Les arbalétriers génois : gens de métier soldés à grand prix, envoyés à découvert, piétinés par les nôtres
On les dit déjà traîtres et couards, ces arbalétriers de Gênes que le roi avait soldés à grand prix et poussés au premier choc. À entendre les revenants du Ponthieu, leur malheur fut d’autre sorte : envoyés en avant sans leurs pavois, restés aux chariots, sous une averse qui avait mollé leurs cordes, ils reculèrent — et la chevalerie, les prenant pour des félons, leur passa sur le corps.
Deux semaines ont passé depuis la journée de Crécy, et déjà, dans les logis de l’ost, un mot revient sur les Génois : traîtres. On les avait mis au premier rang, on les avait payés cher, et les voilà qui ont plié dès les premiers traits ; il n’en faut pas davantage, pour beaucoup, pour les tenir pour vendus ou pour lâches. Le grief est commode, et il court vite là où il faut expliquer un désastre.
À y regarder de plus près, la chose est moins simple. Ces arbalétriers de Gênes ne sont pas des gens de rencontre ramassés à la hâte : ce sont des soldats de métier, loués de longue main par de grandes maisons, réputés à travers la chrétienté comme les plus habiles à l’arbalète et les meilleurs marins. Le roi ne les avait pas soldés à grand prix par hasard.
Qui sont-ils donc, d’où viennent-ils, ce qu’on attendait d’eux et comment ils périrent : voilà ce que les dires des revenants du Ponthieu permettent de rétablir. On verra que leur ruine tient moins à leur cœur qu’à l’emploi qu’on en fit ce jour-là.
« Traîtres », dit-on déjà
Le mot est lâché avant même que les morts soient comptés. Dans les tentes, on assure que les Génois ont trahi, qu’ils se sont retirés à dessein, qu’ils ont vendu leur peine sans la rendre. Le bruit s’en répète d’autant plus volontiers qu’il épargne les nôtres : si l’avant-garde a failli par félonie, alors la déroute n’accuse ni le terrain, ni l’ordre des charges, ni la conduite de la journée.
Il n’est pas de notre office d’absoudre ni de condamner des hommes que nous n’avons pas vus combattre. Mais il n’est pas non plus de bonne foi de recevoir sans examen un grief qui arrange trop de gens. Avant de tenir ces arbalétriers pour des traîtres, il vaut la peine de savoir ce qu’ils étaient, et dans quelles conditions on les jeta en avant. C’est à quoi nous nous sommes appliqués.
Gens de métier, loués par de grandes maisons
L’arbalétrier génois n’est pas un homme d’armes ordinaire : c’est le membre d’un corps de métier, presque d’une confrérie. À Gênes, le tir de l’arbalète se transmet, se règle et se loue comme un savoir-faire ; on y recrute par familles et par pays — la Ligurie, le Montferrat, la plaine du Pô, la Corse — des hommes rompus à l’arme dès l’enfance. Ces compagnies se louent d’un bout à l’autre de l’Europe, à qui les paie, et passent partout pour les meilleurs gens de trait à gages de la chrétienté.
À leur tête, on trouve non des capitaines de fortune mais de grandes maisons nobles de Gênes — les Doria, les Grimaldi, les Spinola —, qui traitent avec les princes, lèvent les hommes et répondent d’eux. Ce sont des noms qui pèsent, et des contrats en règle : quelques milliers d’hommes soldés pour la campagne, avec leurs chefs, leur discipline et leurs usages propres.
Ce qui fait la force de ces gens, ce n’est pas seulement l’adresse au tir, c’est leur manière de servir en équipe. L’arbalète est lente à bander ; aussi le Génois ne combat-il pas seul, mais par groupe de trois. L’un tire ; un autre porte et dresse le grand pavois, ce haut bouclier derrière lequel toute l’équipe s’abrite ; le troisième bande la seconde arbalète, de sorte qu’une arme soit toujours prête quand l’autre vient de partir. Ainsi couverts et se relayant, ils entretiennent un tir soutenu que l’arbalète seule ne permettrait pas.
Pour le reste, l’homme est bien armé : outre l’arbalète, il porte la dague, un casque léger, un gorgerin qui protège la gorge, et souvent un haubert de mailles. Mais toute cette panoplie ne vaut qu’avec le pavois : ôtez-lui son bouclier, et vous laissez à découvert un homme dont l’arme met de longues secondes à se rebander.
Hommes de galères autant que de bataille
On oublie, à ne les voir qu’au premier rang de Crécy, que ces mêmes Génois sont d’abord gens de mer. Gênes est une république marchande, une puissance maritime de Ligurie, et ses arbalétriers servent aussi bien sur les galères que sur les champs de bataille : on en compte plusieurs dizaines par navire, chargés du combat de pont. Louer des Génois, pour un prince, c’est souvent louer d’un même marché des galères, leurs équipages et leurs gens de trait.
Le service que ces hommes rendent à la couronne de France n’a rien de nouveau. Voilà des années que Gênes arme pour le roi sur la Manche, et l’un des siens s’est illustré au plus haut : Rainier Grimaldi, qui fut amiral de France et défit les Flamands sur mer à Zierikzee, il y a de cela plus de quarante ans. Ce ne sont donc pas des étrangers de passage : c’est un vieux compagnonnage d’armes, entretenu de contrat en contrat.
Il faut le rappeler à qui les traite aujourd’hui de gens sans foi. On loue des professionnels éprouvés, non des aventuriers ramassés la veille. Que de tels hommes aient cédé le jour de Crécy mérite mieux qu’un mot jeté à la volée : cela demande qu’on regarde comment on les employa.
