Désastre en Ponthieu : la fleur de la chevalerie taillée en pièces devant Crécy
Les nouvelles nous parviennent de cinq jours, confuses et grossies de bouche en bouche, mais elles concordent sur l’essentiel : le samedi 26 août, près de Crécy-en-Ponthieu, l’ost du roi de France s’est brisé contre les Anglais retranchés sur une crête. On dit la perte affreuse, et l’on pleure déjà de très grands noms. Nous rapportons ici ce qui remonte jusqu’à nous, sans pouvoir encore en mesurer toute l’étendue.
On voudrait n’avoir à écrire que des choses sûres, et tenir pour suspecte toute nouvelle qui afflige. Mais voici cinq jours que les courriers descendent du Ponthieu, et tous, du plus humble valet d’armes au chevalier échappé de la mêlée, redisent la même chose : l’ost de France, qui poursuivait le roi d’Angleterre, l’a enfin joint le samedi 26 de ce mois d’août, aux abords de Crécy ; et de cette rencontre il est revenu rompu, dispersé, laissant sur le champ une moisson de morts telle qu’on n’ose en avancer le nombre.
Que les Anglais, après avoir brûlé et pillé la Normandie, franchi la Seine vers Poissy puis la Somme au gué de la Blanchetaque, aient été rejoints, nul n’en doutait : on les croyait acculés, le dos à la mer, presque pris. C’est le contraire qui s’est produit. Le roi Édouard avait choisi son terrain, rangé ses gens sur une hauteur, et c’est l’ost de France, arrivé tard et en désordre au bout d’une longue marche, qui s’est jeté sur lui dans le soir, charge après charge, sans pouvoir l’entamer.
Nous tenons ces choses de plusieurs bouches, et nous les donnons pour ce qu’elles valent : un récit recoupé, non un compte arrêté. La nuit a couvert la fin de l’affaire, et chacun, dans la nuit, ne voit que son coin de mêlée. Les chiffres que l’on nous jette varient du simple au triple ; les noms des morts, on nous les récite en tremblant, et tous ne seront pas confirmés. Voici donc, par ordre, ce qu’on peut dire à cette heure de la journée de Crécy.
Une longue poursuite, une rencontre tardive
Depuis que le roi d’Angleterre a pris terre au Cotentin, à la mi-juillet, et mené sa chevauchée de feu par Caen jusqu’aux portes de Paris, l’ost de France s’était rassemblé pour lui couper la route. Les Anglais, chargés de butin, remontaient vers le nord ; on les pensait empêchés par les rivières, et l’on espérait les acculer. Ils passèrent pourtant la Somme, dit-on, à marée basse, par un gué que l’on tenait pour gardé, et gagnèrent le pays de Ponthieu.
C’est là, près du bourg de Crécy, que le roi Édouard fit halte et résolut d’attendre. Plutôt que de fuir encore, il rangea son monde sur une croupe de terrain qui domine le val, le dos couvert, dit-on, par un bois, et l’on cite un moulin à vent d’où il aurait suivi le cours de l’affaire. Les nôtres, eux, arrivaient au terme d’une marche forcée, par chaleur, les corps de bataille étirés et mêlés, les gens fourbus.
On rapporte que le roi de France, voyant le désordre et l’heure avancée, aurait voulu remettre l’assaut au lendemain, le temps de ranger ses batailles. Mais l’avant se pressait, les arrière poussaient l’avant, nul ne voulait céder l’honneur du premier choc, et l’ordre, à ce que l’on dit, ne put se faire entendre. C’est ainsi, dans la confusion d’une troupe qui se rue sans s’être formée, que la bataille s’engagea sur le déclin du jour.
Les arbalétriers génois envoyés en avant, et défaits
Au premier rang, le roi avait placé ses arbalétriers génois, gens de métier soldés à grand prix et réputés redoutables. On les fit avancer contre la hauteur anglaise pour ouvrir le combat. Mais tout, ce jour-là, parut tourner contre eux, et c’est de leur déconfiture que beaucoup font partir le malheur.
On dit qu’une averse violente s’abattit peu avant l’engagement, et qu’elle détendit les cordes de leurs arbalètes, en amollissant le ressort ; tandis que les archers anglais, eux, auraient su garder leurs arcs à l’abri. On ajoute, et le grief est lourd, que les grands pavois derrière lesquels les Génois s’abritent d’ordinaire étaient demeurés à l’arrière, avec les bagages, faute d’avoir suivi la marche pressée. Les voilà donc à découvert, sous une grêle de traits.
