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« Nous chargions sans voir, dans la poussière et les cris » — un homme d’armes rescapé du Ponthieu

Quelques jours après la déroute essuyée au-dessus de Crécy, nous avons recueilli le récit d’un homme d’armes du Ponthieu, échappé de nuit du champ. Il ne sait ni combien des siens sont morts, ni ce que le roi décidera. Il dit seulement ce qu’il a vu, entendu et enduré — un seul homme, et son seul regard.

Propos recueillis par la rédaction 9 septembre 1346, 08h00 12 min de lecture

L’homme qui nous parle est un homme d’armes de petite condition, attaché à la suite d’un seigneur du Ponthieu dont il préfère taire le nom. Échappé du désastre au soir du 26 août, il a marché plusieurs nuits avant de regagner les siens, sans monture et le harnois en désordre. Nous l’avons trouvé encore las, la parole brève, hésitant souvent à dire plus qu’il n’a vu de ses yeux.

Nous rapportons son témoignage tel qu’il nous l’a confié, sans le redresser. C’est la voix d’un seul homme, pris dans la presse et la confusion ; il ne prétend pas savoir l’ensemble, et l’ignore. Là où il avoue son ignorance, nous l’avons laissée, car elle dit, elle aussi, ce que fut cette journée.

Grand entretien

Un homme d’armes du Ponthieu, attaché à la suite d’un seigneur, échappé de la déroute

Témoignage d’un seul combattant, recueilli à chaud quelques jours après l’affaire et alors qu’il était encore éprouvé ; il ne porte que sur ce qu’il a vu et entendu de sa place, et ne saurait valoir pour l’ensemble de la journée, dont nul n’a encore le compte.

Vous étiez de l’armée du roi qui poursuivait les Anglais. Comment se sont passés les jours avant l’affaire ?

Nous marchions depuis longtemps, et durement. On nous disait que les Anglais fuyaient devant nous, qu’ils brûlaient le pays et qu’on les tenait enfin à portée. On a couru après eux jusqu’à la rivière de Somme, où l’on espérait les coincer le dos à l’eau ; mais ils l’avaient déjà passée à un gué, à marée basse, avant que nous y fussions. Cela nous a mis grande rage au cœur, et grande fatigue aussi, car on a beaucoup marché et peu dormi. Le jour de l’affaire, nous avons encore fait route, sous une chaleur lourde, le harnois nous pesant sur le dos. Quand on est arrivés en vue d’eux, l’après-midi était déjà avancée, et beaucoup d’entre nous étaient fourbus avant même d’avoir frappé un coup.

Comment avez-vous vu les Anglais, en arrivant ?

Ils nous attendaient, rangés sur le haut d’une côte, le dos à un bois, près d’un moulin que l’on voyait de loin. Ils n’avaient pas l’air d’hommes qui fuient ; ils avaient choisi leur place et s’y étaient assis. Nous, nous arrivions par le bas, en montant vers eux. Cela m’a déplu tout de suite, car monter sur l’ennemi, le ventre vide et les jambes lasses, n’est jamais bon. On disait, dans nos rangs, qu’ils avaient remué la terre devant leur front, creusé des trous, planté des pieux ; je ne l’ai pas vu de mes yeux avant la charge, mais je l’ai bien senti après, quand les chevaux y butaient.

Y a-t-il eu un ordre, un plan, avant que l’on s’élance ?

S’il y en eut un, il ne m’est pas parvenu, ni à beaucoup autour de moi. On dit que le roi voulait qu’on attendît, qu’on remît la chose au lendemain pour ranger les batailles en bon ordre, les hommes étant épars sur toute la route, les uns devant, les autres encore loin derrière. Mais ceux de devant ne voulaient pas attendre. Il y avait là trop de monde, trop pressé, et chacun voulait être au premier rang d’honneur. On s’est poussés, entraînés les uns les autres, sans qu’aucune voix tînt la bride à cette foule. Pour moi qui étais dans la presse, je n’ai entendu nul commandement clair ; j’ai entendu des cris, et j’ai suivi le flot.

On dit que des arbalétriers génois ont ouvert le combat. Qu’en avez-vous vu ?

Je les ai vus passer devant nous, les Génois, qu’on avait mis en avant. Ils étaient las eux aussi d’avoir tant marché avec leurs lourdes armes, et — je l’ai entendu dire sur le champ même — leurs grands boucliers, derrière quoi ils s’abritent pour bander leurs arbalètes, étaient demeurés en arrière, avec les chariots, et n’étaient pas arrivés. Juste avant que tout commençât, il était tombé une grosse averse, brève et drue, un orage d’été ; le sol en est devenu gras et glissant. On a dit après que cette pluie avait gâté leurs cordes et amolli leurs traits. Toujours est-il qu’ils ont tiré une fois ou deux, puis qu’ils ont plié et reflué sur nous.

