladie du camp et l'incertitude du commandement ont fait le reste : ceux qui restaient rassemblés ont péri par dizaines de fièvre et de disette avant même d'atteindre la Syrie.
Le fils de l'empereur, le duc Frédéric de Souabe, a pris la tête de ce qui subsistait de l'ost et l'a conduit jusqu'à Antioche, où l'accueil du prince de la ville a permis à ces hommes épuisés de reprendre souffle. Mais de la grande armée partie l'an dernier des marches de l'empire, ce n'est qu'un reste très diminué qui a fini, à l'automne, par gagner le camp établi devant Acre — non l'armée entière que l'on attendait, mais les survivants d'un désastre.
Ce que ce deuil coûte au siège
On mesure ici ce qu'a coûté à toute l'entreprise la perte de ce prince. De ces trois couronnes qui avaient juré ensemble de délivrer Jérusalem, la plus ancienne, la plus prestigieuse aussi aux yeux de la chrétienté, s'est éteinte dans un fleuve de Cilicie avant même d'avoir atteint la Terre sainte. Le secours attendu de l'Empire, qui devait peser lourd dans la balance contre Saladin, s'est réduit à quelques compagnies épuisées.
C'est pourquoi l'arrivée à présent des flottes de France et d'Angleterre pèse d'autant plus dans les esprits du camp : elle vient combler, en partie seulement, le vide laissé par cette perte déjà ancienne mais toujours pesante.