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Fallait-il s’arrêter à Beit Nuba ?

Par deux fois l’ost est monté jusqu’aux collines qui dominent la Ville sainte, à une douzaine de milles à peine, sans en presser les murs. Le conseil des vingt vient de trancher : on n’assiégera pas Jérusalem cette saison. Tribune.

Renaud de Chartres, à la suite de l’ost, sur les hauteurs de Beit Nuba 5 juillet 1192 6 min de lecture

Je l’écris le cœur lourd, car je sais quel prix aura ce mot pour ceux qui, comme moi, ont pris la croix pour délivrer le tombeau du Christ : nous ne monterons pas sur Jérusalem cette saison. Le conseil des vingt — Templiers, Hospitaliers, barons du royaume d’Outremer et seigneurs de France — s’est réuni sous les tentes de Beit Nuba, et a jugé qu’il ne fallait pas mettre le siège devant la Ville sainte. Nous voici à une douzaine de milles de ses murs, pour la seconde fois en six mois, et pour la seconde fois nous allons redescendre vers la côte.

On dira que c’est une honte, que Dieu nous a portés jusqu’au seuil et que nous reculons. J’ai entendu ces mots dans le camp, criés par de bons chevaliers qui pleuraient de rage. Je ne les méprise pas. Mais je veux dire ici, en mon âme et conscience, pourquoi je tiens le conseil pour sage — et pourquoi, malgré tout, je comprends ceux qui voulaient marcher.

Car ce n’est pas un renoncement que je défends. C’est un délai. La croix n’est pas décrochée de nos épaules ; la Ville sainte n’est pas rendue à l’oubli. On remet à plus tard ce qu’on ne peut tenir aujourd’hui. Voilà tout — et c’est déjà beaucoup à porter.

Ce que voient ceux qui veulent l’assaut

Écoutons-les d’abord, car leur ardeur n’a rien de méprisable. Nous sommes si près. Depuis la Noël passée, où l’avant-garde parvint une première fois jusqu’à ces mêmes hauteurs, chacun ici a vu, par temps clair, les tours de la cité au loin. Tant de milliers d’hommes ont quitté leur maison, tant sont morts de faim et de fièvre devant Acre, tant reposent le long de la route de Jaffa : était-ce pour se détourner au dernier mille ?

Le duc de Bourgogne, qui commande les Français depuis le départ du roi Philippe, tient qu’il faut frapper la ville même, et sans tarder. À ses yeux, l’armée du Christ ne se dissoudra jamais mieux qu’elle n’est aujourd’hui rassemblée ; attendre, c’est la voir fondre. Beaucoup, parmi les pèlerins, pensent comme lui : ils ne sont pas venus pour une place forte de la côte, ils sont venus pour le Saint-Sépulcre, et l’occasion, disent-ils, ne se retrouvera pas.

Il y a de la vérité dans ce cri. Une armée si nombreuse, réunie d’Angleterre, de France et d’Outremer, on ne la rassemble pas deux fois. Je le concède sans peine à ceux qui veulent tenter Dieu.

Ce que voient les gens de guerre

Mais il faut aussi regarder ce que regardent les hommes rompus au métier des armes — et d’abord ceux du pays, les barons d’Outremer, les frères du Temple et de l’Hôpital, qui connaissent cette terre comme nul croisé fraîchement débarqué. Leur question n’est pas : « Pouvons-nous prendre Jérusalem ? » Elle est : « Pouvons-nous la garder ? »

Car voici ce qu’ils voient. L’eau manque sur ces hauteurs arides ; les puits sont rares et le sultan les fait combler ou empoisonner devant nous. Nos vivres montent de Jaffa par une seule route, longue, que les cavaliers de Saladin harcèlent sans repos et pourraient couper à tout moment. Derrière la ville, l’Égypte reste au sultan, intacte, et de là lui viennent hommes et blé sans fin. Nous serions, devant Jérusalem, dans la position même où nous étions devant Acre : assiégeants assiégés, mais cette fois sans la mer pour nous nourrir.

Et quand même, par miracle, la ville tomberait : que ferions-nous ensuite ? Le plus grand nombre des croisés a fait vœu de délivrer le tombeau, non d’aller vivre en Orient. La croisade accomplie, les pèlerins rembarqueront pour leurs foyers, et ceux du pays resteront seuls, une poignée, dans une cité aux murs trop vastes, cernée de toutes parts. Une Jérusalem prise en un été et perdue l’hiver suivant : à quoi bon la gloire d’un jour si elle prépare un second Hattin ?

Quelques-uns, parmi les plus avisés, vont plus loin : ils disent que le vrai coup à porter n’est pas contre les murs de la Ville sainte, mais contre la source de la puissance du sultan, là-bas, du côté d’Égypte. Tant que l’Égypte nourrit Saladin, prendre Jérusalem, c’est cueillir un fruit sans arracher l’arbre. Je ne sais si l’ost a la force de porter la guerre si loin ; mais le raisonnement se tient.

Un roi partagé

On voudrait que le roi d’Angleterre tranchât ce débat d’un mot ; il ne l’a pas fait, et je crois deviner pourquoi. Richard n’ignore rien de ce que pèse le cœur des pèlerins ; on le dit prêt à marcher avec eux, mais comme un simple homme d’armes, non comme celui qui mène — car il ne veut pas conduire l’ost à une place qu’il tient pour intenable, et porter ensuite devant Dieu et devant les rois la honte d’un désastre.

