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Sous les voiles de Venise, une armée qui ne peut payer

Les grandes seigneuries de la chrétienté s’étaient donné rendez-vous sur le Lido pour embarquer vers l’Égypte, terre de l’usurpateur sarrasin. Mais l’ost qui campe sous les murs de Venise est loin du compte convenu, et le trésor rassemblé loin de la somme due. Le doge Enrico Dandolo garde ses vaisseaux à quai tant que la dette ne sera pas soldée.

Geoffroi le clerc, avec l’ost 24 août 1202 6 min de lecture

Depuis des semaines, l’ost campe sur l’île du Lido, entre la lagune et la mer, dans l’attente d’embarquer pour la Terre sainte. Les tentes des barons de Champagne, de Flandre et de Blois voisinent avec celles de tant d’autres seigneuries, venues de tous les royaumes de la chrétienté pour porter la croix. Mais à mesure que l’été avance, un mal plus rude que l’attente ronge le camp : celui de l’argent qui manque.

On avait promis à Venise, il y a plus d’un an, de couvrir le passage d’une multitude : quatre mille cinq cents chevaliers et leurs montures, neuf mille écuyers, vingt mille sergents à pied. Pour ce prix, quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent avaient été convenus, plus la moitié de tout ce que Dieu donnerait à conquérir sur les terres d’Égypte. Le seigneur doge Enrico Dandolo, homme d’âge mais d’une fermeté que rien n’émeut, avait tenu sa part : une flotte fut construite tout un hiver, à grands frais, pour porter cette armée.

Une armée bien maigre

Or l’armée qui a répondu à l’appel n’est pas celle qu’on avait comptée. Beaucoup de seigneurs, et non des moindres, ont choisi d’autres ports pour gagner directement le Levant, sans passer par la lagune. D’autres, on le chuchote, ont renoncé au voyage. Sur le Lido, on ne compte aujourd’hui qu’une fraction de la multitude promise à Venise : quelque douze mille âmes, quand le traité en engageait plus de trente-trois mille.

Une flotte taillée pour porter une telle multitude ne se remplit qu’au tiers. Et ce qui devait se payer à tant de têtes se paie maintenant à si peu, chacun se trouvant chargé d’une part de la dette bien plus lourde que prévu.

Le compte n’y est pas

Les barons ont fait appel à toutes les bourses du camp. On a versé ce que l’on avait apporté d’argent comptant, puis on a vendu la vaisselle, engagé des terres, dépouillé les coffres des plus riches pour combler ceux des plus pauvres. Malgré cet effort, dont plusieurs témoignent qu’il fut poussé jusqu’à l’extrême, la somme rassemblée ne s’élève, de l’aveu commun, qu’à un peu plus de cinquante mille marcs — quand quatre-vingt-cinq mille étaient dus.

Il manque donc à l’ost, selon ce que l’on peut estimer, de l’ordre de trente-quatre mille marcs d’argent, une somme qu’aucune quête nouvelle dans le camp ne semble pouvoir combler. Les Vénitiens, de leur côté, n’ont rien relâché de leurs comptes : la flotte fut construite selon le traité, et le traité, disent-ils, doit être tenu jusqu’au dernier denier.

Le doge tient les vaisseaux

Le seigneur Dandolo a fait savoir, par ceux qui traitent en son nom, qu’il n’entend rien remettre de la dette. Les vaisseaux demeurent à l’ancre, les vivres et l’eau sont comptés au camp, et nul passage vers l’Orient ne sera ouvert tant que Venise n’aura pas reçu son dû. Le doge, homme de grand âge mais qui n’a rien perdu de son autorité sur la Cité des eaux, a présidé lui-même aux tractations, et l’on sait qu’il ne cède rien qu’il n’ait pesé.

Les seigneurs de l’ost tiennent conseil sur conseil, cherchant comment satisfaire une créance que le camp, de toute évidence, ne peut plus payer de sa bourse. Nulle solution ferme n’en est sortie à cette heure. Certains parlent d’un service que l’armée pourrait rendre à Venise en échange d’un délai, sans que rien n’en soit arrêté ni même publiquement avoué.

Le contexte

Le traité conclu à Venise au printemps 1201 engageait le transport de trente-trois mille cinq cents croisés vers l’Égypte, pour quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent et la moitié des conquêtes à venir.

Venise avait construit sur cette base une flotte considérable, immobilisant à cet effet une bonne part de ses ressources et de ses chantiers durant tout l’hiver précédent.

Le pape Innocent III avait donné sa bénédiction à l’expédition, appelée à porter la croix jusqu’en terre d’Égypte.

État des informations

Les sommes rapportées sont des ordres de grandeur tels qu’ils circulent dans le camp du Lido, non un compte arrêté. Nous ne préjugeons ici d’aucune issue à la dette envers Venise.

Ce que l’on sait

  • Le traité de Venise (printemps 1201) engageait le transport de trente-trois mille cinq cents croisés pour quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent et la moitié des conquêtes.
  • Seule une fraction de cette armée s’est effectivement rassemblée à Venise à l’été 1202, de l’ordre de douze mille hommes.
  • Les croisés n’ont pu réunir qu’une somme de l’ordre de cinquante et un mille marcs, malgré la vente de biens et d’argenterie.
  • Le déficit envers Venise est de l’ordre de trente-quatre mille marcs.
  • Le doge Enrico Dandolo refuse de remettre la dette et retient la flotte tant qu’elle n’est pas soldée.

Ce que l’on ignore

  • Comment ce déficit pourra être comblé demeure entièrement ouvert à cette heure ; aucune solution n’a été arrêtée par les barons.
  • Le montant exact des sommes versées et du déficit varie selon les récits qui circulent dans le camp ; nous donnons ici des ordres de grandeur.

Sources historiques utilisées

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Quatrième croisade

Article de Wikipédia en français : traité de Venise d’avril 1201 (85 000 marcs, moitié des conquêtes), rassemblement de l’été 1202 sur le Lido, insuffisance des sommes réunies (de l’ordre de 51 000 marcs) et déficit de 34 000 marcs, attitude du doge Dandolo. Consulté pour recouper les chiffres et la chronologie.

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Fourth Crusade

Article de Wikipédia en anglais : composition prévue de l’armée (4 500 chevaliers, 9 000 écuyers, 20 000 sergents à pied, 33 500 au total), effectifs réellement rassemblés à Venise (environ 12 000), sommes versées (de l’ordre de 49 000 à 51 000 marcs selon les récits — 35 000 puis 14 000 supplémentaires côté anglais, ~51 000 côté français) et refus de Dandolo de libérer la flotte sans paiement intégral. Croisé avec la version française pour les ordres de grandeur.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — la gazette de camp du Lido

Les Échos du Passé imaginent une gazette embarquée avec l’ost, tenue par un clerc de l’armée à Venise durant l’été 1202. Le déficit envers Venise, moteur réel de tout ce qui suivra, est rapporté ici tel qu’il pouvait être connu et chiffré au camp, sans anticiper aucune décision future.

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Contexte

Le vœu du pape : frapper l’Égypte, rouvrir Jérusalem

Tandis que l’ost se rassemble et que les nefs s’arment, il n’est pas inutile de rappeler d’où vient ce grand voyage et vers quoi il tend. Voici bientôt quatre ans que le pape Innocent a appelé la chrétienté à reprendre les armes pour le Sépulcre. Cette fois, les barons ne veulent plus marcher droit sur la Syrie : ils veulent porter le fer au cœur même de la puissance ennemie, en la terre d’Égypte.

24 août 12024 min