Le vœu du pape : frapper l’Égypte, rouvrir Jérusalem
Tandis que l’ost se rassemble et que les nefs s’arment, il n’est pas inutile de rappeler d’où vient ce grand voyage et vers quoi il tend. Voici bientôt quatre ans que le pape Innocent a appelé la chrétienté à reprendre les armes pour le Sépulcre. Cette fois, les barons ne veulent plus marcher droit sur la Syrie : ils veulent porter le fer au cœur même de la puissance ennemie, en la terre d’Égypte.
Il y a quinze ans que la Ville sainte est tombée aux mains des Sarrasins. Depuis le désastre où périt l’ost du royaume et où fut prise la Vraie Croix, Jérusalem demeure fermée aux fidèles, et le tombeau du Christ gît sous une loi étrangère. La grande expédition des rois, qui suivit ce malheur, rendit bien des places de la côte à la chrétienté, mais non la Ville, non le Sépulcre. La plaie est restée ouverte.
C’est pour la refermer que le pape Innocent, peu après avoir ceint la tiare, adressa aux princes et aux peuples son appel pressant. Il conjurait tous ceux qui aiment Dieu de prendre la croix et de venir au secours de la Terre sainte. Des prédicateurs parcoururent les pays de langue française, prêchant de bourg en bourg ; c’est à leur voix que tant de comtes, de barons et de simples chevaliers ont cousu la croix sur l’épaule et fait le vœu du voyage d’outre-mer.
Frapper la racine, non la branche
Ceux qui ont pris conseil sur cette guerre ont retenu une leçon des expéditions passées. Marcher tout droit sur Jérusalem, à travers les terres de Syrie, c’est se heurter aux places les mieux défendues de l’ennemi, loin de tout secours, sans jamais atteindre la source de sa force. Or cette source, disent les hommes d’expérience, n’est pas en Syrie : elle est en Égypte.
C’est de cette terre du Nil que le sultan tire ses richesses, ses vivres et ses armées. Qui tiendrait l’Égypte tiendrait le cœur de la puissance sarrasine, et le reste suivrait. On dit ce pays si riche et si abondant qu’une grande armée y trouverait de quoi se nourrir tout l’hiver ; et l’on assure qu’une fois maître de cette contrée, le chrétien pourrait de là traiter de haut et recouvrer Jérusalem, soit par les armes, soit par accord arraché à un ennemi frappé au ventre.
Une guerre qui se fait par mer
Voilà pourquoi cette croisade n’est pas, comme les autres, une longue marche de terre. Pour porter l’ost sur les rivages d’Égypte, il faut des nefs en grand nombre, des galées, des vaisseaux pour les chevaux. C’est ce qui a mené nos barons à traiter avec Venise, seule capable d’armer pareille flotte. L’armée doit se réunir cette année même sur les lagunes, avant de cingler vers la terre où l’on espère porter le premier coup.
Nous rapportons ici le dessein tel qu’il a été formé et tel qu’il est tenu par ceux qui mènent l’expédition. Où l’ost jettera-t-il vraiment l’ancre en premier, nul ici ne peut le jurer par avance : une armée en marche dépend des vents, des vivres et des accords conclus en chemin. Mais le vœu, lui, est clair, et c’est celui-là que chacun a juré sur les reliques : ouvrir par l’Égypte la route de Jérusalem.