Trois jours dans la ville livrée
La cité prise, elle fut abandonnée au pillage trois jours durant. Nous avons suivi l’ost dans les rues de Constantinople, entre les églises dépouillées, les palais forcés et les coffres éventrés. Nous rapportons ce que nous avons vu de nos yeux, et, à part, ce que les Grecs disent avoir subi. Il n’y a là nulle matière à se réjouir.
La plus grande cité de la chrétienté est tombée le mardi treizième jour d’avril, et pendant trois jours entiers elle a été laissée à la merci des hommes qui l’avaient prise. Les chefs de l’ost avaient accordé le pillage : c’est l’usage de la guerre quand une ville se défend et se rend par les armes. Mais nul ici, quand vient le soir et qu’il faut prier, ne se vante de ce qu’il a vu ces trois jours. Nous avons marché dans Constantinople livrée, et nous en rendons compte sans en rien retrancher ni rien grossir.
Il faut d’abord dire ceci, pour l’honnêteté du récit : nous, gens de l’ost, avons vu le pillage du dedans, du côté de ceux qui prenaient. De ce qu’ont enduré les Grecs dans leurs maisons et leurs sanctuaires, nous tenons surtout ce qu’ils en disent eux-mêmes, et leur parole est celle de vaincus qui nous haïssent. Nous la rapporterons donc pour ce qu’elle est : le dire d’un camp, non un procès-verbal. Le lecteur fera la part des choses ; nous nous garderons de la faire à sa place.
Trois jours de main basse
Dès la ville forcée, les compagnies se sont répandues par les rues sans qu’on pût les retenir. On enfonçait les portes, on fouillait les demeures des riches comme des pauvres, on chargeait sur son dos ou sur des bêtes tout ce qui avait valeur. Chacun prenait pour soi, et l’on se disputait le butin les armes à la main. Les chefs avaient bien ordonné que tout fût ensuite apporté en un lieu commun pour être partagé, comme il avait été juré ; mais dans ces trois jours, avant tout partage, la main de chacun fut sur ce qu’il pouvait saisir.
Ce ne fut pas un débordement d’une heure, une fureur qui retombe. Ce fut trois jours durant une besogne méthodique : on éventrait les coffres, on décrochait les tentures, on arrachait l’or des reliures et l’argent des meubles. Les palais des empereurs, les grandes maisons, les monastères, les églises : rien ne fut épargné qui pût être fondu, vendu ou emporté. Une cité que trois siècles avaient emplie de richesses fut vidée en trois jours.
Les églises dépouillées
C’est aux sanctuaires que le cœur se serre le plus. Constantinople est pleine d’églises comme aucune ville de la chrétienté, et nulle ne fut respectée. On y entrait comme dans un entrepôt. Les autels furent dépouillés de leur argent et de leur or, les vases sacrés emportés, les icônes arrachées de leurs cadres précieux, les tissus de soie déchirés pour ce qu’on en tirait. On a même forcé, nous dit-on, les tombeaux des anciens empereurs, à l’église des Saints-Apôtres, pour ce qu’on espérait y trouver.
Que des chrétiens fissent cela dans des églises chrétiennes, voilà qui pèse. Beaucoup, dans l’ost, tiennent les Grecs pour schismatiques et parjures, et jugent que la cité a mérité son châtiment. Mais dépouiller un autel n’est pas un fait d’armes, et plus d’un, ici, le sait bien qui n’ose le dire. Nous rapportons la chose parce qu’elle est vraie, non parce qu’elle nous honore.
Ce que les Grecs disent de la Grande Église
De la profanation de Sainte-Sophie, la Grande Église que les Grecs tiennent pour la plus sainte de l’Orient, nous ne pouvons rapporter que ce qu’en disent les Grecs eux-mêmes, et d’abord un de leurs grands, homme de savoir et de cour, qui se dit témoin. Sa parole est celle d’un vaincu, blessé dans sa foi et dans son orgueil : nous la donnons comme telle, sans la faire nôtre ni la tenir pour mensongère.
Selon ce témoignage grec, l’autel d’argent de la Grande Église aurait été mis en pièces et partagé pour le métal ; des mules et des chevaux auraient été menés jusque dans le sanctuaire même pour charger le butin, et, glissant sur le pavé de marbre, y auraient été abattus, souillant le lieu de leur sang. Le même récit rapporte qu’une femme de mauvaise vie se serait assise sur le siège du patriarche et y aurait chanté une chanson obscène. On y parle aussi de violences faites aux femmes jusque sur des religieuses.
Nous ne savons pas dire ce qui, dans ce récit, est vu et ce qui est chargé par la douleur et la haine d’un homme du parti d’en face. Un vaincu qui écrit sa ville prise n’est pas un greffier impartial. Mais nous ne l’écartons pas non plus : les églises ont bel et bien été dépouillées, nous l’avons vu, et le reste n’est pas invraisemblable dans une ville livrée trois jours. Que chacun reçoive ce dire pour ce qu’il vaut : un témoignage grec, ni preuve ni fable.
Le sang et les nombres
Il y eut des morts, cela est sûr. Dans une ville prise d’assaut et livrée, ceux qui résistent tombent, et beaucoup tombent qui ne résistaient pas. Combien ? Nous ne le savons pas et nous ne le donnerons pas en chiffre tranché. On parle de plusieurs milliers d’habitants tués dans ces journées ; d’autres avancent moins. Nous n’en tenons qu’un ordre de grandeur, non un décompte, et nous nous défions de ceux qui comptent les morts d’une ville aussi grande à l’unité.
Il faut y ajouter le malheur des incendies. Depuis les combats des mois passés, le feu a ravagé des quartiers entiers, et des gens sans nombre ont perdu leur toit et leur bien. Cette misère-là déborde le pillage et durera bien après lui. La cité qui se relèvera, si elle se relève, ne sera pas celle que nous avons trouvée.
Ce que l’on emporte
De tout ce butin, une part est faite de reliques. Constantinople en gardait plus qu’aucune ville, et beaucoup passent déjà, de la main des clercs et des barons, vers les églises d’Occident. C’est là une matière à part, que nous traiterons ailleurs ; disons seulement qu’un négoce d’os saints et de bois de la Croix s’est ouvert dans le sillage du sac.
Le reste n’est pas que de l’or et de l’argent fondus. Les Vénitiens, qui ont l’œil pour ces choses, ont mis de côté des ouvrages de bronze antiques ; on dit qu’ils destinent à Saint-Marc, pour leur cité, le quadrige de chevaux de bronze qui ornait l’Hippodrome. Bien d’autres statues de bronze, en revanche, ont été jetées au feu pour être changées en monnaie. Ainsi la cité perd d’un côté ses trésors, qui s’en vont vers Venise et l’Occident, et de l’autre son ornement, qui part en fumée.
Voilà ce que furent ces trois jours. La plus grande ville des chrétiens a été prise par des chrétiens et vidée comme on vide une place d’infidèles. Ceux d’entre nous qui croyaient partir délivrer le tombeau du Christ regardent aujourd’hui leurs mains pleines et se taisent. Nous rapporterons dans les jours qui viennent ce qu’il adviendra de la cité et de son empire ; pour ce jour, nous n’avons à écrire qu’un pillage, et nulle gloire.