C’est pourquoi l’on a remis la chose au conseil des vingt, où siègent ensemble les ordres, les barons du pays et les seigneurs de France. Vingt hommes ont pesé le pour et le contre, et la balance a penché du côté de la prudence. Ce n’est pas le verdict d’un prince orgueilleux : c’est le jugement de ceux qui devront tenir la terre après que les grands seront repartis.

Le délai n’est pas l’oubli

Je veux qu’on m’entende bien, car sur ce point je ne céderai pas. Redescendre de Beit Nuba n’est pas abandonner Jérusalem. La Ville sainte demeure le terme de tout ; elle l’était hier, elle le reste ce matin. Nous tenons désormais le littoral, de Tyr jusqu’à Jaffa ; nous avons repris pied sur cette côte que Hattin nous avait presque tout entière arrachée. C’est de là, d’un royaume raffermi, que repartira un jour la marche sur le tombeau du Christ.

Faut-il pour cela une trêve, le temps de panser nos plaies et de rassembler des forces ? Peut-être. Faut-il porter d’abord la guerre en Égypte ? D’autres en jugeront. Ce que je sais, c’est qu’une conquête qu’on ne peut garder n’honore pas Dieu : elle jette au sultan, dans quelques mois, les mêmes chrétiens qu’elle aurait un instant réjouis. Mieux vaut une Ville sainte encore à prendre qu’une Ville sainte reprise et deux fois perdue.

Alors nous redescendrons vers la mer, et beaucoup pleureront en tournant le dos aux collines. Qu’ils pleurent : ces larmes-là sont saintes. Mais qu’ils sachent aussi que rien n’est joué, que la croix reste sur nos épaules, et que l’espérance de Jérusalem, ce matin, n’est pas morte — elle attend.

Le contexte

Après la reddition d’Acre (juillet 1191) et la victoire d’Arsouf (septembre 1191), l’ost a marché vers le sud et repris pied sur le littoral, de Tyr à Jaffa.

Une première avancée avait mené l’avant-garde jusqu’à Beit Nuba, à une douzaine de milles de Jérusalem, à la Noël passée, avant un repli vers la côte et la refortification d’Ascalon.

Le roi de France Philippe est reparti dès l’été 1191 ; il a laissé son contingent sous la conduite du duc Hugues de Bourgogne, qui commande les Français aux côtés de Richard.

Jérusalem est aux mains de Saladin depuis octobre 1187 ; l’Égypte, cœur de sa puissance, lui reste entièrement acquise.

État des informations

Cette tribune s’en tient à ce qui est connaissable à Beit Nuba au 5 juillet 1192. Le conseil a décidé un ajournement, non un abandon : rien n’est dit ici de ce que réserve la suite, et l’espoir d’un retour sur la Ville sainte demeure entier.

Ce que l’on sait

  • Par deux fois — à la Noël 1191-1192 puis fin juin 1192 — l’ost chrétien a atteint les hauteurs de Beit Nuba, à une douzaine de milles de Jérusalem, sans jamais mettre le siège devant la ville.
  • Un conseil réuni à Beit Nuba (Templiers, Hospitaliers, barons d’Outremer et seigneurs de France) a décidé de ne pas assiéger Jérusalem cette saison.
  • Les arguments avancés contre le siège : rareté de l’eau sur les hauteurs, ligne de ravitaillement unique depuis Jaffa exposée aux coups de Saladin, arrière tenu par l’Égypte du sultan, et surtout impossibilité de tenir la ville une fois les pèlerins rembarqués.
  • Le contingent français, sous Hugues de Bourgogne, et beaucoup de pèlerins voulaient au contraire tenter l’assaut sur la Ville sainte.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne sait quand ni comment se reprendra la marche sur Jérusalem : le conseil ajourne, il ne clôt rien.
  • On ignore si l’ost portera un jour la guerre en Égypte, comme certains le proposent, ou s’il faudra d’abord une trêve.
  • Les effectifs exacts de l’armée et sa capacité réelle à tenir un long siège ne sont pas connus avec certitude : les nombres avancés sont des ordres de grandeur.

Sources historiques utilisées

secondary

Troisième croisade

Wikipédia · 2024

Les deux avancées à Beit Nuba (Noël 1191-1192, puis juin 1192), le conseil décidant de ne pas assiéger Jérusalem, les motifs (eau, ravitaillement coupé par Saladin, ville indéfendable après le départ des croisés).

secondary

Richard I of England

Wikipedia · 2024

Débat du conseil à Beit Nuba (juin 1192) : opposition entre Richard et Hugues III de Bourgogne, Richard prêt à marcher comme simple soldat mais refusant de conduire un siège intenable, argument d’une frappe sur l’Égypte.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

La rédaction d’Aujourd’hier · 1192

Cette tribune est une opinion reconstituée : elle prête à un chroniqueur latin embarqué avec l’ost, au 5 juillet 1192, un parti pris personnel (la prudence du conseil) tout en exposant loyalement le camp adverse. Les faits — deux avancées à Beit Nuba, décision du conseil, motifs stratégiques — sont recoupés entre sources latines et arabes. La couleur de voix (« Ville sainte », « Infidèles », « le sultan ») restitue le regard d’époque sans en épouser les jugements.

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