Pourquoi le roi les a payés cher
Le roi n’ignorait pas ce qui l’attendait. On savait déjà, avant Crécy, ce que valent les archers d’Angleterre et leur grand arc, et l’on redoutait ce rideau de traits capable d’aveugler hommes et chevaux. C’est justement pour lui opposer une infanterie de trait de même trempe que Philippe avait soldé à grand prix la meilleure qu’on pût trouver à gages : les arbalétriers de Gênes.
Ce qu’on attendait d’eux était clair. Postés en avant, à couvert de leurs pavois, ils devaient tenir la fourchette de traits contre les archers anglais, les gêner, les user, protéger le déploiement de nos gens de cheval — bref, ouvrir la bataille et couvrir la chevalerie qui viendrait derrière. On les mettait au premier rang non pour les perdre, mais parce qu’ils étaient l’arme faite pour ce duel-là.
De savoir si l’arbalète, même bien servie, pouvait ce jour-là rendre trait pour trait au grand arc anglais, c’est une question d’art militaire dont nous avons débattu ailleurs, et qui touche à la cadence des armes et au choix du terrain. Ici, il suffit de retenir ceci : le roi avait mis en ligne, à grands frais, ce qu’on tenait pour la meilleure réponse à l’archer anglais. Encore fallait-il l’employer selon son usage.
Un emploi subi, non choisi
Or c’est là que tout se gâte. À entendre les revenants, les Génois n’eurent guère le loisir de combattre à leur manière. La journée s’était passée en une longue marche forcée, et l’avant-garde arriva devant les Anglais harassée, sans avoir soufflé. On la poussa au combat aussitôt, dans la hâte, avant même qu’elle eût pu se poster et se mettre en ordre.
Surtout — et c’est le point sur lequel tous s’accordent —, les pavois et les réserves de traits étaient restés en arrière, aux chariots, faute d’avoir été montés à temps. Ces grands boucliers sont leur seule protection pendant les longues secondes où ils rebandent l’arme ; sans eux, l’équipe de trois perd tout son sens, et l’arbalétrier se tient à découvert sous la volée ennemie. Le ciel, par surcroît, s’en mêla : une averse tomba avant l’affaire, et l’on assure qu’elle relâcha et amollit les cordes des arbalètes, affaiblissant leur portée avant même le premier trait.
Sur le détail de ce duel de trait — la cadence des arcs contre celle des arbalètes, le terrain, l’effet de la pluie —, nous renvoyons à l’analyse d’armes que nous avons donnée sur la journée. Il suffit de dire ici que les Génois furent engagés harassés, découverts et l’arme amoindrie : non comme on eût dû les employer, mais comme la précipitation de l’heure le voulut.
Le double meurtre
Ainsi placés, les Génois furent d’abord surclassés par-devant. L’archer anglais, plus rapide et mieux abrité, les couvrit de traits sans qu’ils pussent lui rendre la pareille ; criblés, privés de leurs pavois, ils commencèrent à refluer, comme tout homme de guerre l’eût fait à leur place. C’était le premier malheur — celui des armes.
Le second vint des nôtres. La grosse cavalerie qui pressait derrière, et notamment la division du comte d’Alençon, frère du roi, ne vit dans ce reflux qu’une félonie. On rapporte que les cavaliers, prenant les arbalétriers en retraite pour des traîtres ou des lâches, leur passèrent sur le corps, les abattant et les foulant aux pieds pour se frayer chemin vers l’ennemi. On dit même que le roi, à la vue de ce désordre, aurait ordonné qu’on sabrât ces fuyards ; mais le propos court de bouche en bouche, sans qu’on en puisse assurer la lettre.
À la tête de ces Génois se tenaient de grands capitaines de leur nation : le capitaine Doria et Carlo Grimaldi, de ces maisons qui répondent des compagnies levées. On rapporte que l’un des Doria tomba sur le champ en s’efforçant de rallier ses hommes en déroute. Ainsi ces gens de métier furent-ils tués deux fois : par l’archer devant, et par la chevalerie derrière, taillés en pièces par ceux-là mêmes qu’ils étaient venus servir.
Combien étaient-ils ? Ce qu’on ne sait pas
Reste une question à laquelle nul ne répond de même : combien étaient-ils ? Les nombres qu’on cite vont du simple au triple. Les uns parlent de deux mille, d’autres de quatre mille, d’autres encore de six mille ; beaucoup se contentent de dire « plusieurs milliers » et n’en démordent pas. Nous nous en tiendrons à cette fourchette, sans arrêter de chiffre.
Il faut même être plus prudent encore. Des gens qui connaissent le compte des compagnies à gages assurent qu’il n’y aurait, en tout et pour tout le royaume, guère plus de deux mille arbalétriers de cette sorte à louer ; si cela est vrai, les plus gros nombres qu’on avance pour Crécy seraient fort enflés. Nous ne trancherons pas entre ces dires : disons seulement qu’on ne sait pas combien de Génois combattirent ce jour-là, et qu’il vaut mieux l’avouer que se payer d’un chiffre rond.
Ce que l’on sait, en revanche, est plus sûr que leur nombre : c’étaient des gens de métier, éprouvés, bien armés, faits pour un emploi qu’on ne leur laissa pas tenir. On les jeta harassés, sans leurs boucliers, sous une averse, contre le meilleur des archers, puis les siens les achevèrent. On peut, si l’on veut, les tenir pour des traîtres. Ceux qui les ont vus mourir ne le disent pas.