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Le troisième roi qui manque devant Acre

On compte à présent, devant Acre, les bannières des deux rois d'Occident et celles de tant de seigneurs. Il en manque une troisième, la plus haute de toutes : celle de l'empereur des Romains. Rappel d'un deuil déjà ancien, qui pèse encore sur ce siège.

Foulque de Nesle, à la suite de l'ost, devant Acre 8 juin 1191 5 min de lecture

Le sire Richard vient de débarquer devant Acre, et voici réunies sous nos yeux les deux couronnes de France et d'Angleterre. On dresse la liste des forces venues au secours de la place, on compte les galères et les bannières. Il faut alors se souvenir qu'une troisième couronne avait pris la croix avant les deux autres, la plus ancienne et la plus révérée de toutes : celle du seigneur Frédéric, empereur des Romains, qu'on nommait Barberousse pour la couleur de sa barbe.

Cette nouvelle n'est plus fraîche. Elle a mis de longs mois à nous parvenir depuis les montagnes de Cilicie, portée de bouche en bouche et par lettre, avant d'être tenue pour certaine dans le camp. L'empereur s'est noyé voici tantôt un an, le 10 juin de l'an dernier, alors qu'il menait par la voie de terre la plus grande armée qu'un prince d'Occident eût jamais conduite vers la Terre sainte.

Il convient, à l'heure où l'on compte les forces réunies sous ces murs, de rappeler ce qu'il en est advenu, et pourquoi ce n'est qu'une poignée d'hommes, et non une armée entière, qui a fini par rejoindre l'ost.

Une noyade dans un torrent de Cilicie

L'empereur avait pris la croix le premier des trois princes, dès l'appel du pape, et s'était mis en marche par la Hongrie et l'empire des Grecs avec une armée que les gens du camp disent avoir compté cent mille hommes ou davantage — chiffre que nous rapportons tel qu'il nous vient, sans pouvoir en répondre, car nul n'a compté les têtes une à une, et les grands nombres courent volontiers dans la bouche des chroniqueurs. Ayant franchi les terres du Grand Turc d'Iconium non sans combattre, l'ost impérial approchait de la Cilicie arménienne quand, au passage d'un fleuve que l'on nomme le Saleph, l'empereur s'est noyé.

Sur les circonstances mêmes de sa mort, les récits qui nous sont parvenus ne s'accordent pas, et nous ne trancherons pas entre eux. Les uns disent qu'il aurait voulu se baigner dans les eaux froides du torrent pour se rafraîchir de la chaleur et de la fatigue de la marche, et qu'il y aurait péri. D'autres veulent que son cheval, se cabrant ou perdant pied dans le courant, l'ait emporté au fond, le poids de son harnois de fer ne lui laissant nulle chance de regagner la rive. La chose s'est passée en un instant, devant des hommes qui n'ont pu le secourir à temps ; nul n'a pu dire avec certitude laquelle de ces versions est la vraie.

Une armée qui se défait sans son chef

La mort de l'empereur a frappé son armée de stupeur, et ce qui a suivi tient moins d'une marche que d'un délitement. Beaucoup, désemparés d'avoir perdu celui qui les menait, ont rebroussé chemin vers l'Europe ou se sont dispersés en cours de route. La faim, la maladie du camp et l'incertitude du commandement ont fait le reste : ceux qui restaient rassemblés ont péri par dizaines de fièvre et de disette avant même d'atteindre la Syrie.

Le fils de l'empereur, le duc Frédéric de Souabe, a pris la tête de ce qui subsistait de l'ost et l'a conduit jusqu'à Antioche, où l'accueil du prince de la ville a permis à ces hommes épuisés de reprendre souffle. Mais de la grande armée partie l'an dernier des marches de l'empire, ce n'est qu'un reste très diminué qui a fini, à l'automne, par gagner le camp établi devant Acre — non l'armée entière que l'on attendait, mais les survivants d'un désastre.

Ce que ce deuil coûte au siège

On mesure ici ce qu'a coûté à toute l'entreprise la perte de ce prince. De ces trois couronnes qui avaient juré ensemble de délivrer Jérusalem, la plus ancienne, la plus prestigieuse aussi aux yeux de la chrétienté, s'est éteinte dans un fleuve de Cilicie avant même d'avoir atteint la Terre sainte. Le secours attendu de l'Empire, qui devait peser lourd dans la balance contre Saladin, s'est réduit à quelques compagnies épuisées.

C'est pourquoi l'arrivée à présent des flottes de France et d'Angleterre pèse d'autant plus dans les esprits du camp : elle vient combler, en partie seulement, le vide laissé par cette perte déjà ancienne mais toujours pesante.

Le contexte

L'appel à la croisade a suivi la nouvelle du désastre de Hattin (4 juillet 1187) et de la perte de Jérusalem (2 octobre 1187) ; trois souverains d'Occident ont pris la croix : l'empereur Frédéric, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion.

L'empereur avait choisi la voie de terre, par la Hongrie et les terres de l'empire des Grecs, tandis que les rois de France et d'Angleterre ont pris la mer bien plus tard, en 1190 et 1191.

Le siège d'Acre, commencé par le roi Guy de Lusignan en août 1189 avec une petite troupe, se poursuit depuis lors, l'ost assiégeant la place tout en étant lui-même tenu en respect par l'armée de secours de Saladin.

État des informations

Cette édition s'en tient à ce qui est connaissable au 8 juin 1191, devant Acre. Elle ne dit rien de ce qui adviendra ensuite dans ce siège ni au-delà.

Ce que l’on sait

  • L'empereur Frédéric, dit Barberousse, s'est noyé le 10 juin de l'an dernier (1190) en traversant le fleuve du Saleph, en Cilicie, alors qu'il conduisait par voie de terre une grande armée vers la Terre sainte.
  • Son armée s'est disloquée après sa mort : une grande partie des hommes est rentrée en Europe ou s'est dispersée, une autre a péri de faim et de maladie.
  • Son fils, le duc Frédéric de Souabe, a conduit le reste de cette armée jusqu'à Antioche, puis un contingent très amoindri a fini par rejoindre le camp devant Acre.

Ce que l’on ignore

  • Les circonstances exactes de la noyade restent incertaines : baignade dans le torrent après l'échauffement de la marche, ou cheval emporté par le courant sous le poids du harnais — les récits qui circulent dans le camp divergent, et nul témoin n'a pu trancher.
  • Le chiffre de cent mille hommes prêté à l'armée impériale au départ n'est qu'un ordre de grandeur rapporté par les chroniqueurs, non un compte vérifié.

Sources historiques utilisées

secondary

Frédéric Barberousse

Contributeurs de Wikipédia · 2024

Article consulté pour la date, le lieu (le Saleph, actuel Göksu, en Cilicie) et les versions rapportées de la noyade (baignade ou cheval emporté par le courant).

secondary

Troisième croisade

Contributeurs de Wikipédia · 2024

Article consulté pour le chiffre de cent mille hommes donné par les chroniqueurs contemporains, la dislocation de l'armée après la mort de l'empereur, le rôle de Frédéric de Souabe et l'arrivée des restes de l'armée devant Acre.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d'Aujourd'hier · 1191

Formulation à chaud imitant un rappel de presse d'époque, rédigée à partir des sources ci-dessus ; les incertitudes sur les circonstances de la noyade sont conservées telles quelles, sans trancher.

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