Et que s’est-il passé quand ils ont reflué sur vous ?

Un grand désordre, voilà ce qui s’est passé. Ils revenaient vers nous en débandade, et nous, derrière, nous voulions avancer ; nous nous sommes mêlés à eux, chevaux contre hommes à pied, dans une confusion telle qu’on ne savait plus qui était ami. J’ai ouï crier qu’ils nous trahissaient, qu’il fallait passer dessus, et j’ai vu des cavaliers les abattre comme s’ils eussent été l’ennemi. Vrai ou non, ce cri de trahison a fait pis que le mal : on s’est entre-heurtés, montures lancées, hommes à terre piétinés. Avant même d’avoir touché un Anglais, nous nous étions déjà fait beaucoup de tort à nous-mêmes.

Quand vous avez chargé, qu’avez-vous vu de l’ennemi devant vous ?

Le plus souvent, rien. C’est là le plus dur à faire entendre. Il y avait la poussière levée par tant de pieds et de sabots, la fumée d’on ne sait quoi, le jour qui baissait, et leurs flèches qui tombaient si dru qu’on baissait la tête sans plus regarder devant. Nous chargions vers le haut de la côte, vers une masse d’hommes qu’on devinait plus qu’on ne voyait, dans les cris et la presse. Je ne saurais vous dire que j’ai vu tel ou tel chevalier anglais ; j’ai vu des ombres, des piques dressées, des chevaux qui s’abattaient devant moi sans que je susse pourquoi. On chargeait sans voir.

Vous parlez de leurs flèches. Comment était-ce, de les recevoir ?

Comme une grêle qui n’en finit pas. Ce n’étaient pas quelques traits lancés de loin en loin, mais une nuée, et une autre, et une autre encore, sans répit. Cela sifflait, cela frappait le fer du harnois, les écus, les flancs des chevaux. Les bêtes surtout en pâtissaient : un cheval atteint au poitrail ou aux jarrets devient fou, se cabre, désarçonne son homme et renverse les voisins. J’ai vu plus de cavaliers jetés bas par leur monture affolée que par le fer d’un ennemi. À pied, dans cette boue, sous le harnois, avec cette pluie de traits sur la tête, un homme ne vaut plus grand-chose. Je ne sais comment ces archers tiraient si vite ni si longtemps ; je sais seulement que cela ne cessait pas.

A-t-on chargé une seule fois, ou plusieurs ?

Plusieurs, beaucoup de fois — je ne saurais en dire le nombre au juste, car on perd le compte dans une telle affaire. À peine une vague refluait-elle, brisée, qu’une autre s’élançait par-dessus, sur les hommes et les chevaux déjà tombés. C’était comme se jeter contre un mur encore et encore. Chaque fois on remontait dans la confusion des corps, des bêtes mortes, des trous où le pied s’enfonçait. Et chaque fois les flèches reprenaient. Je crois que c’est cet acharnement-là, ces charges renouvelées sans ordre et sans relâche, qui nous a achevés autant que l’ennemi ; mais ce n’est que mon sentiment d’homme du rang.

Avez-vous su, sur le moment, comment tournait l’ensemble de la bataille ?

Non, et c’est une chose qu’il faut bien comprendre : dans la presse, on ne voit que ce qui est à trois pas de soi. Je ne savais pas si l’on perçait ailleurs, si une autre bataille des nôtres l’emportait sur une aile, si le roi avait l’avantage en quelque endroit. On entendait des rumeurs courir d’un rang à l’autre, contraires l’une à l’autre : tantôt qu’on les enfonçait, tantôt que tout fuyait. J’ai compris que cela allait mal seulement quand j’ai vu, autour de moi, plus d’hommes reculer que d’hommes avancer, et la nuit qui venait sans qu’on eût gagné un pouce de la côte.

Quand avez-vous compris qu’il fallait fuir ?

La nuit était tombée, ou presque. On ne se reconnaissait plus qu’aux voix, et encore. J’avais perdu mon cheval — tué, je crois, mais je ne l’ai pas vu tomber. Autour de moi, ce n’étaient plus des rangs, mais des hommes seuls ou par petits paquets, qui s’en allaient vers le bas, vers l’arrière, dans l’ombre. Personne ne me l’a commandé. On part parce que ceux d’à côté partent, parce qu’on n’entend plus aucun chef, parce que demeurer là, c’est mourir pour rien dans le noir. J’ai jeté ce qui me pesait trop et j’ai marché vers les feux de derrière, puis loin de tout feu, dans la campagne.

Comment s’est passée cette fuite, dans la nuit ?

