Alexis IV ne peut payer : il fond jusqu’aux icônes
Depuis l’automne, le camp attend son dû. L’empereur qu’il a remis sur le trône avait juré des sommes énormes ; il n’en réunit qu’une part, et pour y parvenir fait fondre le métal des saintes images. Nous exposons ce que l’on sait de ce manquement, et ce qu’il fait lever de colère des deux côtés de la Corne d’Or.
On comptait, à Zara, sur des monts d’or. Six mois après que le jeune Alexis eut recouvré le trône de son père, il faut se rendre à l’évidence : la promesse ne se tient pas. Le camp reste à Galata, sur l’autre rive de la Corne d’Or, où il hiverne depuis l’automne dans l’attente d’un paiement qui s’égrène au compte-gouttes et ne vient plus.
Nous ne rapportons ici que ce qui se voit et se compte, sans démêler encore jusqu’où le différend nous portera. Mais le fait est là, connu de tout le camp et, dit-on, de toute la ville : l’empereur promis si riche à Zara ne trouve plus, dans ses propres coffres, de quoi honorer sa parole.
Des versements bien en deçà du serment
Rappelons le chiffre juré : deux cent mille marcs, par-dessus l’acquittement de la dette envers Venise, sans compter les hommes et les chevaliers promis pour la Terre sainte. De cette somme, l’empereur n’a pu réunir, à ce jour, qu’une fraction que l’on tient pour de l’ordre de cent mille marcs, tout compté, une bonne part étant déjà passée aux Vénitiens pour solder l’ancien marché. Le reste ne vient pas, ou vient si lentement que le camp, à chaque nouvelle échéance, se retrouve floué de moitié.
L’empereur allègue que son oncle, en fuyant Constantinople l’an dernier, a emporté le trésor du sceptre et laissé les coffres presque vides. Nous n’avons pas moyen de vérifier ce que ces coffres contenaient avant la fuite ; nous rapportons ce que l’on nous en dit, sans le donner pour preuve.
L’or des images saintes
Pour trouver malgré tout de quoi payer, l’empereur en est venu à un geste qui trouble jusqu’à ses propres sujets : il a fait dépouiller des églises leur vaisselle d’argent, et fondre jusqu’à des icônes vénérées, pour en tirer le métal. On rapporte que des images saintes, ornées d’or et d’argent depuis des générations, ont ainsi fini au creuset. Nous tenons la chose pour établie, tant elle se dit ouvertement des deux côtés de l’eau.
Chez les Grecs, ce n’est pas tenu pour un simple expédient de finances. Beaucoup y voient un sacrilège, un empereur qui dépouille ses propres saints pour payer des étrangers restés en armes devant sa capitale. La rumeur veut que des clercs grecs en tirent, pour l’empereur, un présage funeste ; nous la rapportons comme rumeur, sans la faire nôtre.
Deux colères qui montent ensemble
Dans notre camp, l’attente aigrit les esprits. Des seigneurs, à qui l’on doit encore leur part, comptent et recomptent ce qui manque, et beaucoup ne croient plus qu’Alexis tiendra jamais l’entier de sa promesse. On murmure qu’il faudra bientôt réclamer son dû autrement qu’en paroles, si le versement ne reprend pas.
Dans la ville, à l’inverse, on nous tient pour la cause de tout ce dénuement : c’est pour payer notre présence que l’on fond les images des saints. Le peuple grec, dit-on, s’échauffe autant contre son empereur, jugé faible et prodigue du sacré, que contre le camp latin qui campe encore à ses portes sans en partir. Nous ne savons pas jusqu’où portera cette double colère ; nous savons seulement qu’elle monte des deux rives à la fois.