L’arc long contre l’arbalète : faut-il revoir l’art de la guerre ?
À Crécy, la fleur de la chevalerie française s’est brisée sur un rideau d’archers à pied, tandis que les arbalétriers génois, désavantagés, lâchaient pied dès les premiers traits. Faut-il y lire un coup du sort, ou un enseignement durable sur la manière de livrer bataille ? On en débat déjà sous les tentes.
Voilà dix jours que la bataille s’est livrée près de Crécy, en Ponthieu, et l’on n’a pas fini d’en raisonner dans les camps. Que des gens de pied, armés d’un grand arc, aient pu défaire l’une après l’autre les plus belles compagnies de cavaliers du royaume — et y laisser, dit-on, plus de mille chevaliers et grands seigneurs —, voilà qui passe l’entendement de bien des hommes d’armes, accoutumés à tenir la charge montée pour la reine des batailles.
On dira, et l’on a raison de le dire, que le sort des armes est entre les mains de Dieu, et que telle journée perdue eût pu être gagnée. Mais à parler des choses de la guerre comme elles s’ordonnent ici-bas, il faut bien remarquer que tout, ce jour-là, parut concourir contre les nôtres : l’arme de l’ennemi, le lieu où il s’était posté, le temps qu’il fit, et le désordre de nos propres rangs. C’est de cela que nous voulons rendre compte.
L’arc long et l’arbalète : la querelle de la cadence
Le grand arc dont usent les Anglais — un arc de bois d’if, presque aussi haut qu’un homme — n’a rien de neuf ; les gens du pays de Galles s’en servent de longue date. Sa force n’est pas dans chaque trait pris séparément, mais dans le nombre. On rapporte qu’un bon archer décoche six, huit, jusqu’à douze flèches dans le temps qu’il faut pour réciter un Pater, là où l’arbalétrier, qui doit retendre son arme à chaque coup, en lâche à peine quatre. Quand des milliers d’archers tirent de concert, ce n’est plus une volée de traits qui tombe, c’est une nuée, une pluie de fer qui aveugle hommes et chevaux.
Face à eux, le roi avait mis en avant ses arbalétriers de Gênes, qui passent pour les meilleurs gens de trait à gages de la chrétienté. Mais l’arbalète, si elle frappe rude et perce les mailles, est lente à bander ; et le Génois, ce jour-là, n’avait ni le nombre ni l’avantage. On dit qu’ils étaient deux mille ou environ, harassés d’une longue marche, là où les archers anglais se comptaient, à ce qu’on assure, par plusieurs milliers, reposés et bien postés.
Voilà déjà de quoi méditer pour qui ordonne une bataille : une arme qui tire vite et loin, servie en grand nombre par des gens de pied disciplinés, peut-elle désormais tenir tête, et plus que tenir tête, à la charge des gens de cheval ? La question, hier, eût fait sourire ; au lendemain de Crécy, plus personne sous les tentes ne la trouve risible.
La crête, la boue et l’averse
Encore l’arme ne fait-elle pas tout. Les Anglais avaient choisi leur place, et bien choisi. Ils s’étaient rangés sur une pente, le dos à un bois, de sorte qu’on ne pouvait les tourner aisément ni les charger qu’en montant vers eux. Or charger en montant, sur un cheval bardé et alourdi de son cavalier, c’est perdre la moitié de son élan ; et l’élan est toute la force de la charge.
Le ciel, ce jour-là, se mit aussi de la partie. Une grosse averse tomba peu avant l’affaire et détrempa la terre, qui devint molle et glissante sous les sabots. On assure encore que cette pluie nuisit fort aux Génois : leurs cordes d’arbalète, dit-on, s’en trouvèrent relâchées et amollies, là où les archers anglais, prévenus, avaient su mettre les leurs à l’abri. Si la chose est vraie, voilà l’arme du roi affaiblie avant même le premier trait.
