Une armée anglaise débarque en Cotentin et brûle la Normandie
Des nouvelles graves nous parviennent de l’ouest du royaume, par étapes et non sans contradictions. Le roi d’Angleterre aurait pris pied en Cotentin sur la mi-juillet, mis à sac plusieurs villes, et l’on rapporte la prise de Caen. Nul ne sait, à cette heure, où marche cette ost ni ce qu’elle cherche.
Voici plusieurs semaines que de fâcheuses rumeurs couraient sur les côtes de la mer ; elles se sont, hélas, changées en certitudes. Le roi d’Angleterre, Édouard, a débarqué en personne dans le Cotentin, et son armée chemine depuis lors à travers la Normandie en y portant le fer et le feu. Les nouvelles nous en viennent par les marchands, les fuyards et les gens d’Église chassés de leurs maisons, c’est-à-dire lentement, et de bouche en bouche, de sorte qu’il faut les recueillir avec prudence.
Ce que l’on peut tenir pour assuré tient en peu de mots : un grand passage de navires a touché la côte du Cotentin vers la mi-juillet, des villes ont été pillées et brûlées, et l’on dit la cité de Caen tombée aux mains des Anglais. Le reste — le nombre des hommes, le dessein du roi d’Angleterre, la route qu’il suivra — demeure obscur, et ceux-là mêmes qui rapportent ces faits ne s’accordent guère sur le détail.
Nous nous garderons donc d’affirmer plus que nous ne savons. Mais il y a là de quoi inquiéter, car cette ost paraît marcher sans rencontrer jusqu’ici de résistance qui l’arrête, et l’on ignore vers quelle contrée elle tourne ses pas.
Le débarquement de Saint-Vaast-la-Hougue
C’est, dit-on, vers le douzième jour de juillet que la flotte anglaise jeta l’ancre dans la baie de Saint-Vaast-la-Hougue, sur la pointe du Cotentin, sans trouver devant elle de force capable de lui disputer la grève. Le roi Édouard y aurait pris terre en personne, accompagné de son fils aîné, le jeune prince de Galles, encore tout jeune homme, que l’on dit armé chevalier au moment même du débarquement.
Le nombre des hommes que cette flotte aurait portés est ce sur quoi les récits varient le plus. Les uns parlent de plusieurs milliers de combattants, les autres en font des dizaines de milliers ; et l’on sait combien la peur grossit les armées. Nous tenons pour plus sage de dire : une armée nombreuse, à pied et à cheval, avec quantité d’archers, sans en arrêter le compte, qu’aucun témoin n’est en état de donner de façon sûre.
Ce qui est certain, c’est que le débarquement ne fut pas un coup de main passager : plusieurs jours durant, les vaisseaux auraient continué de décharger hommes, chevaux et vivres, signe d’une entreprise préparée de longue main et non d’une simple course de pillards.
Le ravage du Cotentin
À peine débarquée, l’armée se serait répandue dans le pays comme un torrent. On nomme Barfleur, Valognes, Carentan, Saint-Lô parmi les lieux livrés au pillage et à l’incendie ; les bourgs et villages sans nombre que les gens d’armes ont traversés auraient subi le même sort. Les habitants qui ont pu fuir parlent de maisons brûlées, de bétail emmené, de récoltes perdues à la veille même de la moisson.
On rapporte que certaines villes, plutôt que d’être détruites, durent se racheter à prix d’argent, et que les soldats firent grand butin de tout ce qui pouvait s’emporter. Le pays de Cotentin, naguère prospère, ne serait plus, à les entendre, qu’une terre de cendres et de désolation.
La prise de Caen
La nouvelle la plus grave est celle de Caen. La cité, l’une des plus grandes et des plus riches de Normandie, aurait été emportée vers la fin de juillet, après un assaut où les gens du pays se défendirent, dit-on, avec courage mais sans pouvoir tenir. La ville aurait été pillée plusieurs jours durant, et l’on parle de pertes nombreuses parmi ses habitants comme parmi les défenseurs.
Le détail de cette affaire nous parvient encore confus. On cite la prise de seigneurs et de chevaliers français qui auraient été faits prisonniers, parmi lesquels on nomme le connétable et le chambellan du royaume — mais ces noms nous viennent par ouï-dire, et nous attendons de plus sûres confirmations avant d’en faire état comme d’un fait acquis.
Si la chute de Caen se confirme dans toute son ampleur, ce serait là un revers considérable, car c’est le cœur même de la Normandie qui aurait été frappé, et non plus seulement ses côtes.
Une marche dont on ignore le but
Depuis Caen, l’ost anglaise se serait remise en mouvement, et l’on dit qu’elle s’avance vers l’orient, en direction de la Seine. Mais à quelle fin ? Nul ne le sait. Les uns assurent que le roi d’Angleterre veut gagner la Guyenne, où l’on guerroie déjà, pour y porter secours à ses gens ; d’autres parlent d’une jonction avec les Flamands, ennemis du roi de France ; d’autres encore, et ce sont les plus alarmés, redoutent qu’il ne marche droit sur Paris.
Ces opinions s’opposent et se contredisent. La seule chose que l’on puisse dire, c’est que l’armée semble se diriger vers les ponts de la Seine ; quant à savoir si elle les franchira, et de quel côté elle se tournera ensuite, cela passe ce que nous pouvons rapporter.
On dit que le roi notre sire, Philippe, rassemble ses gens pour faire face à cette invasion. Mais nous ignorons encore où et quand les deux armées pourraient se trouver l’une devant l’autre, ni même si elles se chercheront. Nous tiendrons nos lecteurs informés à mesure que des nouvelles plus assurées nous parviendront de l’ouest.