Le roi de Bohême et le frère du roi parmi les morts du Ponthieu
Les nouvelles qui arrivent de Crécy-en-Ponthieu accablent les cours d’Europe. Parmi les milliers de morts que l’on dénombre encore, les noms les plus illustres de la chevalerie française et alliée se lisent comme le registre d’un désastre sans précédent depuis des générations. Jean de Luxembourg, roi de Bohême, Charles d’Alençon, frère du roi Philippe, Louis de Nevers, comte de Flandre — ces grands seigneurs ne reviendront pas. La liste s’allonge de jour en jour.
Huit jours après la bataille du 26 août, les dépêches continuent d’affluer vers Paris et les grandes cours du royaume. Chaque messager porte de nouveaux noms, chaque courrier confirme ou contredit le précédent. Ce que l’on tient désormais pour certain, c’est l’ampleur de la saignée parmi les plus hauts seigneurs qui avaient rejoint l’ost du roi Philippe : entre mille deux cents et mille six cents chevaliers et hommes de qualité auraient péri dans la plaine de Crécy-en-Ponthieu, selon les estimations les plus mesurées. D’autres récits, venus de sources moins assurées, parlent de chiffres encore plus lourds.
À Paris et dans les villes du domaine royal, la stupeur le dispute à la consternation. Les marchés se taisent ; on voit des femmes et des hommes s’assembler aux portes des églises pour attendre les nouvelles que les cavaliers épuisés apportent du nord. Les grands lignages qui avaient envoyé leurs fils ou leurs pères à cette chevauchée scrutent les listes imparfaites qui circulent, cherchant un nom que l’on espère absent.
Parmi toute cette douleur, quelques disparitions se détachent par leur poids particulier. La mort du roi de Bohême, alliée de longue date de la couronne de France, frappe les imaginations. Celle de Charles d’Alençon, frère du roi lui-même, touche la famille royale au cœur. Celle de Louis de Nevers, comte de Flandre, repose sur la table des grandes affaires que cette guerre entre les deux couronnes n’a pas résolues — et qui demeurent entières.
Jean de Luxembourg, roi de Bohême — le prince aveugle
Né en 1296, fils de l’Empereur Henri VII, Jean de Luxembourg avait régné sur la Bohême depuis 1310 et s’était taillé en quatre décennies de chevauchées et de guerres une réputation de chevalier incomparable. On dit qu’il avait perdu la vue en 1340, à la suite d’une opération aux yeux que les médecins n’avaient pu mener à bien. Rien, ni la cécité ni l’âge, ne l’avait détourné du combat. Il s’était rendu en France comme allié du roi Philippe, fidèle à une vieille amitié entre les deux maisons.
À Crécy, on rapporte — et les témoignages concordent sur ce point — que le roi aveugle avait demandé à ses chevaliers de le conduire au cœur de la mêlée. Il aurait été lié à deux d’entre eux par les rênes de leurs chevaux, pour ne pas être séparé de ses compagnons. C’est ainsi, dit-on, qu’il a péri, frappé de coups multiples, sans que ses hommes puissent le tirer de là. La plupart de ceux qui l’entouraient sont morts avec lui.
Sa mort a fait impression jusqu’au camp anglais, où l’on parle de la vaillance du vieux prince avec une sorte de respect mêlé d’étonnement. Les Anglais auraient recueilli son corps sur le champ de bataille. Jean de Luxembourg laisse un fils, Wenceslas, et une fille, Bonne, mariée à Jean, duc de Normandie, héritier de la couronne de France — ce qui confère à cette mort une dimension dynastique que les chancelleries commencent à mesurer.
Charles d’Alençon et Louis de Nevers — les grands vassaux tombés
Charles II, comte d’Alençon et du Perche, était le propre frère du roi Philippe VI. Né en 1297, il commandait l’avant-garde de l’armée française à Crécy. C’est par là, dit-on, que le désastre a commencé : l’avant-garde s’est jetée en avant avant que l’ordre de bataille ne fût formé, bousculant les arbalétriers génois qui reculaient sous les tirs des archers anglais. Charles d’Alençon a été tué dans cette mêlée confuse où les chevaliers français se retournaient parfois contre leurs propres alliés pour passer. Le deuil du roi Philippe est, dit-on, inconsolable ; il a perdu en un seul jour un frère et une bataille.
Louis de Nevers, comte de Flandre — également comte de Nevers et de Rethel depuis 1322 — était l’un des grands vassaux dont la présence à l’ost de Crécy marquait l’attachement, au moins formel, au roi de France contre Édouard III. La Flandre est au cœur du conflit : les villes flamandes, Gand, Bruges, Ypres, entretiennent depuis des années des relations commerciales et politiques avec l’Angleterre que Louis de Nevers combattait. Sa mort laisse la Flandre sans comte ; son fils Louis de Male, dit-on, a survécu à la bataille et en a été tiré blessé. Les affaires de Flandre, déjà si délicates, s’annoncent plus obscures encore.
On compte encore parmi les morts Louis de Châtillon, comte de Blois, et Raoul de Lorraine, duc de Lorraine, dont la mort est désormais confirmée. Les détails manquent sur nombre d’autres seigneurs ; les listes que les hérauts et les clercs établissent sur place sont incomplètes, et le champ de bataille, dit-on, est encore encombré de corps que l’on n’a pas fini d’identifier. Des familles attendent dans l’incertitude.
La panique gagne — Paris cherche à comprendre
Ce n’est pas seulement le deuil qui s’installe en Île-de-France : c’est aussi l’inquiétude sur ce qui suit. L’armée anglaise est intacte ; le roi Édouard III, après Crécy, a mis le siège devant Calais, port dont la chute serait une catastrophe pour le royaume. Le roi Philippe, dont on dit qu’il a quitté le champ de bataille blessé et poursuivi par la nuit, cherche à regrouper ses forces. Mais les maisons qui pleurent leurs chefs n’ont plus guère les moyens ni le goût de repartir en campagne.
Les estimations des pertes en hommes de pied et en arbalétriers génois restent très floues. On avance des chiffres entre deux mille et quatre mille soldats de pied tués, mais les témoins divergent et les corps sont mêlés. Ce que l’on mesure mieux — parce que les noms sont connus et les familles présentes pour réclamer les restes — c’est la liste des chevaliers et des barons. Onze princes et comtes de haut rang, dit-on dans les cercles proches du roi ; d’autres portent le chiffre à davantage.
Les cours étrangères — la papauté d’Avignon, les villes d’Empire — suivent ces nouvelles avec une attention mêlée d’effroi. La mort d’un roi allié sur le champ de bataille de France est un signal que nul ne peut ignorer. Pour l’heure, Paris compte ses morts. Crécy-en-Ponthieu est entré dans les mémoires comme le nom d’un lieu que l’on n’oubliera pas de sitôt.