Zara tombe : la Croix contre une cité catholique
Après deux semaines de siège, la ville de Zara, sur la côte de Dalmatie, s’est rendue hier à l’ost et à la flotte de Venise. C’est une cité chrétienne, catholique comme nous, sujette du roi de Hongrie qui porte lui-même la croix. Nul, dans le camp, ne se réjouit tout haut d’une telle victoire. On la dit nécessaire ; on la sait pesante à la conscience.
Que l’on nous entende bien avant de nous juger. Hier, le vingt-quatrième jour de novembre, les gens de Zara ont ouvert leurs portes et remis leur ville entre les mains du doge de Venise et des barons de la croisade. Après deux semaines de machines dressées contre les murs, de sape et d’assauts, la cité n’a plus pu tenir. Ses habitants, pour la plupart, avaient déjà fui vers l’intérieur des terres avant que les nôtres n’entrent.
Nous ne cacherons pas ce que cette prise a d’étrange et de lourd. Zara n’est pas une ville de païens ni de Sarrasins. C’est une cité de chrétiens, qui tient la foi de Rome comme nous la tenons, et qui relève du roi de Hongrie. Or ce roi a lui-même pris la croix. On a vu, dit-on, ses gens suspendre des crucifix aux remparts pour rappeler aux assaillants qu’ils levaient le fer sur des frères en la foi. Bien des chevaliers, à ce spectacle, ont baissé les armes et refusé de combattre.
Comment en est-on venu là ? Il faut le dire sans détour, car chacun dans le camp le sait. L’armée s’est engagée envers Venise pour le passage de la mer, et elle n’a pu réunir la somme promise. Il s’en faut de beaucoup. Le doge, plutôt que de nous laisser sur ses grèves, a offert un délai : que l’ost l’aide d’abord à réduire Zara, qui s’est autrefois soustraite à Venise, et le compte serait reporté jusqu’à ce que le butin l’acquitte. Beaucoup ont tenu ce marché pour honteux ; d’autres, pour le seul moyen de ne pas voir la croisade se défaire avant même d’avoir vu la Terre sainte.
La défense du pape, connue de tous
Nul n’ignorait, en dressant les tentes devant Zara, ce que le Saint-Père avait fait savoir. Le pape Innocent avait défendu à l’armée de la croix de porter la guerre sur une terre chrétienne, et menacé de retrancher de l’Église quiconque s’y risquerait. Sa parole avait couru par le camp avant l’assaut. Certains barons, dit-on, auraient voulu qu’on la tût, de peur qu’elle ne rompît l’armée en deux.
La défense n’a pas suffi à retenir la chose. Le parti de Venise tenait le contrat pour sacré et Zara pour une ville rebelle, non pour une cité de la croisade. Le parti des barons voulait sauver l’entreprise coûte que coûte. Entre l’interdit de Rome et la dette de Venise, c’est la dette qui a emporté la décision, et l’assaut a été donné.
L’anathème redouté, le pardon plaidé d’avance
La sentence que le Saint-Père avait annoncée n’a pas encore été rendue, mais chacun l’attend et la redoute. Une armée qui marche au nom de la Croix ne saurait demeurer sous l’anathème sans que le cœur lui manque, et nul, dans le camp, ne prend cette menace à la légère.
Aussi les barons ont-ils déjà dépêché vers Rome des envoyés chargés de plaider notre cause avant même que la foudre ne tombe : qu’ils n’avaient point voulu ce mal, qu’ils s’y étaient trouvés liés par le serment fait à Venise et par la nécessité de poursuivre le voyage. Ils espèrent que le Saint-Père, à cette prière, épargnera ou relèvera de la peine les croisés qui se repentent et qui furent en cela contraints — les hommes de France, de Flandre et de Champagne. Pour ceux de Venise, qui ne montrent nul repentir et tiennent la chose pour bien faite, on doute qu’un tel pardon leur soit acquis. Mais rien n’est encore décidé, et nous n’en savons pas plus que ce que l’on plaide.
Voilà de quoi occuper les consciences, non de les apaiser. Quand bien même l’absolution viendrait, être absous d’un péché ne défait pas le fait qu’on l’a commis.
Hiverner sur des ruines chrétiennes
La saison est trop avancée pour reprendre la mer. L’ost passera l’hiver à Zara, dans la ville prise. Le butin, dit-on, sera partagé par moitié entre Venise et les pèlerins, et sur cette part on rognera la dette. Ainsi la cité chrétienne, forcée, paiera notre passage vers les infidèles. La chose se dit tout bas, car nul n’aime à l’entendre formulée si nûment.
Il faut le redire pour l’honneur de la vérité : nous n’avons pas quitté nos maisons et pris la croix pour assiéger des chrétiens. Ceux qui ont mené l’affaire répondent qu’il n’était d’autre chemin vers Jérusalem que celui-là, et qu’une croisade dissoute faute d’argent n’eût servi ni Dieu ni la Terre sainte. Que le lecteur pèse cette raison. Nous la rapportons parce qu’elle est celle qu’on donne, non parce qu’elle nous délivre du malaise.
Ce que nous savons de sûr, en ce jour, tient en peu de mots : Zara est tombée, l’armée hivernera, et l’on cherche à Rome le pardon de l’avoir prise. Où ce marché nous mènera ensuite, et jusqu’où il faudra détourner encore le voyage pour solder Venise, nul ici ne le dira sans mentir.