On ajoute, et le détail est lourd de conséquence, que les Génois s’avancèrent sans leurs pavois — ces grands boucliers derrière lesquels ils s’abritent d’ordinaire pour retendre leur arme à couvert. Ces pavois seraient demeurés en arrière, avec les bagages, faute d’avoir été montés à temps dans la hâte de l’engagement. Un arbalétrier sans son pavois, sous la pluie de flèches anglaises, est un homme nu : on comprend qu’ils aient flanché.
Le désordre des charges et le malheur des Génois
Mais le plus grand dommage, à ce que rapportent ceux qui en revinrent, vint de nos rangs mêmes. Quand les Génois, criblés de traits et privés de leurs boucliers, commencèrent à reculer, la grosse cavalerie qui pressait derrière eux ne comprit pas leur retraite et la prit, dit-on, pour une trahison ou une lâcheté. On rapporte que des cavaliers passèrent sur le corps de leurs propres arbalétriers, les abattant et les piétinant pour se frayer passage vers l’ennemi. Mêler ainsi dans la confusion ses gens de trait et ses gens de cheval, c’est s’ôter à soi-même la moitié de ses forces.
Et les charges, ensuite, se succédèrent sans ordre. On dit qu’il s’en lança une dizaine, peut-être plus, l’une après l’autre, à mesure que les seigneurs arrivaient sur le champ et se jetaient en avant sans attendre, à la nuit tombante, par-dessus les morts et les chevaux abattus de la charge précédente. Chacun voulait l’honneur d’en découdre ; nul, semble-t-il, ne tint la main d’ensemble. Une armée qui charge ainsi, par à-coups, dans le soir et le désordre, use sa noblesse en pure perte contre un mur qui ne bouge pas.
Là-dessus, faut-il accuser la tactique, ou la fortune ? Un capitaine dira que rien n’y fait quand l’élan emporte les courages au mépris du commandement ; un autre répondra qu’une bataille mieux ordonnée, des arbalétriers couverts, une charge tenue en réserve eussent changé la journée. Nous rapportons l’un et l’autre avis sans nous y ranger.
Les « engins à feu » : une rumeur, non une certitude
On entend courir un bruit qu’il faut rapporter avec prudence : les Anglais auraient eu, parmi leurs gens, quelques engins jetant des boules de fer avec grand fracas et fumée — de ces machines à feu dont on parle çà et là depuis quelques années. Une seule voix, venue de loin, le soutient avec assurance ; nul de ceux qui combattirent et que nous avons pu entendre n’en fait mention.
Nous ne savons donc qu’en croire, et nous nous garderons d’en faire une nouveauté assurée. Si de tels engins parurent, leur effet fut sans doute plus dans le bruit, qui épouvante les chevaux, que dans le carnage. Mais il se peut tout aussi bien que ce récit naisse de la fumée et du vacarme d’une bataille, où la frayeur grossit aisément les choses. Que la chose soit avérée ou non, ce ne sont pas les boules de fer qui ont gagné Crécy : ce sont les flèches.
Ce que les capitaines auront à méditer
Qu’il faille, après cela, revoir l’art de la guerre, c’est ce que beaucoup se demandent à voix basse, sans oser encore le dire trop haut devant les seigneurs. Car c’est toucher à un ordre ancien : la bataille était l’affaire des gens de cheval, et le vilain à pied n’y comptait guère. Voir des archers à gages, gens de basse extraction, abattre des comtes et faire reculer des rois, voilà qui dérange plus que la défaite elle-même.
Nous ne dirons pas que la chevalerie est finie — ce serait parler en homme qui sait la suite, et nul ne la sait. Une bataille n’est pas une loi ; tel jour perdu fut souvent suivi de tel autre gagné, et la charge bien menée, sur un bon terrain, reste une force terrible. Mais que les bons capitaines, désormais, regardent de plus près le choix du terrain, le soin de leurs gens de trait, et l’ordre de leurs charges, voilà qui paraît sage. Crécy aura, au moins, donné à penser à qui sait penser.