Reliques et trésors prennent la route de l’Occident
Depuis la chute de la cité, les navires ne désemplissent pas de coffres, de châsses et d’objets d’or arrachés aux églises grecques. Beaucoup de nos seigneurs et de nos frères en religion y voient une translation pieuse, un sauvetage de saintes reliques trop longtemps tenues par des schismatiques. D’autres, dans la ville, n’y voient qu’un pillage. Nous rapportons ce que nous avons vu se charger sur les quais.
Depuis une semaine, on ne voit sur les quais de la Corne d’Or que coffres bardés de fer, châsses d’argent enveloppées de linges et bras reliquaires disputés d’une main à l’autre. Chaque jour, des barges chargées gagnent les nefs à l’ancre, et chaque jour un peu plus de l’ancienne richesse de la ville des empereurs prend la mer vers l’Occident. Beaucoup parmi nous, clercs et moines venus en cette croisade, y voient la main de Dieu : ces saints corps et ces fragments de la Passion, retenus si longtemps par un peuple que Rome tient pour schismatique, se trouvent enfin remis à qui saura les honorer comme il convient.
Nous ne cacherons rien de ce que nous avons vu. Aux chevaux de bronze de l’Hippodrome, qui depuis des siècles voyaient courir les chars devant la foule des Grecs, on a passé la corde comme à des bêtes de somme, pour les descendre et les charger sur les vaisseaux de la Sérénissime. Les Vénitiens ne s’en cachent pas : ces montures antiques orneront leur cité, en signe de leur part dans la victoire. D’autres, moins savants en l’art de forger le bronze, ont plutôt fondu les idoles et les grandes statues de la place publique pour en tirer monnaie, sans égard pour leur beauté ni leur ancienneté.
La chasse aux corps saints
C’est dans les églises et les monastères que la quête a été la plus âpre. Des barons comme des simples sergents, mais aussi nombre de clercs de notre propre parti, ont couru les sanctuaires dès les premiers jours, forçant reliquaires et armoires, pressant les prêtres grecs de leur désigner les plus précieux dépôts. On dit qu’au monastère du Pantocrator, un père de notre nation, ayant menacé un vieux prêtre grec de mort s’il ne livrait pas ce qu’il gardait de plus saint, s’est vu remettre un plein coffre d’ossements et de fragments vénérables, qu’il a aussitôt cachés sous son habit pour les mettre en sûreté.
Nous ne jugerons pas ici cet homme. Il dira lui-même, et beaucoup avec lui, qu’il n’a fait que soustraire au péril et à l’oubli ce que des mains hérétiques n’honoraient plus dignement — un vol saint, dira-t-on, une translation plutôt qu’une rapine. Mais nous devons rapporter aussi ce que l’on entend dans les rues et les maisons de la ville : des Grecs qui pleurent leurs sanctuaires vidés, qui crient au sacrilège et nomment ces mêmes gestes un pillage, sans plus de piété qu’un brigandage de grand chemin. Le lecteur jugera lui-même où se trouve la vérité entre ces deux voix.
Ce que l’on rapporte du butin
Le gros de l’or, de l’argent et des étoffes précieuses a été rassemblé, comme il avait été juré avant l’assaut, en des maisons désignées, pour être partagé selon les parts convenues entre pèlerins et Vénitiens. On parle, parmi les barons chargés d’en tenir le compte, d’un total qui approcherait les neuf cent mille marcs d’argent — chiffre énorme, s’il se confirme, et que nous donnons comme une estimation courante dans le camp plutôt que comme un compte arrêté.
On chuchote aussi, et ceci reste à vérifier, qu’une part considérable — certains avancent jusqu’à la moitié de cette somme — aurait été détournée avant le partage commun, des chevaliers et des sergents ayant caché armes, vaisselle et étoffes plutôt que de les porter aux collecteurs. Des barons se seraient plaints haut et fort de cette fraude, et l’on dit que des coupables ont déjà été pendus pour l’exemple. Nous tenons ce dernier point de plusieurs bouches concordantes, sans pouvoir en garantir le détail.