Mal, et longtemps. On allait à l’aveugle par les chemins et les champs, sans savoir où était l’ennemi, craignant à chaque buisson d’y trouver des Anglais lancés à nos trousses. On se hélait à voix basse pour ne pas se perdre et ne pas se trahir. J’ai croisé des hommes blessés qui ne pouvaient plus suivre et qu’il a fallu laisser, ce qui me pèse encore. Le froid de la nuit, après la sueur du combat, vous saisit. J’ai marché jusqu’au jour, puis caché le jour suivant, et repris la nuit d’après. C’est ainsi, par étapes et par peur, que j’ai regagné un pays sûr.

Savez-vous combien des vôtres sont restés sur le champ ? Et de grands seigneurs ?

Je ne le sais pas, et je me défie de ceux qui le disent. On parle de beaucoup de morts, de très grands noms tombés là — on murmure même que le vieux roi de Bohême, qui était aveugle et combattait parmi nous, n’en serait pas revenu, et le frère du roi notre sire. Mais je ne les ai pas vus tomber, et je ne veux pas affirmer ce que je n’ai pas vu. De ma place, je n’ai compté que mes voisins de combat, dont plusieurs manquent. Le vrai compte, celui de tout le champ, je ne l’ai pas, et je crois que nul ne l’a encore.

Et maintenant ? Sait-on ce que le roi va faire, où vont les Anglais ?

Je n’en sais rien, et ce serait mentir que de vous le dire. On raconte que le roi s’est retiré, blessé, et qu’il a trouvé refuge en quelque château la nuit même ; mais ce sont là propos de chemin, que je rapporte sans en répondre. Les Anglais, eux, sont restés maîtres de la place ; pour le reste — où ils iront, ce qu’ils assiégeront, ce que notre roi rassemblera contre eux —, c’est l’affaire des grands, et l’avenir le dira. Pour ma part, je n’ai d’autre dessein que de me refaire et de panser mes gens. Le surplus, je l’ignore comme vous.

Le contexte

La guerre dure depuis 1337, opposant les couronnes de France et d’Angleterre ; Édouard III a débarqué cet été dans le Cotentin et mené une chevauchée dévastatrice à travers la Normandie et jusqu’aux portes de Paris.

L’armée anglaise a passé la Somme au gué de la Blanchetaque le 24 août, échappant à l’armée de Philippe VI qui la poursuivait.

L’affrontement a eu lieu au-dessus de Crécy-en-Ponthieu, l’après-midi et la nuit du 26 août, les Anglais postés en hauteur, les Français attaquant de bas en haut.

Les arbalétriers génois, placés en avant-garde française, ont été mis en déroute avant que la chevalerie ne s’engage.

On rapporte la mort, du côté français, de plusieurs grands seigneurs, dont le roi aveugle Jean de Bohême et le comte d’Alençon, frère du roi de France ; les comptes ne sont pas faits.

État des informations

Recueilli début septembre 1346, ce témoignage est celui d’un seul homme du rang, encore éprouvé, et ne porte que sur ce qu’il a vu de sa place. La rédaction ne tient pour assuré aucun chiffre de pertes et ne préjuge en rien de la suite des opérations.

Ce que l’on sait

  • Une armée française a affronté l’armée anglaise au-dessus de Crécy-en-Ponthieu le 26 août, et en a été défaite.
  • Les Anglais tenaient une position en hauteur ; les Français attaquaient de bas en haut, après une longue marche.
  • Une averse d’orage est tombée peu avant l’engagement, rendant le terrain glissant.
  • Les arbalétriers génois engagés en avant ont reflué, semant le désordre dans les rangs français.
  • Le champ est resté aux mains des Anglais à la fin de la journée.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des morts, des blessés et des prisonniers du côté français, qu’aucun compte sûr n’a encore établi.
  • L’identité certaine des grands seigneurs tombés, le témoin n’ayant vu personne tomber de ses yeux.
  • Le déroulement d’ensemble de la bataille hors de la place tenue par le témoin.
  • Les intentions du roi de France après la défaite, et la direction que prendront les Anglais.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Crécy — Wikipédia

Déroulé de la bataille : marche d’approche, orage avant l’engagement, déboire des arbalétriers génois (pavois restés en arrière, cordes mouillées, cadence), charges françaises désordonnées et répétées, terrain en pente, fosses et pieux, fuite du roi de nuit.

secondary

Battle of Blanchetaque — Wikipedia

Passage de la Somme au gué de la Blanchetaque le 24 août, ayant permis aux Anglais d’échapper à la poursuite française avant Crécy.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Entretien fictif reconstituant le témoignage d’un combattant français du rang à chaud, début septembre 1346, dans la langue et l’horizon de savoir de l’époque. Les propos n’anticipent ni le bilan des pertes, ni la suite des opérations ; les faits matériels sont étayés par les sources ci-dessus, mais la voix et les incertitudes du témoin sont une reconstitution éditoriale des « Échos du Passé ».

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31 août 1346, 08h009 min