Car les archers du roi d’Angleterre, à ce que tous redisent, tirent plus vite et plus loin que l’arbalète ne se recharge. Sous cette nuée de flèches, les Génois, déjà las et mal abrités, lâchèrent pied et refluèrent. Et ici le récit devient sombre : on rapporte que la chevalerie française, qui se pressait derrière eux et les vit reculer, les prit pour des traîtres ou des couards et leur passa sur le corps pour gagner l’ennemi, ajoutant le désordre au désordre, et le carnage des siens au carnage.
Les charges du soir, brisées l’une après l’autre
Vint alors le temps de la chevalerie, qui fait l’ordinaire honneur des armes de France. Mais le terrain, l’heure et le désordre lui furent tous trois contraires. Les batailles s’ébranlèrent en gravissant la pente, à travers les Génois en débandade et leurs propres rangs mêlés, pour se jeter sur la haye anglaise. On nous dit que l’on chargea ainsi non pas une fois, mais maintes — d’aucuns parlent de quinze assauts repris dans la nuit.
Chaque fois, la même chose : les chevaux et les hommes fauchés par les traits avant même de joindre, les rangs ouverts, les chevaux affolés se renversant sur ceux qui suivaient. Les archers anglais étaient, dit-on, plantés derrière des pieux fichés en terre, sur les ailes, de sorte que l’on entrait dans leur tir comme dans un coin. Ceux des nôtres qui parvenaient jusqu’au sommet y trouvaient une infanterie fraîche et serrée, et tombaient sans avoir rompu la ligne.
On entend dire que le jeune fils aîné du roi d’Angleterre, Édouard, qui n’a guère plus de seize ans et que l’on nous présente au gros de la mêlée, fut un moment serré de près, et que son père, sollicité de lui envoyer secours, l’aurait laissé faire ses armes seul. Le propos court de bouche en bouche ; nous le rapportons comme on nous le conte, sans le garantir. Ce qui est sûr, c’est que la ligne anglaise tint, et que les charges, reprises jusqu’à la nuit noire, se brisèrent toutes.
La déroute à la nuit, et de très grands morts
L’affaire ne se dénoua qu’une fois la nuit tombée, ce qui ajoute à la confusion des récits : nul ne saurait dire au juste comment finit une bataille qu’il a quittée dans l’obscurité. On s’accorde sur ceci : l’ost de France, n’ayant pu entamer l’ennemi, finit par rompre et se débander, et le roi Philippe lui-même, blessé dit-on, se serait retiré à grand-peine vers une place voisine, avec une faible escorte.
Mais c’est le compte des morts qui glace. On nous nomme, parmi les tués, des seigneurs de la plus haute volée. Le roi de Bohême d’abord, le vieux roi Jean, que l’on dit aveugle, et qui aurait voulu être mené au combat lié à quelques-uns de ses chevaliers pour y frapper un coup d’épée : il y a laissé la vie, et l’on en parle déjà comme d’une fin digne d’un preux. On pleure aussi le propre frère du roi, le comte d’Alençon ; le comte de Flandre ; et nombre d’autres bannières dont on commence à peine à dresser la liste.
Quant au nombre des morts du commun et de la chevalerie, on ne peut, à cette heure, qu’avancer des fourchettes que les chroniqueurs feront varier longtemps encore. On parle de plus de mille chevaliers tombés, et de plusieurs milliers d’hommes en tout, dont une grande part de ces Génois sacrifiés au premier rang. Les pertes anglaises, en regard, sont dites étonnamment faibles — quelques dizaines, peut-être quelques centaines —, ce qui passe l’entendement et qu’on hésite à croire, tant le déséquilibre paraît grand.
Ce qu’on ne sait pas encore
Il faut le redire, car l’émotion presse de conclure : nous écrivons sur des nouvelles de cinq jours, descendues par des hommes en déroute, et l’on sait combien la peur grossit les chiffres et embellit les fins. Les effectifs mêmes des deux osts nous échappent : on prête aux Français des dizaines de milliers d’hommes, et tel chroniqueur les pousse jusqu’à cent mille, ce qui sent l’exagération ; les Anglais, beaucoup moins nombreux, auraient tenu de quelques milliers à près du double, selon qui parle.
Sur les engins de tonnerre que les Anglais auraient, dit-on, fait gronder du haut de leur crête pour épouvanter chevaux et gens, nous restons prudents : un seul récit, venu de loin, en fait état, et nous ne le donnons ni pour assuré ni pour une nouveauté éprouvée. De même pour le détail des charges, leur nombre, l’ordre des batailles : tout cela demande à être recoupé quand les survivants de rang seront rentrés et que l’on pourra confronter les témoignages.
Une seule chose ne souffre pas de doute, et c’est bien assez de deuil pour aujourd’hui : devant Crécy, le 26 août, l’ost du roi de France a été défait, et la chevalerie y a payé un tribut de sang dont le royaume sentira longtemps la saignée. Nous reviendrons sur cette journée à mesure que les nouvelles, mieux assurées, nous parviendront.