Sous les voiles de Venise, une armée qui ne peut payer
Les grandes seigneuries de la chrétienté s’étaient donné rendez-vous sur le Lido pour embarquer vers l’Égypte, terre de l’usurpateur sarrasin. Mais l’ost qui campe sous les murs de Venise est loin du compte convenu, et le trésor rassemblé loin de la somme due. Le doge Enrico Dandolo garde ses vaisseaux à quai tant que la dette ne sera pas soldée.
Depuis des semaines, l’ost campe sur l’île du Lido, entre la lagune et la mer, dans l’attente d’embarquer pour la Terre sainte. Les tentes des barons de Champagne, de Flandre et de Blois voisinent avec celles de tant d’autres seigneuries, venues de tous les royaumes de la chrétienté pour porter la croix. Mais à mesure que l’été avance, un mal plus rude que l’attente ronge le camp : celui de l’argent qui manque.
On avait promis à Venise, il y a plus d’un an, de couvrir le passage d’une multitude : quatre mille cinq cents chevaliers et leurs montures, neuf mille écuyers, vingt mille sergents à pied. Pour ce prix, quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent avaient été convenus, plus la moitié de tout ce que Dieu donnerait à conquérir sur les terres d’Égypte. Le seigneur doge Enrico Dandolo, homme d’âge mais d’une fermeté que rien n’émeut, avait tenu sa part : une flotte fut construite tout un hiver, à grands frais, pour porter cette armée.
Une armée bien maigre
Or l’armée qui a répondu à l’appel n’est pas celle qu’on avait comptée. Beaucoup de seigneurs, et non des moindres, ont choisi d’autres ports pour gagner directement le Levant, sans passer par la lagune. D’autres, on le chuchote, ont renoncé au voyage. Sur le Lido, on ne compte aujourd’hui qu’une fraction de la multitude promise à Venise : quelque douze mille âmes, quand le traité en engageait plus de trente-trois mille.
Une flotte taillée pour porter une telle multitude ne se remplit qu’au tiers. Et ce qui devait se payer à tant de têtes se paie maintenant à si peu, chacun se trouvant chargé d’une part de la dette bien plus lourde que prévu.
Le compte n’y est pas
Les barons ont fait appel à toutes les bourses du camp. On a versé ce que l’on avait apporté d’argent comptant, puis on a vendu la vaisselle, engagé des terres, dépouillé les coffres des plus riches pour combler ceux des plus pauvres. Malgré cet effort, dont plusieurs témoignent qu’il fut poussé jusqu’à l’extrême, la somme rassemblée ne s’élève, de l’aveu commun, qu’à un peu plus de cinquante mille marcs — quand quatre-vingt-cinq mille étaient dus.
Il manque donc à l’ost, selon ce que l’on peut estimer, de l’ordre de trente-quatre mille marcs d’argent, une somme qu’aucune quête nouvelle dans le camp ne semble pouvoir combler. Les Vénitiens, de leur côté, n’ont rien relâché de leurs comptes : la flotte fut construite selon le traité, et le traité, disent-ils, doit être tenu jusqu’au dernier denier.
Le doge tient les vaisseaux
Le seigneur Dandolo a fait savoir, par ceux qui traitent en son nom, qu’il n’entend rien remettre de la dette. Les vaisseaux demeurent à l’ancre, les vivres et l’eau sont comptés au camp, et nul passage vers l’Orient ne sera ouvert tant que Venise n’aura pas reçu son dû. Le doge, homme de grand âge mais qui n’a rien perdu de son autorité sur la Cité des eaux, a présidé lui-même aux tractations, et l’on sait qu’il ne cède rien qu’il n’ait pesé.
Les seigneurs de l’ost tiennent conseil sur conseil, cherchant comment satisfaire une créance que le camp, de toute évidence, ne peut plus payer de sa bourse. Nulle solution ferme n’en est sortie à cette heure. Certains parlent d’un service que l’armée pourrait rendre à Venise en échange d’un délai, sans que rien n’en soit arrêté ni même publiquement avoué.