Ils brûlent le pain des pauvres à la veille de la moisson
Le roi d’Angleterre a pris terre en Cotentin, et déjà nos bourgs flambent : Saint-Vaast, Barfleur, le val de Saire ; on dit l’ost en marche vers Valognes et les terres du dedans. Je suis clerc, je n’ai que ma plume et mes prières ; mais je ne puis me taire quand on égorge le petit peuple et qu’on livre au feu les blés qui devaient nourrir tout l’hiver. Ce malheur n’est point le nôtre : c’est la querelle des grands qui retombe sur ceux qui n’y peuvent rien.
Je prends la plume la main tremblante, car les nouvelles qui montent de la côte sont de celles qui ôtent le sommeil. Voici quelques jours, sur le douzième de juillet, une flotte immense a jeté l’ancre dans la baie de Saint-Vaast-la-Hougue, et le roi d’Angleterre y a débarqué son ost. Depuis, le pays de Cotentin brûle. Les fuyards qui gagnent nos églises et frappent à nos portes en parlent tous d’une même voix : des maisons en cendres, des étables vidées, des gens taillés en pièces sur le pas de leur seuil.
On me dira qu’un clerc n’a pas à se mêler des affaires de la guerre, et qu’il vaut mieux prier que crier. Je prie, Dieu le sait, et ne cesse de prier. Mais je vois passer sous mes yeux des veuves qui n’ont plus de toit, des laboureurs qui n’ont plus de champ, des petits enfants qui n’ont plus de pain ; et devant cela, se taire serait une lâcheté que ma robe ne me pardonnerait pas.
Je n’écris donc pas pour dire qui l’emportera des armes, car je l’ignore, et nul ici ne sait où marche cette ost ni jusqu’où ira le malheur. J’écris pour ceux dont on ne parlera pas, ceux qui n’ont ni bannière ni chronique : les pauvres gens de ce pays, sur qui tombe un fléau qu’ils n’ont pas cherché.
Un pays livré au feu
Ce que les Anglais font au Cotentin, on ne l’ose presque écrire. Barfleur, les bourgs du val de Saire, tant de villages sans nom que le voyageur ne connaissait que par leur clocher : tout cela, à ce qu’on rapporte, n’est plus qu’une traînée de fumée. Et l’on dit l’ost qui pousse déjà vers Valognes et l’intérieur des terres, de sorte que nul ne se croit plus à l’abri. Les villes étaient ouvertes, sans murailles capables de tenir, et le petit peuple n’avait pour toute défense que ses bras nus. On n’attaque pas ici des gens d’armes rangés en bataille : on pille des manants qui gardaient leurs bêtes.
Ce ne sont pas seulement les maisons que l’on brûle. On me dit des églises forcées, des sanctuaires dépouillés de leurs vases, des lieux saints où l’on avait cru trouver refuge et d’où l’on a chassé ceux qui s’y étaient serrés. Que le fer entre dans la maison de Dieu, voilà qui passe l’entendement, et je ne sais quelle vengeance le Ciel réserve à qui met la main sur ce qui lui est consacré.
Il me revient sans cesse, ces jours-ci, la plainte que nous chantons aux Ténèbres de la Semaine sainte : « Quomodo sedet sola civitas plena populo ! » — « Comment est-elle assise, solitaire, la cité jadis pleine de peuple ! » Le prophète pleurait Jérusalem détruite ; c’est notre pauvre pays de Coutances que je vois dans ces mots, ses bourgs vidés, ses chemins couverts de gens qui fuient sans savoir où aller.
Le pain de tout l’hiver, brûlé avant la moisson
Il est un crime, dans tout ceci, dont on ne mesure pas encore l’étendue, et qui pèsera plus lourd que l’incendie d’un jour : c’est le feu mis aux blés. Nous sommes à la mi-juillet ; dans quelques semaines, à la fin du mois et au mois d’août, les faucilles devaient entrer dans les champs. Le grain est là, mûrissant, qui est le pain de tout l’hiver et la semence de l’an prochain. Et voici qu’on le brûle sur pied, ou qu’on le foule sous les chevaux, avant même que le pauvre l’ait porté dans sa grange.
