Acre est tombée !
Après deux années de siège, la place d'Acre s'est rendue aux deux rois ce vendredi 12 juillet. Première grande reconquête depuis la perte de la Vraie Croix à Hattin — mais les termes du traité restent à honorer.
Les bannières de la garnison ont été abattues des murs de Saint-Jean-d'Acre. Ce vendredi, la ville que l'ost des chrétiens assiège depuis près de deux ans a demandé merci et rendu ses armes. Sur la grève encombrée de tentes et de tombes, ceux d'entre nous qui ont vu tomber tant de compagnons avant ce jour ont peine à croire à la nouvelle.
C'est la première grande place reprise à Saladin depuis le désastre où nous perdîmes la Vraie Croix et le royaume, voici quatre étés. Les rois de France et d'Angleterre, arrivés l'un après l'autre ce printemps, ont serré le port de leurs flottes et battu les murailles sans relâche. La garnison, coupée de tout secours, a préféré traiter plutôt que périr. On chante des actions de grâces dans le camp ; mais chacun sait que la ville rendue n'est encore qu'une promesse à tenir.
Car la reddition n'est pas un simple abandon de murs : c'est un marché passé sous serment, dont les clauses ne s'accompliront qu'au fil des semaines. Et de part et d'autre, on doute que l'autre camp les tienne jusqu'au bout.
Les termes de la reddition
Selon ce qui se dit dans les tentes des barons, la garnison remet la ville avec tout ce qu'elle contient — ses engins, ses vivres et les navires du port. Les défenseurs, eux, auront la vie sauve et pourront se retirer avec leurs familles et leurs biens propres. C'est la coutume quand une place ouvre ses portes de son gré.
En échange de la délivrance des hommes de la garnison, retenus en gage, Saladin doit s'acquitter d'une lourde rançon. On avance le chiffre de deux cent mille pièces d'or ; nul ici n'a pesé cette somme, et l'on répète le nombre plus qu'on ne le vérifie. Le sultan doit encore relâcher les captifs chrétiens tombés en ses mains — quinze cents environ, gens de commune condition, et cent autres que les nôtres nommeront, seigneurs et hommes de renom retenus depuis Hattin.
Sur toutes les clauses, une seule fait battre les cœurs plus que l'or : la restitution de la Vraie Croix, enlevée sur le champ de Hattin et promenée depuis comme un trophée. La rendre est inscrit dans le traité. La revoir portée dans notre camp serait, pour beaucoup, la vraie victoire de ce jour.
Ce qui reste à voir
Rien de tout cela n'est encore accompli. L'or n'est pas versé, les captifs ne sont pas rendus, la Croix n'a pas reparu. Le traité prévoit, dit-on, des paiements et des échanges par étapes, sur plusieurs semaines. Les otages de la garnison demeurent entre nos mains jusqu'à ce que le sultan ait tenu parole.
On se défie des deux côtés. Dans notre camp, on rappelle que Saladin est retors et que les délais peuvent servir à gagner du temps ; on craint qu'il ne rassemble pas si vite tant d'or ni tant de prisonniers dispersés dans ses villes. Du côté du sultan, à ce qu'en rapportent les hérauts qui vont d'un camp à l'autre, on se méfie tout autant de nous, et l'on soupçonne les Francs de vouloir garder les otages quoi qu'il advienne. Nul ne sait, aujourd'hui, si l'accord tiendra jusqu'à son terme.
Ce ne sont pas les rois eux-mêmes qui ont mené le marchandage. Le sultan ne s'y est pas montré en personne : ce sont ses gens, et son frère al-Adil, que les nôtres nomment Saphadin, qui vont et viennent depuis des semaines pour les pourparlers. Le roi Richard et le roi Philippe, de leur côté, ont laissé traiter et n'ont approché ni le sultan ni son frère. On se parle par messagers, non de vive voix.
Le prix d'un siège de deux étés
Que la joie de ce jour ne fasse pas oublier ce qu'il a coûté. Depuis que le roi Guy vint asseoir le siège devant Acre, à la fin de l'été 1189, avec une poignée d'hommes, l'ost a plus souffert de la faim et des fièvres que du fer. Assiégeant la ville, nous étions nous-mêmes cernés par l'armée de secours du sultan ; pris entre deux feux, le camp a connu des hivers de disette où l'on payait le pain à prix d'or.
La maladie a fait plus de vides que les assauts. Elle a emporté des chevaliers, des sergents, des pèlerins par centaines, et jusqu'à la reine Sibylle et ses deux filles, mortes du mal qui rôdait au camp l'automne dernier. Combien avons-nous mis en terre devant ces murs depuis deux ans ? Nul n'en tient le compte exact ; on parle de plusieurs milliers, et le chiffre fait frémir.
L'arrivée des flottes des deux rois, ce printemps — le roi de France à la fin d'avril, le roi d'Angleterre au début de juin —, a rompu l'étau et dressé les grands engins qui ont eu raison des murailles. Sans elles, Dieu sait combien de temps encore la ville aurait tenu, et combien des nôtres seraient morts sur cette grève avant de la voir se rendre.
Et maintenant ?
Acre reprise, la route de la côte s'ouvre vers le sud, et chacun tourne déjà les yeux vers la Ville sainte que nous sommes venus délivrer. Mais rien n'est décidé. Il faut d'abord que le traité s'exécute, que la Croix revienne, que les captifs sortent des geôles du sultan. Tant que l'or n'est pas pesé et les otages toujours gardés, la paix de ce jour reste suspendue à la parole des deux camps.
Pour l'heure, on relève les murs, on soigne les malades, on rend grâces. Le port d'Acre, verrou de toute la côte, est de nouveau entre nos mains. C'est beaucoup, après quatre années de deuil. C'est encore trop peu pour crier victoire.