Qu’on y songe bien : brûler la moisson d’un laboureur, ce n’est pas lui faire tort d’une saison, c’est le condamner, lui, sa femme et ses enfants, à la faim des mois qui viennent. Le seigneur perdra une rente ; le manant perdra la vie. Car lorsque le grenier est vide et que la neige tombe, ce n’est pas le riche qui meurt le premier. La disette est déjà dans ces campagnes que la flamme a passées, et je tremble de ce que l’hiver y trouvera.
On appelle cela faire la guerre. Mais depuis quand la guerre consiste-t-elle à affamer des gens sans armes ? Les docteurs nous enseignent qu’il est des guerres justes, quand le prince défend son droit et protège son peuple. Brûler les greniers des pauvres, rançonner des laboureurs qui n’ont jamais tenu la lance, ce n’est point là guerre juste : c’est rapine et brigandage, quelque bannière qu’on déploie par-dessus.
La paix de Dieu foulée, et les armes qui ne protègent rien
Nos pères, il y a de cela plus de trois cents ans, avaient su ce que valait le sang des innocents. C’est pourquoi les évêques, aux grands conciles d’autrefois, avaient proclamé la paix de Dieu, et placé sous la sauvegarde du Ciel, inviolables, ceux qui ne portent point d’armes : les clercs et les moines, mais aussi les laboureurs, les marchands, les pèlerins, les veuves, avec leurs bêtes et leurs récoltes, et jusqu’aux églises et aux cimetières. Ils avaient même défendu qu’on se battît certains jours, aux temps saints de l’Avent et du Carême, par la trêve de Dieu. Qui lève la main sur ces gens et ces lieux, disaient-ils, qu’il soit anathème.
Cette loi sacrée, l’ennemi la foule aux pieds sans même y penser. Ce qu’on protégeait, il le pille ; qui l’on gardait, il l’égorge. Et je le dis avec douleur : les armes du royaume ne l’ont pas empêché. Où étaient les chevaliers quand la grève de Saint-Vaast s’est couverte de nefs ? Les bourgs ont brûlé sans qu’une lance se dresse pour les couvrir. Je ne fais grief à personne du courage, car je n’étais pas sur la côte ; mais je constate ce que chacun voit : le fer des grands n’a rien gardé du peuple.
Aussi n’est-ce pas des lances que j’attends désormais le salut. « Omnes qui acceperint gladium, gladio peribunt », a dit Notre-Seigneur — « tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Je tourne mes yeux vers saint Michel, qui garde le Mont et veille sur la Normandie, et vers Notre-Dame, refuge des affligés. Que le pays fasse pénitence ; que les grands se souviennent de Dieu ; car nulle armée ne relèvera ce que seule la miséricorde peut relever.
L’orgueil des princes, le châtiment des innocents
Car il faut bien en venir à la racine du mal, et la nommer. D’où vient cette guerre ? De ce que deux princes se disputent une couronne. L’un dit qu’elle lui revient, l’autre la tient ; et parce que ces deux hommes ne s’accordent pas sur qui portera l’or et l’hermine, voici que le laboureur du val de Saire perd son grain, que la veuve de Barfleur perd sa maison, que l’enfant de Saint-Vaast perd son père. Le manant n’a jamais réclamé cette couronne ; il ne sait même pas au juste ce qui se dispute là-haut. Et c’est lui qui paie.
Il y a là un renversement qui devrait faire trembler ceux qui gouvernent. Le péché est en haut, et le châtiment tombe en bas. L’orgueil est celui des grands, qui ne veulent point plier ; la ruine est celle des petits, qui n’y peuvent rien. Les Écritures nous avertissent que la guerre est souvent la verge dont Dieu frappe les nations pour leurs fautes ; mais quand la verge s’abat, ce n’est pas l’orgueilleux qu’elle meurtrit d’abord, c’est l’innocent qui se trouvait sur son passage.
Je ne sais où ira cette ost, ni ce que ce funeste été nous réserve encore ; ces choses passent ce qu’un clerc peut lire dans l’avenir. Mais je sais ce que je dois demander, et je le demande sans me lasser : « Da pacem, Domine » — donne-nous la paix, Seigneur. Que ceux qui tiennent le glaive songent au compte qu’ils rendront de chaque grange brûlée et de chaque pauvre égorgé. Et que Dieu, dans sa pitié, épargne au moins aux moissonneurs de cette terre le pire qui les menace : la faim, cet hiver, dans un pays de cendres.